Le Tadjikistan, berceau des Ismaéliens (Novastan)

NOVASTAN

http://www.novastan.org/articles/le-tadjikistan-berceau-des-ismaeliens

 

20.11.2013

 

Entretien réalisé par AquiSuds avec David Gaüzère, spécialiste de l’Asie centrale et directeur du Centre d’Observation des Sociétés d’Asie Centrale (COSAC)

On connaît très mal l’origine des Ismaéliens, parfois associée à des images un peu troubles.

Les Ismaéliens appartiennent à l’une des diverses branches du chiisme, l’une des trois variantes de l’Islam (sunnisme, chiisme et kharijisme). Ils appartiennent ensuite à un rameau mineur du chiisme (septimain), moins connu que le chiisme duodécimain présent en Iran et en Azerbaïdjan, et sont de rite nizarite (de l’Imam réformateur Nizar au XIe siècle).

Dans leur berceau d’origine, le Badakhchan, ils ont très tôt été imprégnés d’autres éléments préislamiques, comme le platonicisme grec (prédominance de la pensée individuelle fondée sur la raison et la critique), le zoroastrisme (adoration notamment du feu) ou encore le nestorianisme, sans compter des influences chamaniques liées à la nature. Par tradition, les femmes ont dans l’ismaélisme la même place que les hommes.  Les mosquées, également qualifiées de « maisons de sagesse », sont de taille modeste et ouvertes, en dehors des prières, aux débats philosophiques. Elles servent même souvent de mairies. Les décisions pour la gestion des villages y sont prises, avec la participation des femmes.

La Région du Haut-Badakhchan

La Région du Haut-Badakhchan, devenue autonome depuis l’indépendance du Tadjikistan en 1991.

 

Que peut-on dire des grandes lignes de leur doctrine et de leur organisation ?

Les Ismaéliens se reconnaissent en un leader spirituel commun, l’Agha-Khan, personnalité à la fois politique et religieuse. Les Ismaéliens peuplent en grande partie une zone nommée le Badakhchan et comprenant la majeure partie de l’ouest du versant himalayen, du K2 au Pakistan au Pamir kirghiz, en passant par l’Hindou-Kouch. Autrefois regroupés en un même royaume himalayen, ils ne disposent plus aujourd’hui d’État, depuis que le grand-père de l’Agha-Khan actuel a été chassé du Badakhchan tadjik par l’Armée Rouge en 1921-1922. Le Haut-Badakhchan tadjik a aujourd’hui le statut de Région Autonome et se situe à l’est du Tadjikistan. Ce statut date de 1929, où, pour stabiliser le sud de l’URSS, Staline avait alors décidé de créer un District Autonome établi sur une base religieuse. Cela constituait bien entendu une exception au sein de l’URSS athée et n’a pas empêché par la suite Staline de réprimer les Ismaéliens les plus croyants, comme de ne pas reconnaître l’Agha-Khan, comme personnalité morale (d’où le maintien de ce dernier en exil à Londres).

En revanche, la population badakhchanaise a bénéficié d’un programme de russification intensive de la part des autorités soviétiques (cours de langue russe, quotas de bourses réservés à Khorog, comme à Moscou, monopolisation de la police au Tadjikistan…), du fait de la position stratégique du Haut-Badakhchan et de sa capitale Khorog sur le Piandj, la rivière frontalière séparant l’URSS de l’Afghanistan. Le Haut-Badakhchan devait alors être présenté comme une vitrine de l’éducation et du savoir soviétique face à l’inculture dominant du côté afghan.

Côté pakistanais et avec moins de moyens, depuis les années 1980, Karim Agha-Khan IV, l’Agha-Khan actuel, avait déjà depuis la haute Vallée de la Hounza mis en place des programmes éducatifs et culturels à destination de ses habitants, hommes et femmes confondus, ce qui faisait de cette vallée un havre de tolérance et de paix dans un Pakistan miné par la violence et l’intolérance. En revanche, l’indépendance du Tadjikistan en 1991 et les 5 ans de guerre civile qui ont suivi ont appauvri et davantage isolé la Région Autonome du Haut-Badakhchan tadjik et y ont rendu l’action de l’Agha-Khan salutaire, notamment lors des terribles famines de Khorog en 1993-1997, lorsque la ville rebelle subissait le blocus économique de l’armée tadjike. Je recommande à ce sujet la lecture de l’excellent article du Colonel René CAGNAT, fin connaisseur et passionné de cette région du monde, intitulé Asie centrale ‐ Pamir : La poudrière et le boutefeu et publié en Juillet 2012 comme note de l’Instit des Relations Internationales et Stratégiques.

Khorog

Khorog, ou la capitale de l’ »Agha-Khanistan ».Crédit : Eric Broncard

 

Faut-il dire Ismaéliens ou Ismaélites ?

Si les Russes les qualifient grossièrement d’ »Ismaélites« , les commodités du langage leur préfèrent en français le terme d’ »Ismaéliens » et les termes anglais « Ismaelian » ou « Ismaeli » sont utilisés dans les programmes de coopération mis en place par la Fondation de l’Agha-Khan., afin de ne pas les confondre avec les descendants d’Ismaël (prophète de l’islam et patriarche biblique) appelés ismaélites.

Dans quelle région de l’Orient vivent-ils en majorité ?

Les Ismaéliens comprennent aujourd’hui plus de 15 millions d’adeptes, présents dans 25 Etats dans le monde. Leur habitat est majoritairement concentré dans la Région Autonome du Haut-Badakhchan au Tadjikistan (230 000 personnes). Mais, d’importantes communautés ismaéliennes sont encore présentes en Inde, en Egypte (d’où provenait la dynastie fatimide aux Xe et XIe siècles), à Zanzibar en Tanzanie, au Kenya, dans la région côtière de Lattaquié en Syrie et en Turquie, où leur courant se confond maintenant avec le courant alaouite en Syrie ou alévi en Turquie (ce qui n’a pas toujours été le cas dans le passé). Ils y constituent des communautés éparses, dont certaines comprennent plusieurs millions d’adeptes. D’autres communautés, peu nombreuses mais actives dans leur rôle de relais de la Fondation de l’Agha-Khan (Agha-Khan Development Network – ADKN) vivent encore en Occident.

Qu’en est-il aujourd’hui de leur situation géopolitique ?

L’Agha-Khan n’est plus aujourd’hui le chef d’un Etat politique, mais il pourrait prochainement le redevenir. J’y reviendrai. Il continue de bénéficier toutefois d’une place d’honneur à l’Assemblée générale de l’ONU, où il est écouté. Ses paroles de sagesse et de tolérance sont aussi respectées et reconnues partout dans le monde et il n’hésite pas à les traduire souvent en actes à travers sa Fondation. On se rappelle notamment de ses appels réguliers à la lutte contre l’obscurantisme religieux ou encore sa condamnation du refus de l’Arabie Saoudite d’envoyer un bataillon d’interposition onusien pour contribuer à pacifier le « Rwanda chrétien » au moment du génocide de 1994. Sa Fondation œuvre d’autre part à la mise en place d’ »universités de montagnes » (Programme Agha-Khan Humanité - PAKhTch), destinées à former les populations des régions montagneuses d’Asie centrale et du Pakistan à des programmes d’élévation de la conscience et de l’esprit critique (SHS, économie, droit, sciences politiques…) sur une base laïque, tolérante et égalitaire, sans discrimination sexuelle, ethnique ou religieuse. Les femmes comme les hommes, les musulmans, comme les non-musulmans y ont un accès égal garanti par leur succès aux examens d’entrée. L’enseignement y est par contre surtout anglophone (langue anglaise, système d’unités de valeur et diplômes britanniques…), mais accorde une place importante à l’enseignement du russe et, entre autres pour cette raison, de nombreux étudiants russes, orthodoxes, préfèrent le prestige de ces « universités de montagne » à l’enseignement public traditionnel délabré. Or, s’il est perçu chez lui comme un demi-dieu (on parle de Khorog, comme la capitale de l’ »Agha-Khanistan« ),

Agha Khan

Son Altesse l’Agha Khan, en 2008, sur le campus de l’Université d’Asie centrale à Khorog, Tadjikistan.Crédit : AKDN/Gary Otte

 

Karim Agha-Khan IV a pourtant du mal à communiquer avec son peuple, dont il ne comprend pas la langue et les coutumes, après une vie entière passée à Londres. Sa position reste d’autre part fragile, très tributaire des incertitudes actuelles du théâtre afghan… et des manœuvres internationales autour du futur de l’Afghanistan après 2014. Si bien même qu’il semble de plus en plus acquis dans les chancelleries américaine, britannique et indienne que l’Agha-Khan redevienne prochainement le chef politique d’une nouvelle entité étatique, le Badakhchan, née sur le prochain dépeçage programmé d’un Afghanistan en lambeaux.

David Gaüzère pour AquiSuds

Aquisuds

La dérive populiste dans l’Asie centrale postsoviétique (Novastan)

NOVASTAN

http://www.novastan.org/articles/la-derive-populiste-dans-lasie-centrale-postsovietique

 

24.11.2012

Cet article est un extrait de la journée d’étude organisée par le Centre Montesquieu de Recherche Politique – Université de Bordeaux 4 sur les populismes d’hier et d’aujourd’hui, valeurs, pratiques politiques et mutations – 11 Octobre 2012. Publié en accord avec l’auteur.

Le populisme prend plusieurs formes dans l’espace postsoviétique. Le vide idéologique apparu à la chute de l’URSS en 1991 et la nécessité de construire de nouveaux Etats-nations ont très tôt obligé les anciennes élites communistes à se reclasser idéologiquement pour se maintenir au pouvoir. Face à une faible tradition démocratique dans la plupart des républiques, le populisme, essentiellement basé sur un socle exclusivement ethnique (ethno-populisme), a donc aussitôt servi de solution.

En Asie centrale, l’ethno-populisme reste depuis partout de règle. Il est présent sous trois formes, l’ethno-populisme d’Etat, lorsque l’Etat se fait le chantre de l’ethnie majoritaire, l’ethno-populisme nationaliste, instillé par l’ethnie majoritaire et l’ethno-populisme autonomiste, promu par une minorité ethnique majoritaire dans une zone donnée, chacune de ces trois tendances étant dirigée dans les cinq Etats de la région du niveau local au niveau national par d’anciens cadres du parti communiste désormais tous reconvertis.
- L’ethno-populisme d’Etat est présent dans les cinq républiques d’Asie centrale, tant au niveau des organes de l’Etat, qu’au niveau des partis politiques majoritaire et d’opposition, de l’armée et des forces de l’ordre. Il est cependant atténué en Kirghizie, du fait d’une « tradition égalitaire » plus profonde, faisant de cet Etat, le plus libéral de la région, une démocratie formelle et une république parlementaire (une exception notable dans la région). En Kirghizie, l’ethno-populisme est donc concurrencé par un populisme plus classique d’essence sociale.
- L’ethno-populisme nationaliste comporte deux variantes. Il peut d’une part être une carte jouée par un Etat, s’appuyant en cela sur l’ethnie majoritaire. Son action va alors de la prise de mesures législatives préférentielles au bénéfice de l’ethnie majoritaire et de l’écartement des autres ethnies de la sphère publique aux pogroms interethniques téléguidés au niveau de l’Etat. D’autre part, l’ethno-populisme nationaliste peut ne pas être généralisé à l’Etat et rester limité à une zone frontalière sensible. Il est alors dirigé par le dirigeant du groupe ethnique majoritaire local de la zone sensible et s’exerce de la même manière qu’au niveau de l’Etat, mais, dans ce cas, sans l’approbation de ce dernier.

- L’ethno-populisme autonomiste est nécessairement confiné à une zone frontalière sensible et peut être soit la cause ou soit la réaction à l’ethno-populisme nationaliste.

Quelle que soit sa nature, l’ethno-populisme reste un des principaux maux des républiques d’Asie centrale. Les frontières entre les Etats sont artificielles ; des enclaves compliquent du reste le tracé déjà absurde des voies de communication et les ethnies sont imbriquées les unes aux autres sans tenir compte des limites et des statuts administratifs divers. Toute cette complexité n’est que l’héritage de la construction de l’URSS dans les années 1920-1930, à une époque où nul ne songeait qu’un jour les nouvelles républiques et leurs frontières deviendraient un jour internationales.

L’exacerbation d’un populisme à base ethnique depuis 1991 représente aujourd’hui un lourd danger pour la stabilité de la région. Boucliers contre l’islamisme destructeur et fédérateur, les populismes nationaux et locaux pourraient en revanche remettre à très court terme en cause l’intangibilité des frontières, pour l’instant encore garanties par les dictateurs en place, tous moulés à l’école soviétique et désormais vieillissants. La Vallée du Fergana deviendrait alors l’épicentre d’une zone de conflagration majeure allant de la Mer Caspienne aux confins chinois, déjà qualifiée de « Balkans eurasiens ».

L’Asie centrale postsoviétique

Source : RASHID A. (2002): Asie centrale, champ de guerres : Cinq républiques face à l islam radical, Paris, Ed. Autrement (Coll. Frontières), p. 22

Source : RASHID A. (2002): Asie centrale, champ de guerres : Cinq républiques face à l’islam radical, Paris, Ed. Autrement (Coll. Frontières), p. 22

 

Ethno-populismes d’Etat et locaux

La surenchère ethnocratique entre les autorités politiques au pouvoir et l’opposition, clandestine ou reconnue, vire depuis l’indépendance à un ethno-populisme permanent servant à asseoir la prédominance des forces politiques à la légitimité politique discutable sur l’appareil d’Etat et à trouver des dérivatifs simples à tout mécontentement populaire face aux dysfonctionnements des nouveaux Etats et à la reconfiguration des rapports économiques et sociaux. C’est pourquoi l’ethno-populisme est présent à tous les niveaux de l’Etat et sert encore à chaque citoyen de meilleur moyen d’expression pour faire entendre ses ressentiments. Au niveau local, l’arme de l’ethno-populisme est aussi utilisée par les minorités ethniques écartées des constructions ethnocratiques des nouveaux Etats-nations pour exprimer leurs griefs.

La confusion par l’Etat du droit du sol et du droit du sang

Les cinq républiques d’Asie centrale (cf. carte) ont hérité de l’URSS une structure multiethnique, où bien souvent des appartenances professionnelles précises coïncidaient à telle ou telle ethnie. Ainsi, la minorité russe dominait par exemple l’administration d’Etat, les hauts postes dans l’industrie et le corps médical. Afin de tenir compte de ces minorités et de tenter d’endiguer la fuite des cerveaux en cours depuis la perestroïka, les autorités centrasiatiques ont vaguement, de manière purement formelle, tenté de créer une identité artificielle (citoyenneté) générique basée sur le droit du sol : kazakhstanaise, ouzbékistanaise, turkménistanaise

Mais, ce nouveau concept n’a pu prendre souche parmi la population, immédiatement étouffé dans les faits par une politique ethnocratique consacrée par les nouveaux Etats à la défense exclusive de l’ethnie majoritaire et éponyme. A l’exception du nord de la Kirghizie, la mise en avant d’une citoyenneté commune n’a donc jamais dépassé les textes institutionnels et les discours officiels solennels.

L’Etat au service de l’ethnie majoritaire et éponyme

Première mesure prise par chaque Etat, la promotion de la langue de chaque ethnie majoritaire comme seule langue officielle devait affirmer le caractère ethnocratique de la nouvelle identité nationale et le ralliement nécessaire des minorités ethniques autour du nouveau projet « national » (ethnocratique). Les changements d’alphabets au Turkménistan et en Ouzbékistan après l’indépendance devaient répondre à ce désir de rupture des nouvelles autorités nationales avec leur passé encombrant. Au même titre, l’Histoire de chaque nouvel Etat était réécrite autour de « héros » historiques réels ou mythiques, systématiquement dépouillés de leur côté ombrageux, en même temps que de larges pans de l’Histoire de la région (la colonisation russe ou l’installation du pouvoir soviétique dans la région par exemple) disparaissaient des manuels scolaires officiels. A la célébration des « héros » historiques de la nation devaient aussi être consacrés des jours fériés et des cérémonies d’anniversaire (célébration de l’anniversaire de la mort de Manas, de la création de la ville d’Och, de Boukhara…).
Le calcul de ces « dates » relevait d’un choix purement fantaisiste de la part des nouvelles autorités, ayant pour seul objectif de cimenter l’unité nationale autour de l’ethnie éponyme. Par ailleurs, des disputes de plus en plus nombreuses entre les Etats de la région sur l’appartenance « nationale » de personnalités historiques régionales de l’Antiquité ou du Moyen-Âge (Samani, Tamerlan…), ainsi que sur la légitimité « nationale » des lieux saint soufis musulmans (Iasavi, Koubravi…) servent toujours de dernier atout aux dirigeants d’Asie centrale pour conforter leur pouvoir en jouant sur la fibre nationaliste, afin d’écarter les préoccupations économiques et sociales du premier plan.

Les présidents centre-asiatiques réunis autour de Dimitri Medvedev en 2011. Crédit : Central Asia Forum

Les présidents centre-asiatiques réunis autour de Dimitri Medvedev en 2011.
Crédit : Central Asia Forum

 

Les présidents des Républiques centrasiatiques forment les premiers vecteurs de la transmission d’un discours nationaliste au service de l’ethnie majoritaire. Plus atténué en Kirghizie, où le Président joue un faible rôle politique, très encadré par la Constitution de Juin 2010 et le Parlement, le discours présidentiel entretient sciemment partout ailleurs une confusion entre la défense d’une identité « nationale » ancienne, rurale (agraire) et arrimée depuis des temps légendaires immémoriaux au territoire actuel, au déni de toute autre vérité historique, et le recours paternaliste au Président actuel dans son devoir de sauver et d’aiguiller l’Etat et la nation face aux lourds maux qui les menaceraient de l’extérieur (l’urbanité, le mouvement, l’ouverture au monde et au multiculturalisme…). En protégeant l’Etat-nation, le Président assoit en même temps son propre pouvoir en éliminant de fait tout autre discours politique ou intellectuel concurrent possible. Ainsi, les Présidents kazakh, ouzbek et tadjik (ainsi que le premier Président kirghiz) sont les auteurs d’ouvrages d’Histoire, qui servent parfois de manuels scolaires, insistant tous sur une seule version officielle acceptée de l’Histoire « nationale » et promettant systématiquement en conclusion un « avenir radieux à leurs peuples bons et généreux » respectifs, à condition qu’ils adhèrent à la ligne éditoriale présidentielle.

Au Turkménistan, la situation est encore plus critique, puisque les bibliothèques ont toutes fermé en 2005 et tous les ouvrages ont été déclarés interdits et devant être détruits à l’exception du Roukhnama, proclamé le « deuxième livre saint après le Coran » et mêlant de manière grossière une Histoire « nationale » erronée et tronquée et une biographie dithyrambique du Président Niiazov, aujourd’hui décédé, accompagnée de ses pensées et de ses « œuvres ».
Des quotas ont d’autre part été instaurés à tous les niveaux de l’administration officielle et de l’armée, réservant la majorité des postes, dans des proportions dépassant partout 90 % des postes alloués à l’ethnie majoritaire. Qui plus est, la nécessité de maîtriser la nouvelle langue nationale, sanctionnée par un examen d’entrée aux conditions d’obtention de plus en plus drastiques et douteuses, limite au maximum l’accès des administrations et de l’armée aux minorités nationales et réserve les meilleures places aux enfants des nouvelles couches dirigeantes des républiques, en s’appuyant davantage sur les réseaux de solidarité locaux (régionale, clanique ou tribale) que sur de réelles compétences supposées.

La marginalisation de l’altérité ethnique

Face à des mesures de plus en plus discriminatoires, les minorités ethniques n’ont pas d’autre alternative que de devoir s’adapter ou de prendre le chemin de l’exil. L’absence de levier démocratique les empêche de fait de recourir à tout mode d’action protestataire et elles se trouvent être largement sous-représentées dans les structures du pouvoir, notamment les Parlements nationaux. Leur faible nombre ne leur permet pas non plus de s’unir efficacement pour proposer des alternatives. Là où elles forment des isolats majoritaires, elles peuvent au mieux constituer des groupes de pression semi-clandestins comme le centre culturel tadjik à Samarkand ou les organisations cosaques russophones du Kazakhstan.

Les minorités allogènes n’ont donc d’autre alternative que l’exil. Ce faisant, les majorités ethniques de chaque Etat ignorent ou feignent d’ignorer que leur départ constitue un véritable traumatisme pour leur pays. C’est toute l’ouverture à l’altérité et à la tolérance qui s’amenuise face à des populations de plus en plus mono-ethniques. D’autre part, le départ de populations russophones qualifiées ôte les futurs talents nécessaires à la construction de chaque nouvel Etat-nation et renforce le recrutement intrinsèque au sein de l’ethnie majoritaire, par les réseaux de solidarité, de personnels non préparés et corrompus dans les nouvelles administrations et les grandes entreprises. Aujourd’hui, plus de la moitié de la population russe présente en Asie centrale en 1991 a émigré et avec elle d’autres minorités européennes éduquées, suivies maintenant par la frange la plus qualifiée des populations locales.

Les populations minoritaires servaient souvent enfin de dérivatifs à la population majoritaire pour traduire les raisons des différents maux subis par les changements économiques nés de la chute de l’URSS. Le rejet sur l’Autre de la dégradation des conditions de vie était bien pratique pour justifier telle ou telle politique et pour maintenir des dirigeants aux pratiques dictatoriales, népotiques et corrompues en place. Ce positionnement était malheureusement repris à la fois par l’opposition politique, dans les lieux où elle pouvait s’exprimer, et par certaines minorités nationales, dans les régions où elles se trouvaient en majorité. Ainsi au « nationalisme centraliste d’Etat » partagé par l’ensemble des forces politiques s’opposent des « nationalismes de disjonction » à base régionale s’employant à créer de nouveaux espaces politiques et en cela contribuant à donner une nouvelle impulsion à la dissémination du nationalisme. Cette vision ethnocratique et ethnocentriste trompeuse de la politique et de la société en Asie centrale ne pouvait fatalement déboucher à très court terme que sur des pogroms intercommunautaires en temps de crise.

Les pogroms d’Och (1990/2010)

1990/2010 : Un processus identique d’extermination massive

Les pogroms d’Och de 1990 et de 2010 s’inscrivaient justement dans cette surenchère nationaliste entre les communautés et, à vingt ans d’intervalle, restaient marqués par six étranges similitudes :
- Similitude des dates : En première quinzaine de Juin 1990 et 2010, saison où les cols recommencent à devenir accessibles et où les flux de populations sont les plus denses.
- Similitude des lieux et du sens de propagation : Och, Ouzgen, puis Djalal-Abad et Souzak (limitation à la zone majoritairement ouzbékophone en territoire kirghiz et sens sud-nord).
- Similitude des acteurs déclenchants : La troisième force des « provocateurs mafieux interethniques » servant de caution à chaque camp pour justifier son devoir d’intervention contre l’Autre en droit de réponse et rejeter sur l’Autre l’origine des violences.
- Similitude dans l’absence de reconnaissance de légitimité du pouvoir central sur place devant la poussée du sentiment autonomiste ouzbek et la réaction de défiance de la population kirghize locale, se sentant oubliée par la modération du pouvoir central de Bichkek tenu par les tribus du nord, plus éloignées des préoccupations ferganaises.
- Similitude dans l’absence assourdissante de réaction des Etats voisins et des puissances régionales. Si l’armée rouge soviétique était intervenue en Juin 1990, elle n’avait pas pour autant pu rester longtemps sur place dans le sud, du fait de la décomposition de l’URSS et les républiques centrasiatiques, encore soviétiques, avaient préféré réagir aux massacres d’Och par un mur de silence. Ce même mur a répondu aux pogroms de 2010.
- Similitude dans le processus d’amnésie collective présent au niveau des Etats comme des populations locales, toutes ethnies confondues, à la suite des pogroms (« il ne s’est rien passé »).

Scène de violence durant les pogroms à Och. Sur le panneau, Kirghiz zone. Crédit : Reuters

Scène de violence durant les pogroms à Och. Sur le panneau, « Kirghiz zone ». Crédit : Reuters

 

Les réactions officielles aux pogroms d’Och sont d’autre part restées hésitantes et ambiguës, partagées entre devoir universel de clarification exigé par la communauté internationale et devoir de protection de l’ethnie majoritaire.

Des réactions hésitantes et ambigües

Quelles leçons ont été retenues des pogroms d’Och de Juin 1990 et 2010 ? L’affaire de la guerre des rapports en 2010-2011 entre les nouvelles autorités démocratiques kirghizes, Human Rights Watch, Amnesty International et la Commission Européenne (Affaire Kiljunen) démontre qu’une lecture objective des faits s’avère encore difficile à établir entre les différents acteurs de la crise d’Och de 2010, comme le rapport du KGB de Juin-Juillet 1990 provoquait déjà en son temps des remous parmi les cercles kirghiz ou ouzbeks les plus nationalistes. Pourtant, la recherche d’une lecture objective et partagée des faits serait nécessaire, de façon à éviter tout renouvellement de pogroms à l’avenir.

Fort heureusement, formés à l’école du soviétisme, les dirigeants kirghiz et ouzbeks ont su faire preuve de pragmatisme devant leurs populations respectives pour ne pas envenimer encore davantage une situation déjà explosive. Bichkek a fini bon gré mal gré par calmer les tensions dans le sud, rappelant à l’ordre les extrémistes des deux camps, tandis que Tachkent n’a pas souhaité garder plus d’un été les réfugiés ouzbeks sur son sol, redoutant des troubles politiques. Cependant, lorsque de nouveaux dirigeants issus de la génération suivante, peu concernée par le passé soviétique, parviendront partout au pouvoir en Asie centrale, pourront-ils prévenir et agir contre toute dégénération de la situation dans la Vallée du Fergana avec la même modération ? Rien n’est moins sûr.
Les pogroms d’Och ont enfin démontré l’échec de l’identification générique par la création d’une citoyenneté artificielle basée sur le droit du sol et, en fin de compte, limitée à une réalité des plus formelles. Les communautés continuent à se référer d’un seul point de vue ethnique, sans avoir parfois le sentiment d’appartenir à un Etat commun comme dans la Vallée du Fergana, et même en Kirghizie, où le sentiment démocratique reste pourtant plus développé qu’ailleurs en Asie centrale.

L’exception kirghize : Entre démocratie et multi-populismes

La Kirghizie, îlot de démocratie en Asie centrale

La Kirghizie a représenté pour plusieurs raisons depuis l’indépendance une exception dans la région de par un plus grand respect de la liberté d’expression et de la tolérance intercommunautaire. Les Kirghiz le devaient à la fois à une Histoire particulière, où les principes d’individualité et d’égalité dominaient dans leur passé nomade (choix électif du baï (chefs de tribu) dans les kouroultaï tribaux (assemblées de chefs de tribu), égalité ancienne entre homme et femme…). La perestroïka n’avait donc pas trouvé ici de difficulté majeure à s’accompagner d’une libéralisation de la presse et des forces politiques et syndicales. Qui plus est, les Kirghiz et les minorités européennes russophones ont participé main dans la main à l’évolution du pays vers l’indépendance en 1991. C’est donc là que s’est le mieux développé une identité générique kirghizstanaise rassemblant les différentes ethnies du pays, principalement efficace dans la Vallée multiethnique du Tchouï où se trouve la capitale, Bichkek.

En effet, depuis toujours la Kirghizie a connu sur la traditionnelle opposition nomades/sédentaires une opposition culturelle, économique et politique entre le nord et le sud du pays, renforcée par l’enclavement des régions pendant la longue période hivernale.

Russifié et ouvert aux influences européennes, le nord de la Kirghizie est aussi davantage urbanisé et industrialisé. La présence d’une forte minorité russe et la tradition de liens anciens avec la Russie ont développé le goût du débat et du positionnement politique. L’ancienne tradition de la « démocratie élective directe » des baï lors des kouroultaï depuis le XVIe siècle, la place égalitaire rendue aux femmes par l’adat (loi coutumière des nomades) en dépit de l’islam et surtout la nécessité de trouver des consensus permanents entre les tribus et les vallées face à des menaces et des ennemis communs, avaient déjà, bien avant la colonisation russe du milieu du XIXe siècle, préfiguré cette recherche constante des équilibres politiques et économiques entre les différentes tribus kirghizes. Aujourd’hui, les citoyens du nord de la Kirghizie, kirghizophones ou russophones, sont relativement politisés et savent se positionner en fonction de leur appartenance politique pour tel ou tel parti, en fonction de son programme. Par ailleurs, du fait de cette vision politique forte, les principales forces politiques de Bichkek ont des relais dans l’ensemble du pays (représentants et sièges locaux) et peuvent ainsi compter dans le sud sur le soutien des élites intellectuelles citadines et des minorités nationales, notamment ouzbèke.

Le sud du pays est en revanche resté plus traditionnel et conservateur. L’islam y est anciennement implanté et le système législatif de la charia a régi cette région jusqu’à l’arrivée du pouvoir soviétique. Une forte minorité ouzbèke, majoritaire dans certains villages, a toujours peuplé cette région. Arrivées dès le XVIIe siècle dans la Vallée du Fergana, les tribus nomades kirghizes ont depuis été peu à peu absorbées par la riche culture écrite véhiculée par les populations sédentaires, tout en maintenant un mode de vie semi-nomade. L’adat des Kirghiz est aussi entré très tôt en conflit avec la charia et les khans ouzbeks successifs de Kokand ont toujours eu du mal à pacifier les zones kirghizophones de leur khanat. Pour autant, les échanges marchands et culturels étaient permanents et rendaient interdépendants, non sans conflits, les nomades kirghiz et les sédentaires ouzbeks ou tadjiks. La forte prégnance de l’islam et l’accoutumance au pouvoir fort du khan et à son organisation hiérarchique verticale avaient fini par légitimer le culte de l’autorité et de la verticalité chez les Kirghiz de la région.

Aujourd’hui, les dirigeants locaux du sud du pays s’inscrivent dans cette tradition despotique et clanique du khan. Leur parti politique n’a pas de programme et n’est qu’une force d’appoint pour son chef. Il n’a pas, non plus, de représentants dans les autres régions du pays. Même au sud, un dirigeant politique de Batken sera systématiquement concurrencé par un autre de Djalal-Abad ou d’Och, sans que ni l’un, ni l’autre n’ait des relais suffisants autre part que dans son oblast’ d’origine, même au sud. Les réseaux de clientèles opaques ôtent enfin toute légitimité aux partis politiques locaux. Ces partis trouvent néanmoins un certain écho dans les couches moyennes de la population locale, notamment les petits commerçants ou encore les agriculteurs. Peu de femmes, contrairement au nord du pays, constituent leurs membres du fait de la tradition vivace de reléguer toute femme au second plan de la vie publique locale et ces partis sont aujourd’hui séparés sur des lignes ethniques, Kirghiz et Ouzbeks conservant chacun séparément leurs soutiens respectifs.

En conséquence, si l’ethno-populisme à base identitaire est partout de règle, comme dans le reste de l’Asie centrale, il reste au nord du pays dilué dans un populisme protestataire, rassemblant divers mécontents et laissés pour compte de la crise économique parmi toutes les communautés.

Populisme identitaire et populisme protestataire

Sur le plan politique, les différences notées entre les Kirghiz du nord et ceux du sud du pays ont entrainé deux conséquences : la déconnection entre le sud et le nord du pays au moment des pogroms d’Och et le développement d’un populisme protestataire pouvant aller de pair avec l’ethno-populisme dans le nord du pays.

Au moment du déclenchement des pogroms d’Och de 1990 et de 2010, le pouvoir politique était placé dans les mains des tribus du nord du pays. Le fait qu’elles aient toujours préféré faire primer le droit à la force pour régler cette question a dévalorisé l’idéal du pouvoir politique aux yeux de la majorité des Kirghiz du sud du pays, hormis les plus éduqués d’entre eux formés à Bichkek. L’utilisation de la force aurait été préférée par les Kirghiz méridionaux, doutant de la sincérité de l’usage du droit par héritage d’une faible tradition démocratique. Les pogroms se sont d’autre part déroulés à chaque instant, où un vide politique a prévalu dans le sud du pays à la suite d’un brusque changement politique au profit des Kirghiz du nord à Bichkek (arrivée imprévue d’Akaev au pouvoir en 1990, révolution d’Avril 2010). Le sud refusait ensuite de reconnaître le pouvoir central pendant quelques mois, durant lesquels chaque communauté se retrouvait alors en libre autogestion, en vacance du pouvoir central et en proie au populisme identitaire.

Ourmat Baryktabasov, actuellement leader d un parti d opposition. Crédit : RFE/RL

Ourmat Baryktabasov, actuellement leader d’un parti d’opposition. Crédit : RFE/RL

 

Au nord du pays, du fait de l’assimilation des minorités nationales à la vie politique et culturelle locale, une autre forme de populisme a su s’imposer, protestataire, sachant utiliser le large espace politique concédé et ses relais de transmission au Parlement et dans la rue. Ainsi, des barons mafieux ont pu depuis la rue (Nourlan Motouev, Ourmat Baryktabasov) ou leur cellule de prison (Ryspek Akmatbaev) mobiliser des foules importantes, mener des actions plus ou moins violentes de protestation contre les autorités officielles ou… se présenter aux élections législatives et être élu. Ils n’hésitaient pas, pour ce faire, à utiliser des griefs de mécontentement communs à toutes les ethnies du nord du pays : dégradation des conditions de vie, hausse des prix, chômage, paupérisation de la population, recours au renversement des gouvernants corrompus par tous les moyens possibles, opposition totale à tous les systèmes…

L’islamisme, un populisme protestataire supranational ?

Autre populisme protestataire marginal jusqu’à la révolution d’Avril 2010, l’islamisme semble depuis gagner du terrain en Kirghizie, profitant des possibilités d’expression qui lui sont offertes. Il recrute de fait chez tous les déçus du développement économique, attirés par l’autre « solution » qu’opposerait l’islam aux systèmes capitaliste et communiste. Des jeunes Kirghiz, Ouzbeks, Tadjiks (voire même néo-convertis russes) fréquentent en nombre croissant chaque année des mosquées prédicatives, dans lesquelles ils pensent trouver tout remède à leurs maux par les discours enflammés d’imams populistes (si chaque mosquée délivre le message coranique dans la langue de la communauté majoritaire du lieu, le russe sert essentiellement de langue véhiculaire de la pensée islamiste intercommunautaire) .

Or, l’islamisme peut-il être considéré comme un populisme protestataire à part entière en ce sens qu’il est contre tout système existant lorsqu’il se situe dans l’opposition et peut mobiliser de manière transversale plusieurs catégories de la population, mais qu’il ne parvient jamais à se maintenir ensuite au pouvoir, lorsqu’il y parvient, par d’autres moyens que des moyens coercitifs ? Dans une telle hypothèse appliquée à l’Asie centrale, nous noterions qu’en Kirghizie, comme au Kazakhstan ou au Turkménistan de tradition nomade, l’islamisme se trouverait vite être placé en porte-à-faux face aux ethno-populismes des populations majoritaire et minoritaires et par la division traditionnelle régionale de la pratique musulmane sur la division nomade/sédentaire. Qui plus est, aussitôt créés les mouvements islamistes n’arrivent pas actuellement à surmonter les marqueurs territoriaux des Etats et éclatent immédiatement en ramifications nationales rivales. L’islamisme ne parvient donc pas à occulter le sentiment national désormais fermement ancré dans les nouveaux Etats-nations d’Asie centrale. Il est juste fort, là où le sentiment national est faible, essentiellement dans les enclaves et les villes difficiles d’accès de la Vallée du Fergana, et dans les banlieues déshéritées des capitales aux populations mélangées et acculturées.

Conclusion

L’Asie centrale est aujourd’hui à la croisée des chemins. La parenthèse du soviétisme se refermant avec la fin prochaine de la génération de dictateurs vieillissants, ne doit pas pour autant porter à croire que la démocratie serait à portée de main. Même en Kirghizie où le processus de démocratisation est le plus avancé et où les minorités ethniques sont les plus associées à la construction nationale, la crise économique et la paupérisation sociale pourraient à tout moment laisser le champ libre à tout nouveau dirigeant démagogue et populiste. Quel qu’il soit, ce dirigeant n’hésiterait pas dans chaque Etat de la région à jouer la carte de la fuite en avant, pouvant alors remettre à tout moment en cause l’intangibilité des frontières héritées de l’époque soviétique et la pluralité ethnique de son Etat-nation.
Nourrie depuis son enfance à la surenchère ethno-populiste et ayant peu connu la période soviétique, la génération des dirigeants de demain n’augure rien de bon pour l’avenir de l’Asie centrale. L’Ouzbékistan, qui constitue loin devant ses voisins l’Etat le plus peuplé de la région, a notamment la particularité de tenir compte de peuplements ouzbeks partout majoritaires dans les régions frontalières avec l’Ouzbékistan, en premier lieu dans la Vallée surpeuplée et disputée du Fergana. Les dernières crispations survenues à l’été 2012 entre l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et la Kirghizie à propos du partage des ressources d’énergie et des matières premières, comme l’impossibilité de régler le triste sort de la Mer d’Aral, ne forment que quelques uns des différents nationaux qui opposeront de manière de plus en plus violente à l’avenir des Etats de la région libérés chaque jour davantage de l’héritage commun soviétique.

David GAÜZERE
Docteur en géographie humaine et sociale – Université de Bordeaux 3
Spécialiste de l’Asie centrale postsoviétique (populations, Etats, sécurité, terrorisme)
http://david-gauzere.cabanova.com

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Notes

1) LARUELLE M., PEYROUSE S., 2006, pp. 76-81 (cf Bibliographie)

2) Cette particularité de la primauté de la citoyenneté kirghizstanaise sur la référence ethnique dans la Vallée du Tchouï et au nord du Lac Yssyk-Koul’ était due en grande partie à la fois à la mixité des peuplements russe et kirghiz dans ces endroits, à une participation commune des deux communautés à l’Histoire politique de la Kirghizie et à l’ouverture traditionnelle des autorités politiques kirghizes à la minorité russe : discours d’Askar Akaev en faveur de l’intégration de la minorité russe et de l’égalité des nationalités (« nach obchtchiï dom / notre maison commune »), ouverture d’une université kirghizo-russe en 1993, officialisation du russe comme seconde langue officielle en 2000, statut sur l’appartenance de la terre aux Kirghizstanais… De telles concessions restent encore aujourd’hui inexistantes vis-à-vis de la communauté ouzbèke dans le sud du pays, ASANKANOV A, 1997, pp. 122-128

3) Le même phénomène se retrouvait dans les Balkans des années 1990, où « les anciens dirigeants communistes ont remplacé leur blason marxiste déprécié par celui d’un ethno-populisme poussé jusqu’au crime de la purification ethnique dans l’ex-Yougoslavie, comme si le sang « étranger » versé devait créer un lien indéfectible », HERMET G., 2001, pp. 123-124. Si les dirigeants d’Asie centrale ont su faire preuve jusqu’aujourd’hui de sagesse en évitant les affrontements entre les Etats, au niveau local les différents pogroms, notamment ceux de 1990 et de 2010 à Och, montrent bien la dérive ethno-populiste folle et effrénée de certains notables locaux, tous anciens cadres du PCUS.

4) Cf. pour l’exemple kirghiz, les différentes monographies des « héros » historiques censés être à l’origine de la fondation de l’ « entité étatique » nationale kirghize, publiées en 1996 dans un ouvrage collectif de l’Académie des Sciences de Kirghizie et préfacé par Askar Akaev à l’ « usage des générations futures », Collectif, 1996, 384 pp.

5) Cf. les différents travaux de Johann UHRES, linguiste turcologue publiés entre 2000 et 2002 dans les CEMOTI, UHRES J., 2000, pp. 287-320, UHRES J., 2001, pp. 57-88, UHRES J., 2002, pp.59-76. La référence directe aux « héros nationaux » célébrée était également utilisée par les nouvelles autorités politiques pour écarter les intellectuels aux positions souvent concurrentes avec le pouvoir et contestataires du reste de la population, LARUELLE M., PEYROUSE S., 2006, p. 65

6) Ibid., pp. 65-66. Passionnés entre les républiques, les débats dégénèrent souvent en conflits diplomatiques à l’UNESCO, lors de l’organisation d’événements culturels par l’organisation.

7) Les Présidents centrasiatiques reprennent ainsi la définition de l’ethno-populisme de Guy Hermet, selon laquelle sous différentes formes l’ethno-populisme « s’emploie toujours à exalter le particularisme d’une population afin de la convaincre de ce qu’elle a d’irréductible » et « face aux menaces qui pèsent ou sont censées peser sur ce particularisme que les ethno-populistes jurent de guider celle-ci vers un paradis perdu dont se trouveront exclus tous les étrangers – par le sang aussi bien que par la culture ou par les valeurs – qui sont venus perturber cette authenticité vitale », HERMET G., 2001, p. 118

8) LARUELLE M., PEYROUSE S., 2006, pp. 69-74. La connaissance du Roukhnama est partout exigée dans le pays, même lors du passage du permis de conduire, où elle prime sur les épreuves pratiques.

9) Ibid., p. 85

10) POUJOL C., 1997, pp. 124-144 (cf Bibliographie)

11) L’analyse des comportements des minorités ethniques et des identités locales dans les trois Etats qui se partagent la Vallée du Fergana est à ce sujet très éclairante (isolement régionaliste des clans du Fergana par Islam Karimov au profit de son clan de Samarkand-Boukhara en Ouzbékistan, marginalisation du clan de Khodjent par le pouvoir au Tadjikistan, vives tensions entre les populations ouzbèkes et kirghizes en Kirghizie et refus dans tous les cas de figure au niveau local d’établir des alliances fédérant les groupes ethniques ou les clans pour monter une force de contestation efficace aux pouvoirs centraux). La même configuration se retrouve à un moindre degré au Khorezm. Partout, en Asie centrale, les forces politiques locales se retrouvent prisonnières de l’ethnicité, qu’elles soient au pouvoir ou dans l’opposition, à l’exception notable du nord multiethnique de la Kirghizie.

12) DIECKHOFF A., 2000, pp. 17 ; 311 (note n°4) (cf Bibliographie)

13) La paranoïa et la schizophrénie des pouvoirs autoritaires d’Asie centrale (à l’exception de la Kirghizie) devant tout ce qui provient de l’extérieur font que le pouvoir politique reste endogamique et inaccessible pour la société, tout en restant sourd aux préoccupations sociales. Passive et endoctrinée à l’ethnocratisme tout en constatant sa baisse du niveau de vie, cette dernière n’a d’autre alternative que d’externaliser sa colère et sa frustration sous la forme de pogroms. Le passage de relais non assuré des dictateurs en fin de vie à la génération suivante pourrait lui en redonner rapidement l’occasion à une plus large échelle que lors des événements passés d’Och, KARIMOV D., 2011, http://barometer.kg/index.php/avtoritarizm-v-czentralnoj-azii-vremenno-andizhan-i-osh-mogut-pokazat-detskoj-igroj-ekspert.html

14) Pour une synthèse de ces évènements, cf. pour les évènements de 1990, RAZAKOV T., 1993, 112 pp. et pour les évènements de 2010, GAÜZERE D., 2010, http://www.mediapart.fr/club/edition/les-invites-de-mediapart/article/080710/au-sud-kirghiz-les-liaisons-dangereuses

15) Pour les événements de 2010, cf. les rapports d’Amnesty International « Partial Truth And Selective Justice: The Aftermath of The June 2010 Violence In Kyrgyzstan », Rapport d’Amnesty International, Décembre 2010, et de Human Rights Watch « Where Is The Justice ? Interethnic Violence In Southern Kyrgyzstan And Its Aftermath », Human Rights Watch, 16 août 2010. Ces deux rapports restent, à mon avis, les plus objectifs et éclairants sur la situation complexe dans le sud du pays. D’autres rapports ont bien sûr été depuis rédigés, notamment le « célèbre » rapport de la Commission d’Enquête Internationale sur la Kirghizie menée par le député européen Kimmo Kiljunen et la réponse apportée à ce rapport par le Gouvernement kirghiz. Mais, ces derniers rapports, tout en fournissant une analyse utile et détaillée de la situation, ont rendu des conclusions souvent hâtives, partiales et discutables, éloignées du souci de la recherche d’objectivité des premiers rapports d’Amnesty International ou de Human Rights Watch, faute d’un examen suffisamment équitable et approfondi des doléances des multiples parties prenantes du conflit et d’une connaissance scientifique suffisante du terrain.

16) GAÜZERE D., 2011, http://blogs.mediapart.fr/blog/david-gauzere/031111/almazbek-atambaev-face-aux-lignes-de-fracture-de-la-kirghizie

17) Guy Hermet insiste sur la banalité du recours au style populiste en Europe orientale (et par extension dans la CEI) autant par les pouvoirs en place que par les forces d’opposition lorsque ces dernières peuvent librement s’exprimer et, au contraire, sur la marginalité des forces politiques résistant à la tentation populiste (y compris celles se présentant comme démocrates), HERMET G., 2001, pp. 296-297. L’auteur évoque encore les passerelles étroites entre les populismes protestataires et identitaires en Europe orientale et dans la CEI et l’inféodation des derniers aux premiers, Ibid., p. 284

18) Ryspek Akmatbaev avait été élu député de sa ville natale, Balyktchy, en Avril 2006 sur un programme très populiste, avant d’avoir été assassiné par des tueurs à gages quelques jours plus tard. Consulter l’ensemble des articles évènementiels sur ces trois protagonistes depuis 2005 sur le portail électronique russophone de l’agence d’information kirghize Gezitter, http://www.gezitter.org

Bibliographie

ABAZOV R. (2004), Historical Dictionary of Kyrgyzstan, Lanham – Maryland – Oxford, Scarecrow Press,
ASANKANOV A. (1997), Kyrgyzy: Rost Natsional’nogo Samosoznaniia (Les Kirghiz : La croissance du sentiment national), Bichkek, Ed. « Mouras »
BALLAND D. (1997), « Diviser l’indivisible : Les frontières introuvables des Etats centrasiatiques », Hérodote, Ed. La Découverte, N° 84, pp. 77-123
DIECKHOFF A. (2000), La nation dans tous ses Etats – Les identités nationales en mouvement, Paris, Ed. Flammarion (Coll. Essais)
FOURNIAU V. (1995), « Nation, majorité, minorité : Héritages et développement à l’époque post-soviétique », Historiens et Géographes, Revue de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie, N° 351, pp. 277-289
GAÜZERE D. (08 Juillet 2010), « Au sud kirghiz, les liaisons dangereuses », Mediapart, http://www.mediapart.fr/club/edition/les-invites-de-mediapart/article/080710/au-sud-kirghiz-les-liaisons-dangereuses . Consulté le 28 Septembre 2012 ; (03 Novembre 2011), « Almazbek Atambaev face aux lignes de fracture de la Kirghizie », Mediapart, http://blogs.mediapart.fr/blog/david-gauzere/031111/almazbek-atambaev-face-aux-lignes-de-fracture-de-la-kirghizie . Consulté le 28 Septembre 2012
Gezitter – Portail électronique de l’agence d’information kirghize, http://www.gezitter.org . Consulté le 28 Septembre 2012
HERMET G. (2001), Les populismes dans le monde : Une Histoire sociologique (XIXe-XXe siècle), Paris, Ed. Fayard (Coll. Âge du Politique)
HOBSBAWM E. (2001), Nations et nationalisme depuis 1780, Paris, Ed. Gallimard (Coll. Folio-Histoire)
KARIMOV D. (20 Juillet 2011), « Avtoritarizm v Tsentral’noï Azii Vremenno, Andijan i Och Mogout Pokazat’sia Detskoï Igre (L’autoritarisme en Asie centrale n’est que temporaire, Andijan et Och ne pourraient être qu’un jeu d’enfants) », Barometer, http://barometer.kg/index.php/avtoritarizm-v-czentralnoj-azii-vremenno-andizhan-i-osh-mogut-pokazat-detskoj-igroj-ekspert.html . Consulté le 28 Septembre 2012
KOÏTCHOUEV T., PLOSKIKH V., OUSOUBALIEV T. (dir.) (1996), Ou Istokov Kyrgyzskoï Natsional’noï Gosoudarstvennosti (Aux sources de l’ « entité étatique » nationale kirghize), Bichkek, Ed. Bichkek « Ilim »
LARUELLE M., PEYROUSE S. (2006), Asie centrale, la dérive autoritaire : Cinq républiques entre héritage soviétique, dictature et islam, Paris, Ed. Autrement (CERI)
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Kirghizie : Des émirs féminins à la présidente (Novastan)

 

NOVASTAN

http://www.novastan.org/articles/kirghizie-des-emirs-feminins-a-la-presidente

 

Kirghizie : Des émirs féminins à la présidente

01.03.2013

David Gaüzère, chercheur civilisationniste sur l’Asie centrale à l’Université de Bordeaux 3, a été interrogé par la revue AquiSuds, le 22 Février 2013. Nous republions cet interview avec l’accord de l’auteur

AquiSuds: les pays musulmans de l’Asie Centrale restent fort mal connus. D’où provient selon vous, la méconnaissance que le monde à de cette région  ?
David Gaüzère : L’Asie centrale postsoviétique compte aujourd’hui cinq Etats : le Kazakhstan, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et la Kirghizie. Peuvent également être rattachées à ce vaste ensemble la Région Autonome ouïgoure du Xinjiang à l’ouest de la Chine et les provinces du nord de l’Hindou-Kouch en Afghanistan, essentiellement turcophone ou persanophone et de religion musulmane. Cette zone immense, de superficie équivalente à celle de l’Union européenne mais dont sa population ne dépasse pas 70 millions d’habitants, est longtemps restée enclavée au sein de l’URSS ou sous l’influence d’une puissance étrangère. Ceinturée par un véritable «rideau de fer», tant matériel qu’idéologique, la région a ainsi largement échappé à la connaissance des voyageurs étrangers, à l’exception de quelques délégations des partis communistes ou de quelques aventuriers audacieux logés dans les pâles hôtels Intourist.

Vers quelle époque et de quelle manière s’est déroulé le processus d’islamisation de l’Asie Centrale, et de quel courant de l’Islam s’agit-il ?
Le processus d’islamisation de l’Asie centrale s’est déroulé en deux phases parfaitement distinctes. La première phase fut brève et cantonnée aux populations persanophones sédentaires proches des oasis de Sogdiane (SamarkandBoukharaKhiva). Elle s’est déroulée pendant cinquante ans de 711 à 755, menée par des cavaliers arabes sous la houlette du Gouverneur militaire Qutaïba Ibn-Muslim depuis le Khorasan iranien voisin. La seconde phase, plus lente, est principalement le résultat de l’action du soufisme developpé par 4 confréries, arabes (Qadiriya) et locales (Qubrawiya, Yasawiya et Naqchbandiya) à partir du XIIe siècle. Cette longue phase d’islamisation s’est opéré au sein de populations strictement nomades : les steppes turkmènes et kazakhes comme les montagnes kirghizes. L’islame a connu des vagues de propagation, par exemple en réaction à des invasions (mongoles au XIIIe siècle, kalmouke au XVIIe siècle, russe aux XVIIIe et XIXe siècles) car la religion constituait alors un élément fédérateur et de résistance efficace.

Lors de la conquête russe, l’action des confréries soufies étaient de surcroît relayée par celle des commerçants tatars de la Volga qui, la vodka dans une main et le Coran dans l’autre, ont su se présenter comme les véritables intermédiaires entre le pouvoir tsariste russe et les populations turcophones – comme eux – d’Asie centrale. Dans le nord de l’espace kirghiz (régions du Tchouï et de l’Yssyk-Koul), ce lent processus d’islamisation n’était pas achevé au moment de la fondation de l’URSS dans les années 1920. Qui plus est, les parallèles restent toujours forts dans les sociétés nomades entre l’ancien pouvoir religieux chamanique et la nouvelle religion musulmane. Les mollahs continuent aujourd’hui de côtoyer les «köz atchyk» et les «buu» chamanistes kirghiz , tandis qu’Allah est indistinctement qualifié de Tengri, le dieu Ciel.

Comment expliquer la présence d’émirs féminins dans cette région, et dans quel pays rencontre-t-on la femme émir la plus connue ?

Umai Ene

L’image de Oumaï Ene, la mère-nourricière, une des divinités les plus respecté de la culture Kirghize. Crédit: kyrgyzsalam.net

 

Le cas des émirs féminins est une spécificité uniquement kirghize dans la région. Il résulte justement de cette collusion entre les deux formes de religion. Les émirs féminins tirent tout d’abord leur pouvoir de l’origine en partie sibérienne des Kirghiz et de leur cosmogonie, où Oumaï Ene, la déesse de la Terre, mère-nourricière, et épouse de Tengri, est aussi respectée actuellement que son époux. Ensuite, l’épopée de Manas, le texte fondateur de l’identité kirghize parle de Kanykeï, la femme du héros Manas, ou d’Aïtchurek, celle de son fils, Semeteï, qui «avaient pour habitude de monter à cheval et de partager sur un même pied d’égalité avec leurs maris aussi bien les affaires domestiques que politiques». Ainsi, lorsque ceux-ci partaient à la guerre, elles assuraient l’intendance du pouvoir. Puis, dans l’Histoire des Kirghiz, deux autres femmes, Janyl et Saïkal, ont commandé des hordes tribales et étaient dotées de fonctions militaires après avoir chacune été «élue» par son «kouroultaï» (assemblée tribale). Janyl et Saïkal restent aujourd’hui des modèles de courage, de bravoure et de liberté pour les Kirghiz et leur nom est encore fréquemment donné aux petites filles du pays.

Janyl Myrza

Janyl Myrza, l’héroïne nationale Kirhgize (mise en scène «Janyl Myrza» réalisé en 2007. Crédit: jeki

 

Mais, la plus illustre d’entre elles demeure sans conteste Kourmanjan-Datka qui, après la mort de son époux Alymbek-Datka, a su gérer son héritage politique dans un contexte particulièrement difficile. Hostile au Khanat de Kokand, qui occupait sa région d’origine (Alaï) et aux Russes qui avançaient vers le sud, cette femme de caractère avait su s’imposer et fédérer autour de sa personne les tribus kirghizes du sud durant ses 96 années de vie.

Datka

La première photo de Kourmanjan-Datka. Crédit: kloop.kg

 

Pouvez-vous nous décrire en quelques mots le parcours de ce personnage ?
Kourmanjan-Datka est née en 1811 dans une famille nomade de la tribu des Moungouchs sur les contreforts kirghiz de l’Alaï, à l’est de la Vallée du Fergana. Dès l’âge de 18 ans, Kourmanjan a commencer à bousculer certaines traditions islamiques et coutumières. Sa famille l’avait, conformément à la tradition, mariée à un homme qu’elle n’avait pas choisi et qu’elle découvrit pour la première fois le jour de ses noces. Au moment de quitter la yourte familiale, le jour de ses noces, elle décida de rester dans sa famille, malgré son mariage, afin de ne pas suivre un inconnu qu’elle n’avait pas choisi et qui ne lui plaisait pas. Ainsi, elle est restée mariée, mais séparée de son époux non désiré pendant deux ans, jusqu’à ce que, en 1832, le seigneur de l’Alaï, Alymbek-Datka, l’épouse, après avoir obligé son mari à la répudier avec, fait inouï dans l’Islam, le consentement tacite de l’intéressée ! Dès lors, elle a dépassé son simple statut d’épouse pour devenir le conseiller le plus fidèle du vizir de Cherali, le Khan de Kokand, dans les relations féodo-vassaliques complexes entre Alymbek et ses protecteurs rivaux, le Khan de Kokand et l’Émir de Boukhara, Seïd Mouzzafareddin. Occupé la plupart du temps par sa tâche de vizir à Kokand, Alymbek ne revenait pas souvent dans l’Alaï et avait délégué la gestion des affaires courantes de son domaine à sa femme. Kourmanjan a donc bien mesuré les enjeux de son temps à propos de la domination de son territoire et a su en tirer parti à la mort d’Alymbek en 1862. En 1862, l’année de l’assassinat d’Alymbek par Khoudoiar-Khan, un usurpateur à la solde de l’Émir de Boukhara, elle n’a pas hésité à lever des troupes et à assurer la défense de la ville d’Och contre les armées de Khoudoiar-Khan et de Seïd Mouzzafareddin ; ce qui lui a valu le titre de “Datka”, “juge” ou “sage” en kirghiz, de la part de ses deux protecteurs (dès cet instant, elle pouvait gouverner et rendre la justice dans son “fief” et lever une armée dans une totale liberté). Devenue général en chef des armées de sa région, la «Tsarine de l’Alaï»(sic) a continué son subtil jeu de division, s’étant tantôt appuyé sur l’Émirat de Boukhara, tantôt sur le Khanat de Kokand. Cette politique s’est poursuivie avec l’arrivée des Russes en Asie centrale, que Kourmanjan-Datka n’a pas hésité à solliciter pour régler ses comptes avec les souverains locaux. Pour arriver à ses fins, elle a selon les années aidé ou combattu les armées du Tsar en ayant toujours considéré la Russie, comme un État d’une égale importance que le Khanat de Kokand et l’Émirat de Boukhara.

Monument

«Tsarine de l’Alaï», le monument de Kourmanjan-Datka devant son musée à l’Alaï, Kirghizstan. Crédit: Etienne Combier

 

Ce n’est qu’en 1865, lors de la prise de Tachkent par les Russes et de l’installation de Von Kauffman comme Gouverneur du nouveau Turkestan, qu’elle a pris conscience de la supériorité militaire et politique de la Russie et qu’elle s’est définitivement rangée sous la protection de Von Kauffman pour l’aider à combattre les armées de Khoudoiar-Khan. C’était pour elle le prix du courage à payer pour préserver la liberté de sa région et son pouvoir jusqu’à la fin des combats. A la défaite du Khan de Kokand en 1876, elle a décidé de prendre sa retraite du pouvoir, désormais délégué pour peu de temps à plusieurs de ses fils. Son départ de la «vie politique locale» s’est accompagné d’une profonde déchirure, puisque parmi ses nombreux fils, quatre ont été exécutés à la suite de l’organisation de révoltes locales contre la nouvelle puissance coloniale. Kourmanjan-Datka a notamment assisté à l’exécution d’un de ses fils par les armées du Tsar en 1898. Elle est décédée en 1907 à l’âge de 96 ans. L’image de Kourmanjan-Datka a, par la suite, été glorifiée par les autorités soviétiques locales, qui voyaient en elle plus une «héroïne nationale», un «fervent défenseur de la cause des femmes et des classes populaires» qu’un simple seigneur féodal. Cette glorification s’est depuis poursuivie à l’indépendance de la Kirghizie en 1991.

Cette figure de femme émir a-t-elle inspiré d’autres figures politiques féminines en Asie Centrale ?
Oui, bien sûr, tout d’abord, dans sa « lutte contre l’obscurantisme religieux », le pouvoir soviétique n’a pas hésité à s’appuyer sur la force des femmes en Kirghizie. Ainsi, plusieurs héroïnes ont été encensées.

Doch Naroda

Ourkouia Salieva. Une exposition coïnciderée au centenaire de Salieva. Crédit: kloop.kg

 

Kainazarova

Zouourakan Kaïnazarova, Héros du Travail Socialiste. Crédit: erkintoo.kg 

 

Les plus emblématiques d’entre-elles furent Ourkouia Salieva, brûlée vive sur le bûché des fanatiques « basmatchis », après avoir été la première femme à avoir fondé un kolkhoze dans la Vallée, très conservatrice, du Fergana en 1920, puis Zouourakan Kaïnazarova, la championne stakhanoviste de la récolte des betteraves dans l’après-guerre (1945-1955).

Otunbaeva

Roza Otounbaeva, 2010, Bichkek.

 

Mais, sans aucun doute, c’est Roza Otounbaeva, la première présidente d’un Etat d’Asie centrale, de surcroît le seul régime parlementaire de la région, qui a dernièrement symbolisé la figure la plus marquante de la transmission de la tradition du pouvoir politique aux femmes après l’indépendance des républiques d’Asie centrale en 1991. Kirghize, cette professeur de philosophie polyglotte d’une grande experience dans la diplomatie, n’a pas hésité à se mettre en avant lors des deux révolutions de 2005 et de 2010 dans son pays, avant d’assurer la présidence transitoire d’Avril 2010 à Novembre 2011 et de doter son pays d’institutions démocratiques et parlementaires. Elle n’avait alors pas hésité à baser son pouvoir sur les enseignements de Kourmanjan-Datka, à qui elle avait consacré l’année 2011.

Otunbaeva et Clinton

Roza Otounbaeva et Hillary Clinton, 8 March 2011. Crédit: Michael Gross

 

Par ailleurs, comme Kourmanjan-Datka avant elle, Roza Otounbaeva avait également dû éteindre le brasier interethnique qui avait emporté la ville d’Och et une grande partie du sud du pays en Juin 2010. Aujourd’hui encore, aucune autre femme en Asie centrale n’a pu accéder à des fonctions politiques aussi hautes. L’exception des femmes de tête dans la région est donc bien kirghize et, à mon avis, le demeurera encore longtemps.

David GAÜZERE,
Chercheur associé post-doc, Université de Bordeaux 3, Spécialiste civilisationniste de l’Asie centrale,
Correcteur, formateur pour Francekoul.com

 

Tensions ethno-religieuses en Asie centrale ex-soviétique (Novastan)

NOVASTAN

http://www.novastan.org/articles/tensions-ethno-religieuses-en-asie-centrale-ex-sovietique

 

02.04.2014

Depuis l’effondrement de l’URSS en 1991, les religions, longtemps étouffées par le régime athéiste soviétique, connaissent désormais un nouveau souffle, se traduisant par la restauration ou la construction de monuments religieux et par un regain de la pratique religieuse en public. Mais, en Asie centrale, le nouvel essor de la pratique religieuse engendre aussi l’apparition de nouvelles lignes de failles naguère encore inimaginables parmi les citoyens des États multiethniques et multiconfessionnels de la région. Ainsi, le renouveau de l’islam avive et divise notamment les esprits entre d’une part les musulmans et les adeptes d’autres religions et de l’athéisme, puis au sein des musulmans eux-mêmes, entre les tenants de la tradition et ceux de l’orthodoxie religieuse et enfin, dans cette dernière catégorie, les partisans de l’islam officiel encadré par les mouftiiat (directions spirituelles nationales des musulmans) et ceux du radicalisme islamique, lui-même divisé entre plusieurs écoles en concurrence.

Lire aussi sur Francekoul.com (Novastan.org) : Kazakhstan : les ressorts d’une déstabilisation

Lire aussi sur Francekoul.com (Novastan.org) : Le nationalisme et les nationalistes kazakhs avant le Kazakhstan

Photo Église orthodoxe de Bichkek

Église orthodoxe de Bichkek, Kirghizstan.Crédit : Francekoul.com / Novastan.org

 

Faible religiosité et reconfigurations religieuses des populations de tradition nomade

Les peuples de tradition nomade, Turkmènes, Karakalpaks, Kazakhs et Kirghiz (plus particulièrement les Kirghiz du centre et du nord de la Kirghizie) restent par tradition peu islamisés et se sont de tous temps montré hostiles à l’instauration de toute règle religieuse contraignante, ayant depuis toujours préféré l’adat (droit coutumier oral des peuples nomades) à la charia (droit canon écrit islamique). Superficiel, l’islam traditionnel des nomades est aussi marqué par divers emprunts aux religions antérieures (bouddhisme, zoroastrisme, nestorianisme…), au culte des forces de la nature (tengrisme) et au chamanisme qui s’y rattache. L’athéisme officiel proclamé de l’époque soviétique n’a en rien modifié le rapport de ces peuples au sacré. En revanche, l’indépendance et l’ouverture de l’Asie centrale à l’international ont encouragé l’arrivée de nouveaux missionnaires musulmans et chrétiens dans la région, attirés par le vide spirituel de populations déboussolées par la perte des repères idéologiques, et séduits par les nouveaux marchés potentiels de la foi.

Lire aussi sur Francekoul.com (Novastan.org) : L’Islam au Kirghizstan: l’expansion silencieuse ?

Photo Mosquée chinoise Karakol

Mosquée chinoise de Karakol, Kirghizstan.Crédit : Francekoul.com / Novastan.org

 

Sur un terreau de pauvreté idéal, les nouveaux missionnaires n’ont donc pas rencontré d’immenses difficultés à imposer leurs propres acceptions des différentes fois monothéistes à des populations traditionnellement tolérantes et labiles. Les conversions (ou reconversions) étaient massives, souvent guidées par le seul désir d’obtenir l’emploi promis et rêvé. Ainsi, aujourd’hui l’islamisme, même marginal chez les nomades, y a pourtant ses fidèles, principalement dans les banlieues défavorisées de Bichkek, d’Almaty ou d’Achkhabad, là où les populations déracinées ne se sentent plus assez marquées par leur appartenance ethnique pour conserver les traditions de leurs ancêtres, ni assez russophones pour pouvoir prétendre au monde de vie occidental des capitales. C’est au sein de ces mêmes populations qu’agissent aussi des mouvements protestants divers, comme les Témoins de Jéhovah ou encore l’Eglise mormone. Les sectes protestantes rencontrent un certain écho parmi les nomades, car tout en prêchant la rigueur de la foi, elles demeurent favorables à l’égalité des sexes réfutée par l’islamisme radical et permet ainsi aux femmes de conserver leurs acquis de l’époque soviétique. Ces sectes sont aussi pluriethniques, renforçant l’harmonie intercommunautaire, notamment parmi les populations russophones. Mais, au Turkménistan comme dans le nord de la Kirghizie, l’augmentation du poids des sectes protestantes ne va pas sans provoquer certaines tensions avec les religions traditionnelles, islam ou orthodoxie russe, les mariages ou les obsèques de proches servant parfois de terrains de confrontation entre les néo convertis et leurs parents restés fidèles à l’islamo-tengrisme de leurs aïeux.

Radicalisme religieux et menaces de balkanisation ethno-confessionnelle en Ouzbékistan et au Tadjikistan

En Ouzbékistan, au Tadjikistan et dans le sud de la Kirghizie, l’islam se trouve ici bien ancré, de par une tradition historique ancienne, et connaît de véritables courants contradictoires qui le traversent sur un fond de pauvreté et de chômage généralisé dans la jeunesse. La pratique d’un islam traditionnel, contrôlé par les mouftiiat, demeure très populaire chez les anciens, mais s’effrite chez les plus jeunes. Là, l’internationalisation des frontières, la réalisation du hadj (pèlerinage à La Mecque) et la venue constante de pèlerins missionnaires échappant au contrôle des autorités plus ou moins coercitives des Etats encouragent l’apparition d’autres formes moins conventionnelles et plus radicales que l’islam officiel. Plus religieuses que les nomades, les populations sédentaires sont particulièrement sensibles aux nouvelles formes du radicalisme islamique. Pour autant, ce radicalisme musulman est loin de constituer un tout homogène. Différentes écoles s’y opposent en son sein, entre les Nourjous prédicateurs turcs, le Jamat-i-Tablig arabo-pakistanais et le Hizb-out-Tahir. Les Nourjous, par un système de prédication rappelant les télévangélistes américains, visent plutôt un public lettré et urbain. Le Jamat-i-Tablig s’adresse au contraire principalement aux couches les plus défavorisées des grandes villes, tandis que le Hizb-out-Tahir a aussi ses fidèles en milieu rural dans la Vallée du Fergana et au Khorezm. Enfin, des jeunes désœuvrés et déjà depuis longtemps travaillés par les mouvements fondamentalistes musulmans finissent par rejoindre en Afghanistan les mouvements islamistes radicaux armés et affiliés à Al-Qaeda, comme le Mouvement Islamiste du Turkestan ou encore l’Union pour le Jihad Islamique, ou à constituer leurs supplétifs sur place lorsque ces derniers lancent régulièrement des offensives armées pour déstabiliser les régimes politiques autocratiques d’Asie centrale.

Photo de mosquée à Barskoon

Mosquée, village de Barskoon, Kirghizstan.Crédit : Francekoul.com / Novastan.org

 

Par leurs financements extérieurs, les mouvements islamistes ou protestants parviennent à remplacer l’Etat, là où il a partout démissionné : Assistance médicale et sanitaire, ouverture d’écoles et de crèches, transports publics privés, bourses d’études, emplois réservés… L’Etat devra donc, le plus urgemment possible, reprendre pied dans la vie sociale au risque de perdre sinon la partie devant ce cancer insidieux qui grignote peu à peu les sociétés centrasiatiques de l’intérieur. La question de la polygamie, du voile (et de la limitation des droits de la femme), de la nature de l’enseignement, de la propriété des biens religieux ou, en général, des relations entre l’Etat et les religions se pose chez un bon nombre des députés des parlements nationaux. En Kirghizie, si le sud religieux pourrait être séduit par de telles mesures, le nord laïc ne se retrouvant pas dans ces valeurs, pourrait à moyen terme se séparer du sud, au nom de la protection des valeurs kirghizes traditionnelles menacées.

 

David GAÜZERE

Directeur du Centre d’Observation des Sociétés d’Asie Centrale (COSAC)

Islamisme en Asie centrale : regards croisés (Novastan)

 

NOVASTAN

http://www.novastan.org/articles/islamisme-en-asie-centrale-regards-croises

 

Le drapeau de l’Etat Islamique, mouvement djihadiste qui contrôle désormais une grande partie de l’Irak.Crédit : Global Panorama

Article rédigé à partir d’une interview d’Alexandre Knyazev diffusée sur la radio kazakhstanaise russophone Radiototchka le 29 mai 2014. Alors que l’actualité reste marquée par l’émergence du califat islamique en Irak, l’Asie centrale ne semble pas épargnée d’une telle menace. Ce point de vue est exprimé de plus en plus largement par des experts. Parmi eux, Jacob Zenn, analyste à la Jamestown Foundation. Cité par la rédaction de Radiototchka, son rapport « Les menaces islamistes de l’Eurasie » repère quatre groupes de combattants qui se trouveraient actuellement en Asie centrale. A l’opposé, la rédaction de Radiototchtka amène un point de vue tout à fait différent, dans une interview d’Alexandre Knyazev, analyste, docteur en sciences historiques, expert sur ​​la sécurité en Asie centrale et au Moyen-Orient. Ce dernier relativise les points de tensions relevés par l’expert américain, notamment en ce qui concerne les principales orientations et la pénétration des mouvements terroristes armés. Nous avons voulu les faire dialoguer, à distance. Le Mouvement islamique d’Ouzbékistan et son rejeton, l’Union du Djihad Islamique.  Jacob Zenn : A la fin des années 1990 – début des années 2000, des militants du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO) ont été chassés d’Ouzbékistan, résultat d’une campagne du président Islam Karimov sur les combattants islamistes. Des mesures punitives contre le MIO et d’autres insurgés se sont intensifiées, après qu’ils aient en 1999 tenté d’assassiner le président Karimov et, en 2004, mené une série d’attaques contre des cibles américaines et israéliennes en Ouzbékistan. Depuis le milieu des années 1990, les combattants ont pu installer des bases au Tadjikistan en utilisant l’instabilité du pays après la guerre civile de 1992 à 1997, et s’assurer une présence dans les régions du Nord de l’Afghanistan sous le contrôle des Talibans. Depuis 2013, le MIO travaille main dans la main avec les Taliban du Pakistan, mais envoie aussi des gens dans le nord de l’Afghanistan pour aider les Taliban afghans. Alexandre Knyazev : Le MIO n’existe plus, du moins dans sa forme classique, depuis 2002. Après sa délocalisation d’Afghanistan au Waziristan (Pakistan), est apparu au sein du MIO le moukholifat. Cette opposition interne a provoqué une scission au sein de l’organisation mère. Suite à cela, dirigeants et sponsors ont été remplacés. Ce n’est plus une organisation militaire au sens littéral. Il s’agit plutôt d’une structure de réseau, mobilisant en cas de nécessité ses membres et des pans entiers d’unités pouvant se déplacer sous d’autres appellations comme le groupe ouïghour Shark Azatlyk Tashkilati, le MITO-PIT, le Congrès Mondial de la Jeunesse Ouïgoure, le Centre d’Information du Turkestan Oriental et l’Union du Djihad Islamique (UDI) – tout fonctionne comme des vases communicants. A lire sur Novastan.org : L’extremisme religieux en Asie centrale : réalité, chimère ou paravent ?

Islam en Asie Centrale

Des enfants à l’entraînement dans un camp pakistanais du Mouvement du Turkestan IslamiqueCrédit : Liveleak.com

Le Parti Islamique du Turkestan   Jacob Zenn : Cette théorie ne s’applique pas partout. Le Parti Islamique du Turkestan (PIT) était auparavant connu comme le Mouvement Islamique du Turkestan Oriental (MITO). Depuis sa création en 2008, orientée sur les Ouighours, citoyens chinois musulmans du Nord-Ouest du pays, le PIT a juré de mener le djihad contre « les occupants chinois communistes » du Xinjiang. Il est à noter que les deux premiers chefs du MITO et l’ancien chef du PIT Abdul Shakoor al-Turkestan (Abdul Shakur al-Turkestan) étaient très intégrés dans la communauté d’Al-Qaïda, tandis qu’al-Turkestan a servi comme commandant d’Al-Qaïda dans les zones tribales du Pakistan. La plupart des grandes attaques ont été commises par le PIT les 30-31 Juillet 2011 à Kashgar, dans la province du Xinjiang, en Chine. 18 personnes sont tuées et 42 blessées, dont les auteurs des attentats. Alexandre Knyazev : Rien à redire. Le Jund al-Khilafah (Les Soldats du Califat) J.Z : Le groupe Jund al-Khilafah, ou Les Soldats du Califat, est actuellement basé dans les zones tribales du Pakistan, mais d’après des indications, dispose de cellules dans le Caucase du Nord. Contrairement à une croyance répandue que le Jund al-Khilafah serait sorti de nulle part, à la fin des années 2000, dans le Caucase du Nord, les signes de la présence de groupes de combattants kazakhs opérant en liaison avec l’UDI et d’autres insurgés étaient déjà visibles. Le Caucase du Nord russe, comprenant les régions instables du Daghestan et de la Tchétchénie, se trouve à moins de 500 km de l’Ouest du Kazakhstan, de l’autre côté de la mer Caspienne. Le flux du commerce, des combattants et de l’idéologie salafiste du Caucase du Nord à l’Ouest du Kazakhstan a été la cause de la vague de militantisme dans cette région du pays ces dernières années. En 2011, le groupe Jund al-Khilafah a effectué au moins trois attaques à Atyraou, Taraz et Almaty (Kazakhstan). Sa principale opération a été associée aux meurtres en série commis  en France par Mohammed Merah en 2012. D’autres attaques ont été menées au Kazakhstan par des salafistes-djihadistes en 2011 et 2012, mais ces combattants ne font pas partie d’un groupe particulier. Plus que tout, ils se sont radicalisés après avoir reçu une éducation salafiste. A.K : Je ne serai pas autant vindicatif que cela. Le Jund al-Khilafah ressemble jusqu’à présent plus à un mythe, à propos duquel nous ne disposons d’aucune donnée concrète. Le Khizb ut-Takhrir (Hizb ut Tahrir, Parti de la libération) J.Z : Le groupe Khizb ut-Takhrir, fondé en 1952 au sein de la diaspora palestinienne, considère que chaque musulman doit nécessairement travailler à la restauration du Califat islamique, qu’aucun autre système de droit, sauf la loi de la charia, n’est légitime et que pour les Etats musulmans, il est haram (pêché) de rechercher la défense de l’Amérique ou d’autres « infidèles » (pays non-musulmans). L’activité du Khizb ut-Takhrir a été déjouée en Ouzbékistan. Dans les années 1990, elle a acquis une popularité au début en Asie centrale et dans une grande partie du Kazakhstan, puis elle est apparue au Kirghizstan. Elle comptabiliserait de 20 000 à 100 000 membres. A. K : Pour moi, le Khizb ut-Takhrir al-Islami n’est pas une organisation terroriste. Elle doit être considérée comme extrémiste, à partir du moment où elle s’est détachée de l’Ikhwan-ul-Muslimon (Frères Musulmans), ayant notamment abandonné la lutte armée. Elle se définit plutôt comme une formation de « recrues » pour les organisations terroristes, créée par le MI-6 britannique, dont le siège de l’Etat-Major est à Londres et pour l’Asie du Sud – à Lahore, il y a une forte cellule avec des fonctions de coordination pour l’Asie centrale en Crimée.

Islam en Asie Centrale

La vallée de Fergana, une région à risque ?Crédit : Blogtrotter

Trois régions à risque   La Vallée de Fergana J.Z : Il y a de nombreux problèmes frontaliers. S’ils restent en suspens, ils seront une source constante de conflit, qui à l’avenir pourrait se transformer en une guerre régionale. A.K : La Vallée de Ferghana est en général l’une des régions les plus conflictogènes du monde selon des caractéristiques objectives. Malgré l’abondance de prédictions alarmistes de ce dernier quart de siècle, cette région n’a connu que deux conflits sérieux : les conflits interethniques kirghizo-ouzbeks de 1990 et 2010. L’islamisme n’était présent ni sous la forme de vision, ni dans aucun des conflits. Oui, il y a un problème de propagation des mouvements et des organisations radicales et terroristes dans la vallée de Ferghana, comme dans toute la région, et non seulement dans cette région. Mais je m’abstiendrai de déclarations sur la probabilité de tout support de masse de ces mouvements et organisations dans n’importe quelle partie de la Vallée de Ferghana – kirghize, ouzbèke ou tadjike. Les  événements de Batken de 1999 et 2000 peuvent servir d’exemple le plus frappant. Il s’agissait d’une tentative de pénétration de combattants étrangers infiltrés, tentative portant un caractère local et qui a été neutralisée relativement lentement, seulement du fait de la faiblesse des services secrets et des structures d’ordre kirghiz. Il en a coûté la connexion des alliés – la Russie, le Tadjikistan, le Kazakhstan – et tout s’est calmé en peu d’efforts. L’Oblast autonome de Gorno-Badakhchan et la Vallée de Racht au Tadjikistan J.Z : C’est une façon de voir les choses en effet. Mais parlons d’une autre région : le Badakhchan, frontalier de la province de Badakhchan en Afghanistan. En 2012, des affrontements entre le gouvernement tadjik et des seigneurs de guerre ont eu lieu. Longue et mal protégée, la frontière du Badakhchan avec l’Afghanistan passe à travers un terrain peu accessible et accidenté qui permet aux contrebandiers, aux extrémistes et aux terroristes politiques et religieux de se déplacer dans et hors d’Afghanistan. C’est aussi un passage dans la région pour les combattants d’Asie centrale. La Vallée de Racht, au centre du Tadjikistan, est également une zone d’instabilité et de guerres politiques, religieuses et claniques. À la fin des années 1990, dans un village de la vallée, le MIO a mis en place un Etat islamique de courte durée. A.K : Sur ces deux points, j’aimerais pouvoir développer un peu plus la situation.  L’Oblast autonome du Gorno-Badakhchan (OAGB) est une région spécifique où la majorité de la population est composée de Pamiris, professant l’ismaélisme. Pour les groupes islamistes radicaux, s’associant et s’identifiant religieusement à la branche sunnite de l’islam, les ismaéliens ne sont pas des musulmans. Ils sont pires que les infidèles, ils sont considérés comme des païens. Il y a un terme – djakhiliia, c’est à dire des ignorants ne connaissant pas la vraie foi. Au Badakhchan ont principalement cours d’autres processus de déstabilisation, liés à résistance des élites locales au pouvoir à Douchanbé. Les Tadjiks sont sunnites. S’il n’y a pas directement dans le Badakhchan de conflit confessionnel, il n’y aura en tout cas aucun soutien aux sunnites radicaux. Sur ce point aussi, l’expérience est là : les Pamiris au cours de la guerre civile au Tadjikistan en 1992-1997 appartenaient à l’opposition, mais ils interagissaient très peu avec la force principale de l’Opposition tadjike unie (OTU), ils se sont juste isolés du reste du Tadjikistan, se servant entre autres et simplement du facteur de la géographie et du relief, et ont très peu participé à la guerre, ils se sont juste autonomisés. La Vallée de Racht – et plus correctement dans notre terminologie la zone de Karategin incluant les Districts de Garm, Tavildara, Racht et Djergetal au Tadjikistan – est une région vraiment fortement islamisée, cette région était le cœur de l’OTU dans la guerre des années 1990. Elle a des liens traditionnels avec le territoire de l’Afghanistan, mais en Afghanistan, dans les années 1990 et aujourd’hui, elle a entretenu et entretient des relations profondes avec l’ancienne Alliance du Nord, à savoir des Tadjiks ethniques, dont son représentant Abdullah Abdullah – bientôt le plus que probable président de l’Afghanistan après le prochain second tour des élections. Je ne vois pas ici de liens avec l’internationale terroriste.

Islam en Asie Centrale

L’ouest du KazakhstanCrédit : Asian Development Bank

L’Ouest du Kazakhstan   J.Z : En dernier lieu, j’aimerais parler de l’Ouest du Kazakhstan. C’est une région où les Etats-Unis et d’autres pays occidentaux ont des intérêts pétroliers et énergétiques importants. L’Agence d’informations kazakhe Tengri a indiqué que 90 % des 8 000 habitants de la province, qui sont de foi musulmane, sont âgés de 13 à 30 ans, et que 70 % des jeunes sont influencés par le salafisme. Le groupe Jund al-Khilafah est arrivé à l’ouest du Kazakhstan, qui est à moins de 483 km par la mer du Caucase du Nord russe. L’Ouest du Kazakhstan est aussi une région où en 2011 dans la ville de Janaozen ont eu lieu des actions de protestations à l’issue mortelle. En 2012, les forces de sécurité du Kazakhstan ont très bien réussi à détruire les cellules terroristes dans cette région occidentale. A.K : Cette région est bien exposée à cette menace, comme n’importe quelle autre région du Kazakhstan, mais l’influence afghane sur lui n’est possible que par un transit par le Turkménistan. Pour parler de la probabilité d’une activité terroriste ou de son absence, il est nécessaire de comprendre sa nature. Dans tous ces groupes qui sont en train de changer de configuration organisationnelle, de nom, il existe deux grands superviseurs directs externes : les services spéciaux de la Turquie et de l’Arabie Saoudite. Au-dessus d’eux – les services de renseignement des Etats-Unis et du Royaume-Uni. Cette tâche urgente, ayant reçu des impulsions majeures dans le contexte de la poursuite du rapprochement rapide de la Russie et de la Chine, et du choix géopolitique suffisamment précis fait par le Kazakhstan – la déstabilisation de l’ « arrière » chinois, qu’est l’Asie centrale, le « ventre » de la Russie, se trouve ici. Une des tâches particulières mais très importantes – la violation ou même la cessation des approvisionnements en énergies de la mer Caspienne vers la Chine. C’est notamment dans ce contexte que l’Ouest du Kazakhstan est important. Traduit du russe par David Gaüzere Relu par Etienne Combier

Давид Гаузер: 7 апреля на площади находились и мои ребята (Azattyk)

 

AZATTYK

http://www.azattyk.org/a/kyrgyzstan_april_revolution/3550716.html

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Французский исследователь Кыргызстана Давид Гаузер оказался на площади Бишкека 7 апреля 2010 года по воле случая и был свидетелем кровопролития, которое развязало против демонстрантов правительство Курманбека Бакиева.

На его глазах были подстрелены первые несколько манифестантов, и он видел собственными глазами, как митингующие сумели «снять с крыши» одного снайпера.

 

France – David Gauzere, expert, undated

В настоящее время он работает над документальным фильмом, посвященным апрельским событиям в Кыргызстане. Он согласился ответить на вопросы «Азаттыка».«Азаттык»: Вы были очевидцем апрельских событий в Бишкеке 7 апреля 2010 года. Как Вы там оказались?Давид Гаузер: Если быть точным, я находился на Центральной площади в промежутке между 13.00 и 14.00. В то время я преподавал в вузах Кыргызстана.

В тот день я вышел из АУЦА на Старой площади (Американский университет в Центральной Азии, – Ред.), направлялся в Дипломатическую академию, которая располагалась на проспекте Эркиндик. Мой путь пролегал через площадь.

По дороге встретил одного знакомого француза. Стали с ним обсуждать какие-то вопросы. На площади было около 60-70 мирных демонстрантов, они держали плакаты, выражали недовольство ростом цен, тарифов на коммунальные услуги.

Вдруг раздались выстрелы. Первые две минуты стреляли резиновыми пулями. Никто не испугался, не собирался расходиться. Потом раздались выстрелы боевыми патронами.

Площадь Ала-Тоо милицейский кордон оцепил по всему периметру, на подступах выставили вооруженную охрану.

«Азаттык»: Стали стрелять боевыми пулями?

Давид Гаузер: Да, мой знакомый француз тут же вытащил камеру, начал снимать происходящее. Мы оказались невольными свидетелями того, как разворачивались события.

Когда раздались выстрелы, женщины и дети начали убегать с площади. Мужчины повели себя по-другому: они все без исключения двинулись в сторону милицейских колонн.

Когда шквал огня повалил первые ряды людей, их это не остановило – они продолжали идти в атаку, не задумываясь ни на минуту. Кто-то помогал упавшим от ранения подняться, кого-то несли на руках, появились носилки.

Тогда мы с коллегой поняли, насколько сильна ненависть к режиму Бакиева, и желание покончить с его властью, если этих молодых парней не могла остановить даже пуля, хорошо экипированные полицейские, спецтехника.

Скоро начались столкновения с милицейскими, люди отбирали у них оружие, щиты, дубинки. Вот тогда и начались реальные столкновения. Активно заработали снайперы…

«Азаттык»: Вы сами видели этих снайперов?

Давид Гаузер: Да, я насчитал, по меньшей мере, 5 снайперов. Часть из них заняла места на крыше Белого Дома, несколько снайперов вели стрельбу с крыши зданий Агропрома, Генпрокураты. На моих глазах манифестанты подстрелили одного из них.

«Азаттык»: Вам было страшно? Находиться там?

Давид Гаузер: С одной стороны, да, конечно. Но шла беспрерывная стрельба со всех сторон, поэтому, мы боялись двинуться с места, чтобы не быть убитым шальной пулей, или снайпером, который мог принять нас за митингующих. Поэтому, решили, что лучше оставаться на месте, переждать.

С нашего сектора хорошо просматривалась вся площадь, и мы видели, что там происходило.

Когда я увидел молодых юношей, подростков, которые не боялись пуль, милиции, продолжали идти на площадь, на верную смерть, меня охватило волнение. Я был поражен их смелостью. Среди этих людей я увидел и своих студентов, моих ребят.

Видел, как вперед вырвался парень, лет 16, который держал плакат «Бакиев кетсин!» (Долой Бакиева»!). Он шел с улыбкой на лице, в его облике не было смятения, страха. Я все смотрел на этих парнишек, восхищаясь их отваге. Его сразила пуля, он свалился, весь окровавленный… Тогда я про себя подумал: мне никогда не стать таким отважным, как эти парни.

«Азаттык»: Вы ожидали такого развития событий, расстрела?

Давид Гаузер: Нет, конечно. Люди вначале вышли на площадь с социальными требованиями. Но когда раздались выстрелы, это разозлило собравшихся, тогда и появились требования об отставке Бакиева.

«Азаттык»: И сегодня в кыргызском обществе не утихают споры относительно характера этих событий. Кто-то говорит, что это была революция, другие утверждают, что произошедшее – переворот. Какая из этих точек зрений близка к истине?

Давид Гаузер: Как гражданин другого государства, я не могу давать этим событиям политическое определение. Однако, на мой личный взгляд, тогда произошло народное восстание. Кроме сегодняшнего президента Розы Отунбаевой, все лидеры партий были арестованы. Среди студентов, в интернете витала атмосфера всеобщего недовольства политикой Бакиева. О том, что в Кыргызстане события будут развиваться так стремительно, произойдет революция, не думали и за его пределами.

«Азаттык»: Как Вы думаете, события в Кыргызстане каким-то образом могли повлиять на те процессы, которые происходят сегодня в странах арабского мира?

Давид Гаузер: Это непростой вопрос. Регионы расположены друг от друга достаточно далеко.

Но события в Кыргызстане подробно освещал канал «Аль-Джазира», арабы были информированы о происходящем в этой стране. Ситуация в Тунисе развивалась по кыргызскому сценарию: люди вышли с социальными требованиями, потом полиция по ним открыла огонь, люди возмутились, президент бежал.

В Египте была другая ситуация, в Ливии еще неизвестно, к чему приведут народные протесты.

 

Давид Гаүзер: Кыргыз жаштарынын эрдигине таң калдым (Azattyk)

AZATTYK

http://www.azattyk.org/a/kyrgyzstan_april_events_david_gauzere/3550397.html

Франциялык изилдөөчү, Кыргызстан боюнча адис Давид Гаүзер (David Gauzere) былтыр 7-апрелде Ала-Тоо аянтындагы кандуу окуяларга капысынан күбө болгон адамдардын бири.

Ал ошол жерден тартып алган тасманын негизинде даректүү фильмдин үстүнөн иштеп жатат. « Азаттыкка » курган маегинде Гаүзер былтыркы окуяларды эскерип, кыргыз жаштарынын эрдигине таң калганын айтып берди.

 

Давид Гаүзер тарткан сүрөт
Давид Гаүзер тарткан сүрөт

« Азаттык »: Сиз былтыр Ала-Тоо аянтында болгон экенсиз. Ал жакка кандайча барып калдыңыз эле?

Бир снайперди эл арасынан ага чейин куралданып алган бирөө атып өлтүргөнүн да көрдүк.

 

Давид Гаүзер: Ооба, тагыраак айтсам мен аянтта түшкү саат бирден 15 мүнөт өткөндөн саат экилерге чейин болгом. Мен ал кезде Кыргызстандын жогорку окуу жайларында сабак берип жүргөм.

Америкалык университеттен Эркиндик бульварында жайгашкан Дипломатиялык академияга баратып, Ала-Тоо аянтынан өтүп калдым. Ал жерде франциялык бир таанышыма жолугуп, сүйлөшүп калдык. Бир убакытта октун үнү чыга баштады. Адегенде аянтта эл аз болчу. Менимче, 60-70тей эле киши болсо керек.

Милициянын кордону аянтты Киев көчөсүнөн бери курчоого алган.Демонстранттар баалардын кымбатташына каршы нааразылыгын тынч билдирип жатышты. Кээ бирлери колдоруна плакаттарды көтөрүп алышкан. Андан кийин милиция 2 мүнөттөй желим ок менен атып атты. Ошондо эч ким деле коркуп кеткен жок. Бир убакытта чыныгы окторго өтүштү.

Артка эмес, алга

« Азаттык »: Ок атылганда эмне кылдыңыз?

Давид Гаүзер: Менин жанымда франциялык бир таанышым бар болчу. Ал камерасын алып чыгып, айланада болуп аткандарды тарта баштадык. Кызык нерселерге күбө болдук. Ок атылганда аялдар менен балдар корккондорунан кача баштаса, эркектер, тескерисинче, алдыга, милицияга карай жылышты.

Биринчи катардагылар окко учуп жатып калганда, арттагылары жер жерде жарадар болуп жыгылган, же өлүп жаткан адамдарга карабай, бир да мүнөт ойлонбой алдыга агылышты. Алардын эски режимге ушунчалык каарданып, ачууланып турганын, Бакиевдерди кетирүүгө канчалык чечкиндүү экенин көрдүк. Милиция менен бетме-бет тирешип, куралдарын тартып алып жатышты. Ошондо чыныгы кармаш башталды. Снайперлер да бар болчу.

« Азаттык »: Сиз снайперлерди өз көзүңүз менен көрдүңүзбү?

Давид Гаүзер

Давид Гаүзер: Ооба, мен 5 снайперди көрдүм. Экөө « Агропромдун » чатырында, дагы экөө Ак үйдүн маңдайындагы аянттын өзүндөгү аркаларда, бирөө прокуратуранын чатырында болчу. Бир снайперди эл арасынан ага чейин куралданып алган бирөө атып өлтүргөнүн да көрдүк.

« Азаттык »: Ошондо корктуңузбу? « Тез арада бул жерден качайын » деген сезим пайда болду беле?

Давид Гаүзер: Бир четинен ооба, сиз айткандай эле болду, экинчи жагынан тынбай ок жаадырып жатышса, кокусунан ошонун бирөөнө кабылбайын деп, эч жакка жылбай турууну чечтик.

Артка кайтпай, өмүрлөрүн тобокелге салган уландарды көргөндө өзүнчө толкундандым. Арасында менин студенттерим да бар эле. Эң башында бир бала, 16 жашта болсо керек, колуна “Бакиев кетсин” деген плакатты кармап күлүп-жайнап баратканын көргөм. Кийин ал кансырап жерде жатты. Ошондо “мен булардай эр жүрөк боло албаймынбы” деп өзүмө айттым.

Күбөнүн көзү менен жазылган китеп

« Азаттык »: Өлөөрүн билип туруп, артка кайтпаган жаштардын эрдигине таң калган турбайсызбы?

Давид Гаүзер: Ооба, алардын эрдигине таң бердим.

« Азаттык »: Милиция атат же тактап айтканда чоңдор атууга буйрук беришет деп күттүңүз беле?

Давид Гаүзер тарткан сүрөт

Давид Гаүзер: Жок, эч күткөн эмесмин. Башында социалдык талаптар менен чыккан эл, кыргын күчөгөн сайын Бакиевдин кетишине көбүрөөк басым жасай башташты.

« Азаттык »: Сиз Кыргызстан жөнүндө китеп жазгансыз. Чыгармаңызда 7-апрел окуяларына кандай аныктама бересиз? Азыр Кыргызстандын өзүндө « ал төңкөрүш болгонбу же элдик ыңкылап беле » деген талаш уланууда. Сиздин көз карашыңыз кандай?

Давид Гаүзер: Башка өлкөнүн жараны катары мен так аныктама бере албайм. Бирок ал элдик көтөрүлүш болгон деп ойлойм. Азыркы президент Роза Отунбаевадан тышкары саясий партиялардын бир катар лидерлери бир нече күн мурун камалган. Студенттер арасында, блогдордо кандайдыр бир нааразылык, өз оюн эркин билдирүүгө умтулуу сезилип жатты. Дүйнөлүк ири өлкөлөр да ыңкылап болуп кетет деп күн мурунтадан ойлошкон жок.

Кыйыр да болсо таасири тийди

« Азаттык »: 7-апрел Кыргызстанга оң өзгөрүүлөрдү алып келдиби, кандай дейсиз?

Давид Гаүзер: Менимче, жакшы жагына өзгөрүүлөр байкалат. Албетте дагы көп нерсе жасалыш керек. Калың эл гана эмес, жада калса экс-президент Бакиевдин мурдагы партиясы парламенттик системанын жардамы менен өз оюн эркин билдирүүгө мүмкүнчүлүк алды. Бул чоң жылыш болду. Демократия менен эркиндикке карай ири кадам жасалды.

Эң башында бир бала, 16 жашта болсо керек, колуна “Бакиев кетсин” деген плакатты кармап күлүп-жайнап баратканын көргөм. Кийин ал кансырап жерде жатты.

 

« Азаттык »: Кыргызстандагы былтыркы окуялар азыр араб дүйнөсүндөгү көтөрүлүштөргө кандайдыр бир таасир эттиби?

Давид Гаүзер: Бул суроого жооп берүү оңой эмес. Кандай болсо да региондор бири биринен алыс жайгашкан эмеспи. Ошол эле маалда жыл этегинде Тунисте болгон толкундоолор Бишкекте 7-апрелде болгон окуялардын сценарийин кайталады. Демонстранттар бир аянтка чогулуп, социалдык талаптарын билдирип жатышты. Так ошондой эле полиция элге ок атты, президент шашып качып кетти, армия эл тарапка өттү.

Египетте окуялар бир аз башкача өнүктү. Ливияда болсо козголоң эмне менен бүтөрүн азыр айта албайбыз. Анын үстүнө Кыргызстандагы окуяларды « ал-Жазира » каналы да кеңири чагылдырып турган. Араб өлкөлөрүнүн эли да аларды көрүп турууга мүмкүнчүлүк алган.

 

Kazakhstan – Qui est derrière Janaozen ? (IRIS)

 

Notes de l’Observatoire Stratégique et Economique de l’Espace Post-Soviétique, Institut des Relations Internationales et Stratégiques, 06 Janvier 2012

http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-russie/2012-01-06-janaozen-kazakhstan.pdf

 

Par René CAGNAT / Chercheur associé à l’IRIS et David GAÜZERE / Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase post-soviétique

Le vingtième anniversaire de l’indépendance du Kazakhstan, fastueusement fêté à Astana ou à Almaty, avait, en revanche, un goût plutôt amer à Janaozen ce 16 décembre 2011.

Que s’est-il donc passé dans cette obscure exploitation pétrolière (90 000 hab.) de la province désolée de Manghistaou à l’ouest du Kazakhstan ? Il est encore aujourd’hui difficile de comprendre l’origine des violences qui ont embrasé cet ancien lieu de relégation au bout des steppes. Quatorze morts étaient officiellement décomptés à Janaozen, plus deux autres dans diverses bourgades environnantes, tandis que l’opposition faisait parfois état du double sans citer de chiffres précis.

Pour l’État kazakhstanais et son inamovible président, Noursoultan Nazarbaev, des hooligans (voyous), voire des provocateurs religieux figuraient, depuis le début de la protestation en mai 2010, derrière les grévistes et les agitaient. L’objectif du pouvoir était donc de les éliminer à la première incartade… froidement au demeurant1.

Pour les contestataires, un profond malaise social agitait depuis plusieurs mois la province pétrolifère de Manghistaou qui, alors qu’elle serait à l’origine de 70% de la production de pétrole du Kazakhstan et de 10% du produit national brut, pâtit tout particulièrement de l’avidité des entrepreneurs, de la corruption de l’administration et du népotisme des dirigeants. Dans ce contexte, les ouvriers en charge de l’extraction et du raffinement de « l’or noir » sont cruellement exploités : ils voient leurs salaires, déjà très bas – moins de 100 euros par mois2 – rester inchangés, tandis que la crise économique mondiale actuelle entraine l’inflation du prix des biens de première consommation.

Le substrat de ce conflit demeure par ailleurs des plus opaques. La simple crise sociale cache, de fait, un malaise bien plus profond dans une société kazakhstanaise en pleine reconfiguration identitaire, notamment religieuse, depuis la chute de l’Union soviétique. De même, des rivalités économiques de moins en moins souterraines entre la Chine, la Russie et les États-Unis interviendraient pour le contrôle des richesses pétrolières du pays.

LES DIVERSES ET OBSCURES RAISONS DU CONFLIT

La version officielle kazakhstanaise affirme, non sans raisons, que la montée de l’islamisme (wahhabite ou salafi) est à l’origine de ces violences comme de celles qui, un mois plus tôt, avaient ensanglanté les villes d’Atyraou et de Taraz, dans l’ouest et le sud du pays, voire Almaty la capitale économique. Si les mouvements religieux ne sont pas directement impliqués dans ces événements visiblement sociaux, la crainte de les voir exploités par eux, au sein d’une population jeune, désœuvrée et idéologiquement immature, est de plus en plus palpable à Astana. Jusqu’alors faiblement islamisés, les Kazakhs – notamment à l’ouest – ont subi de plein fouet la chute de l’Union soviétique et la perte de ses repères idéologiques. De nouvelles formes peu traditionnelles de l’islam sont depuis arrivées, surtout ces dix dernières années, sur les rives kazakhes de la Caspienne et le versant nord des Monts Célestes, portées par des missionnaires arabes, pakistanais, afghans ou tchétchènes3 et accompagnées d’une manne considérable en pétrodollars. Sur place, les nouveaux prédicateurs ont rapidement gagné à leur cause une partie importante de la population déjà minée par des tensions inter-ethniques locales et des luttes de clans dans les strates intermédiaires du pouvoir régional. Ils ont édifié des mosquées de style moyen-oriental, d’où prêchent des imams à la faconde virulente, tout en renforçant la propagation religieuse par la construction de dispensaires, de services sociaux et d’écoles, là où les services publics s’avéraient déficients et où l’État kazakhstanais avait démissionné. L’idéologie wahhabite ou salafie s’est alors répandue comme une trainée de poudre, brouillant désormais les anciens repères nationaux et identitaires, en particulier parmi la jeunesse kazakhe la moins éduquée. Le trafic de drogues – multiplié par dix depuis 2001 – et d’armes, qui accompagne habituellement les échanges entre les prédicateurs afghans et tchétchènes du djihad, ont par ailleurs commencé à ronger les bases de l’économie locale de la province. La réaction inadaptée du pouvoir politique kazakhstanais, uniquement répressive4 et mal servie par des forces de l’ordre enclines à la violence, incite à penser que le président actuel du Kazakhstan, déjà en poste en 1991, appartient à une génération vieillie de moins en moins en prise avec les problèmes économiques, sociaux et moraux d’une partie de la jeunesse du pays.

Il en va peut-être de même avec le prolétariat kazakh. Le mot prolétariat n’est pas de trop car les autorités et les entrepreneurs en sont revenus, dans les provinces lointaines, à des comportements traditionnels de véritables satrapes. Avec eux, le capitalisme nouveau-venu s’est vite fait « sauvage » tant les salaires sont demeurés bas et l’arbitraire de toute hiérarchie absolu. La misère et la désespérance qui en découlent sont encore augmentées au fond des steppes, pour les plus pauvres, par des rivalités claniques obtuses, voire par l’opposition clandestine d’une horde (jouz) à l’autre : la grande horde à laquelle appartient Nazarbaev et, souvent, son entourage n’a jamais fait bon ménage avec la petite horde qui domine encore à l’ouest. Il peut en résulter sur place une mauvaise application des directives gouvernementales, voire un gaspillage des fonds publics. Il peut aussi en découler des tendances à un autonomisme régional, proie facile des ingérences extérieures.

D’autres interprétations tendent en effet à démontrer l’influence, derrière les événements de la province de Manghistaou, d’une âpre bataille menée en sous-mains par les compagnies pétrolières chinoises, russes et américaines pour le contrôle et le partage des gisements pétroliers du Kazakhstan.

Les Chinois auraient actuellement la mainmise sur les juteux revenus du pétrole kazakhstanais, qu’ils partageraient avec la compagnie pétrolière kazakhe Kazmounaïgaz, tenue par des proches du Président Nazarbaev et dominante à Janaozen. L’essence moins chère fournie par cette compagnie fait des jaloux parmi les concurrents…

Les Russes, quant à eux, voient d’un mauvais œil l’évasion croissante des ressources énergétiques de la région, tant pétrolières que gazières, vers l’Occident, via le BTC et, bientôt, Nabucco, ou vers la Chine, de plus en plus gourmande. Cette richesse sur laquelle Moscou se servait grassement (tous les pipelines passaient par la Russie qui gérait l’exportation) lui échappe désormais en bonne partie en traversant la Caspienne ou en se dérobant vers l’Est par la steppe kazakhe.

D’après les mêmes Russes, échaudés et, partant, en proie au délire obsidional, les compagnies américaines chercheraient à prendre en main l’ouest du Kazakhstan en profitant du mécontentement social. Elles s’appuieraient à la fois sur les mouvements à base islamiste et démocratique pour déstabiliser la région et créer, si besoin était, un État sécessionniste à la solde des États-Unis sur la rive kazakhe de la Caspienne où sont concentrés des gisements pétroliers et gaziers.

Selon Moscou, la même logique de déstabilisation opèrerait de la part de Washington dans différents endroits de la CEI en comptant tantôt sur des mouvements islamistes financés par des capitaux essentiellement saoudiens, tantôt sur des organisations démocratiques contrôlées par des ONG et des fondations américaines. Il est possible que l’extension du conflit tchétchène à l’ensemble du Nord-Caucase depuis 20105, la réapparition de l’agitation dans les grandes villes russes, puis, après novembre 2011, la simultanéité des actions des mouvements islamistes et sociaux au Kazakhstan, ne soient pas fortuites et obéissent à une même logique de déstabilisation régionale. Washington chercherait en effet à tout prix à éviter, dans la région, l’apparition de ce nouvel ensemble économique fort que pourrait devenir l’Union eurasiatique. Moscou et Astana étant les deux principaux poids lourds de l’organisation, les États-Unis viseraient donc à saper les bases de l’Union eurasiatique, en finançant des mouvements de révolte à base démocratique et/ou islamiste tout en protégeant leurs propres intérêts économiques en Asie centrale. Certains analystes de Pékin rejoignent cette idée en prétendant que les Américains voudraient affaiblir et faire tomber Nazarbaev pour rendre caducs les contrats pétroliers déjà signés entre les compagnies chinoises et la compagnie d’État kazakhstanaise Kazmounaïgaz.

AMBIANCE DE FIN DE REGNE A ASTANA

Toujours est-il que le président kazakh, père de la nation et toujours populaire, demeure solidement en place. S’appuyant sur son « système », il ne semble pas, pour l’instant, avoir l’intention de lâcher un zeste de son pouvoir personnel. L’opposition légale et démocratique reste muselée et non représentée au Parlement, même si, après les élections législatives de janvier 2012, elle pourrait y faire une timide apparition. Plaçant ses proches aux postes-clé du pays, le vieux Khan des steppes sait récupérer et exploiter à son avantage les événements en cours et réconforter son peuple au nom de la réussite économique du pays et de la concorde nationale multiethnique ou multiconfessionnelle…Mais pour combien de temps encore? Plutôt qu’en années, il faudrait, peut-être, répondre en mois tant la succession de Noursoultan Nazarbaev paraît se profiler à Astana dans une atmosphère omniprésente de rivalités familiales et d’intrigues de palais.

 

1. Cf. http://www.youtube.com/verify_age?next_url=/watch%3Fv%3D2XvalYrnHiY%26feature%3Dyoutu.be0

2. A comparer avec les salaires servis dans les compagnies étrangères qui sont parfois de 10 à 20 fois plus élevés.

 

3. Une importante communauté tchétchène vit à Janaozen depuis les déportations staliniennes de 1944.

4. En réaction à la subversion, la nouvelle loi sur la liberté religieuse votée par le parlement kazakh, le 13 octobre 2011, est particulièrement sévère et limitative. « Nazarbaev Podpisal Zakon O Religii i Popravki K Nemou / Nazarbaev a signé la loi sur les religions et ses amendements », Zakon.kz, 13 octobre 2001, http://www.zakon.kz/page,1,3,4453192-nazarbaevpodpisal-zakon-o-religii-i.html

5. Fin du caractère strictement tchétchène du conflit au profit de l’exportation du salafisme dans l’ensemble de la région du Nord-Caucase. « Idieia Kavkazskogo Emirata Opasnee, Tchem Separatizm / L’idée d’un Émirat du Caucase du Nord est plus dangereuse que le séparatisme », Newsland, 4 avril 2010, http://www.newsland.ru/news/detail/id/483969

 

CF2R

http://www.cf2r.org/fr/bulletin-de-documentation/la-bataille-du-renseignement-en-kirghizie-un-enjeu-global-aux-consequences-imprevisibles.php

David Gaüzere

04-06-2016

David Gaüzere
Docteur en géographie 

Président du Centre d’observation des sociétés d’Asie centrale (COSAC
[1])

 

 

A leur indépendance en 1991, les Etats d’Asie centrale héritent des anciens systèmes de renseignement soviétiques, employant une technologie russe, le plus emblématique de ces systèmes étant le SORM. Les mêmes personnes, les mêmes pratiques – souvent abusives – d’écoutes et de surveillance demeurent, sans pouvoir pour autant correctement faire face aux nouveaux défis nés de la modernisation et de la globalisation des technologies de l’information et de la communication et aux nouveaux enjeux géopolitiques sur le contrôle et la diffusion de ces technologies.

L’exemple de la Kirghizie est intéressant à étudier, car en dépit de similitudes avec les autres républiques d‘Asie centrale, il présente deux différences fondamentales : l’ouverture à la démocratie et la faiblesse du pouvoir central. L’expérience démocratique de la Kirghizie suscite en conséquence une mobilisation plus importante de la société civile dans le cadre à la fois de révolutions, de contestations, de manifestations, d’élections aux résultats plus transparents qu’ailleurs, d’un engagement important de la population dans les ONG et, avant tout, d’une liberté de parole partout présente dans le pays. Mais, de par sa géographie montagneuse et enclavée, difficile d’accès, et sa complexité tribale, le pouvoir central de Bichkek reste faible en province, surtout dans le sud ferganais éloigné (la Kirghizie partageant cette dernière caractéristique avec le Tadjikistan voisin).

La faiblesse du pouvoir central se ressent à tous les niveaux de l’Etat, n’épargnant pas les services de renseignement, notamment le Comité de Sécurité nationale kirghize (en russe GKNB), d’où ressort une certaine opacité et porosité dans la chaîne de commandement ; ce qui est d’autant plus inquiétant que des systèmes et des logiciels de surveillance à haute technologie finissent par tomber entre des mains improbables ou peuvent être commandés de l’extérieur du pays.

Le SORM et la révolution kirghize de 2010 : L’arroseur arrosé

Le « Système dédié aux activités d’enquêtes opérationnelles » (SAEO), plus connu sous son acronyme russe SORM, est le plus important d’entre eux. Il s’agit d’un système de moyens techniques utilisés pour surveiller le trafic entrant et sortant et effectuer des recherches opérationnelles sur les réseaux radiophoniques, télégraphiques, téléphoniques et électroniques, dont l’Internet. Ce système permet notamment de garder une trace des informations transmises et d’écouter les conversations téléphoniques.

Importé en Kirghizie en 2008-2009 sous l’ancien président Kourmanbek Bakiev, le SORM avait été monté avec l’aide du Service fédéral de sécurité (FSB) russe pour consolider son régime. Le matériel est de fabrication russe et son installation en Kirghizie aurait coûté plus de 7 000 000 dollars. Cet équipement comprend trois générations de dispositifs, notamment les logiciels Phantomet Courier. Chacun de ces dispositifs est capable de surveiller et d’enregistrer simultanément les conversations de 20 000 abonnés. Le logiciel peut surveiller des postes téléphoniques numériques et analogiques et les canaux Internet.

Koubanitchbek Joldochev, non sans raisons, pense que « ceux qui ont à leur disposition les mots de passe de ces dispositifs, les services de renseignement étrangers, peuvent contrôler pleinement presque toutes les formes de communication en Kirghizie[2]». Membre de l’ONG kirghize Initiative civile sur les politiques concernant l’Internet (ICPI), Elnour Koudaïberdieva note que la présence de mots de passe des services de renseignement étrangers était très dangereuse pour la Kirghizie. « Le système SORM est une modification russe des appareils d’écoute. Cet équipement avait été installé sous Bakiev (président de la Kirghizie entre 2005 et 2010) sur les centraux téléphoniques classiques et les opérateurs mobiles. Le logiciel a ses propres mots de passe. Selon nos informations, ces mots de passe ont été laissés dans les mains des fabricants russes. Il ne fait aucun doute dans les faits que leurs agences de renseignement surveillent ces technologies. Ils utilisent des copies des mots de passe qui peuvent être inclus dans le logiciel et peuvent ainsi enregistrer des conversations. Dans le même temps, ils ont la possibilité d’écouter les gens souhaités et de lire leurs courriels ». Les codes et les mots de passe du SORM, donnés par Moscou, ont donc nécessairement une copie restée chez leurs fabricants russes. A ce titre, le SORM reste, parmi d’autres, un moyen de pression exercé par Moscou pour garder son influence sur le pays

Moscou ne s’en est d’ailleurs pas privé au cours de la révolution d’avril 2010, diffusant un mois après sur YouTube les enregistrements téléphoniques, censés être tenus secrets, entre Maksim Bakiev et son oncle Janych (fils et frère de l’ancien président déchu), dans leur vaine tentative de renverser le nouveau pouvoir[3]. Diffusée en mai 2010, cette conversation téléphonique préconisait la mise en place des troubles d’Och, exactement comme ceux-ci se sont ensuite déroulés un mois plus tard dans la deuxième ville du pays. Maksim était en Lettonie et Janych au Tadjikistan. Les experts notent que les services secrets kirghizes n’auraient pas eu seuls une capacité suffisante pour enregistrer la conversation à cette distance. Par conséquent, ils estiment que, dans ce cas, des services secrets étrangers auraient été impliqués dans cette écoute, puis sa diffusion.

Selon Marat Imankoulov, ancien vice-président du GKNB, cette conversation n’aurait pu être entendue que par satellite, ce qui est l’apanage des Etats développés, mais pas de la Kirghizie, aux moyens limités. Il existe également des méthodes d’écoutes à travers des références à des mots-clés. Peut-être que cette conversation a été enregistrée par cette méthode, pouvant être utilisée par le SORM, ou tout autre équipement similaire acheté en Russie.

Moscou avait dès les premiers jours de la révolution affiché une « neutralité bienveillante » pour les acteurs du nouveau pouvoir à Bichkek. Vladimir Poutine ne souhaitait pas d’un côté cautionner un régime issu d’une révolution populaire, de plus porteur de valeurs démocratiques. Mais, le détournement d’aides russes importantes, en raison d’une corruption généralisée autour de l’ancien pouvoir, et le refus de fermeture de la base américaine de Manas avait poussé le Kremlin à prendre ses distances avec le président Bakiev. Au moment de la diffusion de la video, le nouveau pouvoir kirghize n’avait qu’un mois d’existence et pas encore la maîtrise totale sur le renseignement d’Etat, encore moins sur les codes d’accès au SORM. Il va donc de soi que l’enregistrement très compromettant des conversations privées au sein de la famille Bakiev n’a pu s’opérer sans la complicité d’ingénieurs et de techniciens russes, avant de « sortir », puis d’être publié sur la Toile .

C’est ainsi que les Bakiev ont été finalement piégés par le système qu’ils avaient eux-mêmes fait installer quelques années auparavant pour ancrer leur pouvoir. Le nouveau pouvoir, démocratique, a depuis promis que l’utilisation de ces technologies serait encadrée par la loi et ne s’appliquerait que pour la prévention d’actes criminels ou terroristes. Cependant, la disposition de ce matériel par des opérateurs téléphoniques kirghiz privés (MegaCom, Beeline, Bitel, Katel, Nexi, O!, Sapat, Fonex, etc.) et l’opacité régnant autour des services de contrôle du SORM ont depuis permis quelques écarts vis-à-vis de la loi, comme par exemple la surveillance de certains députés, avec notamment une intrusion dans leur vie privée.

Opacité et porosité autour de la circulation de l’information

L’accès au SORM reste aujourd’hui encore éclaté entre le ministère de la Défense et les services des Douanes et de Sécurité aux frontières en Kirghizie ; ce qui aggrave davantage la porosité de la circulation de l’information.

D’autre part, certaines parties du SORM ont été privatisées et réparties entre onze agences privées, le plus souvent des opérateurs téléphoniques. Ces onze agences ont le pouvoir d’accéder aux écoutes téléphoniques fixes et mobiles et à la lecture des courriers électroniques dans le pays[4]. La directrice de l’ICPI, Tattou Mambetalieva, souligne les dangers d’un tel éclatement sur les libertés individuelles et préconise plutôt que seule une agence d’État devrait être autorisée à surveiller, tout en ayant le contrôle de l’équipement nécessaire[5].

 

Artëm Goriainov, directeur des programmes concernant les nouvelles technologies à l’ICPI, s’inquiète à propos du chemin emprunté par ces communications quand, par exemple, elles voyagent d’un opérateur de téléphonie mobile (où le GKNB a installé un équipement SORM) jusqu’à l’une des nombreuses agences de sécurité ayant accès à SORM. Il reste sceptique quant au fait de savoir si les autorités kirghizes savent où va l’information. « S’il y a le moindre trou, ces informations peuvent aller ailleurs et il y a une possibilité qu’il [le SORM] puisse être contrôlé de manière extérieure » prévient Goriainov.

Dinara Ochourakhounova, directrice de l’ONG Coalition pour la démocratie et la société civile, va plus loin, affirmant que « les entreprises privées ne devraient pas être capables de faire fonctionner le GKNB », faisant observer que ce service a élaboré un projet d’instructions à destination des opérateurs téléphoniques privés « Sur l’ordre de l’interaction des opérateurs de télécommunications et de téléphonie mobiles avec les organes de l’Etat de la République kirghize, engagés dans les activités de recherches opérationnelles » qui obligent les opérateurs à acheter du matériel SORM à leurs propres frais, sous la menace du retrait de leur licence, qu’aucun bien sûr ne veut perdre[6]. Elle se félicite bien sûr que le GKNB soit engagé dans la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme. Cependant, elle ne comprend pas pourquoi ont été données « des instructions, qui violent les droits du business privé et des citoyens, enfreignent les agents de sécurité à accéder aux données personnelles de la vie privée pour protéger la sécurité nationale et qui violent au passage les principes de la nouvelle Constitution de Juin 2010 ».

Dinara Ochourakhounova remet également en question la garantie que toutes les données enregistrées par SORM resteront confidentielles. Depuis la diffusion sur YouTube de la célèbre conversation téléphonique des Bakiev, il est devenu courant de trouver sur cette même plate-forme, ainsi que sur les réseaux sociaux, accessibles à tous, des scènes de la vie privée des dirigeants politiques et des fonctionnaires, même des religieux ; ce violant à la fois la protection de la vie privée et des données personnelles.

Pourtant, depuis avril 2010, la Kirghizie est redevenue un Etat de droit, ayant adopté le statut politique de république parlementaire et où, depuis, les élections se sont déroulées dans une transparence relative. Pour autant, la dissimulation derrière chaque parti ou alliance politique, de groupes d’influences personnels liés à une région ou à une tribu précise, la pauvreté endémique et la corruption rampante dans le pays, ont créé une lutte âpre et sans merci entre les partis pour le contrôle du pouvoir, aidés en cela par la force du parlementarisme. Pour arriver à ses fins, chaque force politique utilise donc tous les moyens mis à sa disposition et les coups bas possibles.

Ainsi, YouTube, a depuis 2010, diffusé de nombreuses conversations téléphoniques entre les membres du nouveau pouvoir pour la répartition des ministères et des richesses financières procurées. Des sex-tapes vraisemblablement montées de bric et de broc (selon toujours le même modèle opératoire) ont aussi été vues sur YouTube, afin de discréditer un rival politique gênant, qu’il soit une haute personnalité politique ou même un mufti, la plus haute autorité religieuse du pays, comme l’ex-Grand Mufti Rakhmatoullah Khadji Egemberdiev en janvier 2014[7].

 

Pour le député du Jogorkhou Kenech (Parlement), Azimbek Beknazarov, interrogé sur la question en 2012, ces telephones gates sont téléguidés depuis l’étranger par le contrôle à distance des codes et des mots de passe du SORM, afin de présenter le gouvernement, voire le peuple, kirghize sous une mauvaise image. Il ne faut en effet pas oublier qu’une contagion de la révolution d’avril 2010 dans les républiques voisines était redoutée par des pouvoirs autocratiques, corrompus et vieillissants.

Deux ans plus tard, la députée Natalia Nikitenko a noté que l’Etat devait créer les conditions pour la sécurité physique des citoyens, sans pour autant violer en même temps leur vie privée, reconnaissant par ailleurs que les services de sécurité étaient utilisés par les autorités afin de mettre une pression politique sur leurs adversaires[8]. A son tour, un autre député, Omourbek Abdrakhmanov a déploré la futilité des efforts de la société pour changer la situation dans le système actuel du pouvoir. Il pense que les services de sécurité travaillent maintenant pour le président, pas pour le peuple ; ce qui est le signe d’un gouvernement autoritaire.

Koubatbek Kojonaliev, ancien procureur-général adjoint de Kirghizie et major-général de Justice, estime que toute possibilité d’utiliser le SORM pour des écoutes téléphoniques de hauts fonctionnaires du gouvernement sans base juridique, puis le montage d’enquêtes, dicte la nécessité d’une réforme urgente des services de sécurité et des organismes d’application de la loi dans l’intérêt de tous les citoyens et de la société tout entière, et non pas des intérêts particuliers du pouvoir[9] . Salavat Iskakov, président du Conseil de surveillance publique, relevant du ministère des Transports et des Communications, lui emboîte le pas, jugeant que « le SORM devrait être dans la structure de moyens au service du pays et de la sécurité publique. Le travail du SORM doit être réalisé dans le cadre d’un Etat de droit. On sait que la Constitution interdit toute forme d’intrusion sur l’information des citoyens. Seule la loi avec le pouvoir judiciaire et d’autres permettent de le faire dans le respect des procédures appropriées[10] ». De même, les experts ne doutent pas que les téléphones de politiciens, de bureaucrates, d’hommes d’affaires, de journalistes et de responsables de la sécurité sont actuellement exploités comme à l’époque soviétique, puis sous les présidences précédentes. Narynbek Moldobaev, député du Jogorkhou Kenech, a noté que les hommes d’affaires et les politiciens sont maintenant nombreux à posséder un appareil anti-écoutes, assurant la sécurité de leurs conversations, le coût de cet équipement variant de 7 000 à 15 000 dollars.

Le service de presse du GKNB s’est défendu de ces accusations, précisant qu’aucune de ses actions en rapport à l’utilisation du SORM n’a été et n’est entreprise sans l’aval d’une cour de justice et s’inscrit automatiquement dans un cadre judiciaire. De même, sans pouvoir apporter aucune explication, les opérateurs téléphoniques niaient encore en bloc en 2011 l’acquisition et l’utilisation de tout matériel SORM et réfutaient les accusations de l’ICPI à leur encontre[11]. Pourtant, Elnoura Koudaïberdieva précise qu’en plus du GKNB, une dizaine de services ont le droit d’écoute et d’exécution des activités opérationnelles. Elle estime que les écoutes via le SORM devraient être subordonnées à la loi.

Aujourd’hui encore, en dépit de l’adoption de la Loi du 15 Janvier 2014 (cf. infra), restée imprécise et inapplicable, aucune loi ne définit clairement qui écoute qui et de quelle manière. Etant donné qu’aucune loi n’interdit de vendre les informations collectées du SORM à des tiers. Il est donc urgent, dans l’intérêt la protection des droits des citoyens et du respect de la vie privée, de légiférer autour de l’utilisation du SORM.

Une législation confuse, inaboutie et inapplicable

La Constitution de 2010 autorise le contrôle des communications de tout ordre, lorsqu’un citoyen est impliqué dans une affaire criminelle. Le GKNB a donc, dès 2012, appelé de ses voeux à l’élaboration d’un projet de loi (à son avantage) sur l’organisation de l’activité de recherches opérationnelles. Cependant, l’équipement du SORM était déjà disponible et à la disposition de tous sur la place publique.

Le Gouvernement a depuis repris les instructions du GKNB en proposant le 15 janvier 2014 au Parlement un projet de loi obligeant les opérateurs de télécommunications, en fait des entrepreneurs, à se procurer sur leurs propres fonds du matériel spécial, de l’installer, et de se livrer à son utilisation régulière. Pour les opérateurs de télécommunications, les sommes à dépenser pour l’achat d’équipement SORM sont colossales et, en cas de refus, ils peuvent se voir retirer leurs licences. Le ministère des Transports et des Communications exige d’autre part que chaque opérateur puisse collecter, stocker l’information et fournir l’accès de tous les canaux de communication électroniques aux services de renseignement, sans pour autant préciser la nécessité d’obtenir une ordonnance de justice pour écouter les citoyens. Le but de cette loi était de renforcer les mesures visant à assurer la sécurité de l’État et la protection des droits constitutionnels des citoyens au respect de leur vie privée dans leurs correspondances téléphoniques, électroniques, postales, télégraphiques… Un volet portait « sur les activités d’enquêtes opérationnelles » et « sur les agences de sécurité nationale kirghize ». En particulier, il était établi qu’une violation des règles d’importation et d’exportation de ces données de Kirghizie, ainsi que le développement, la production, la certification, la mise en oeuvre et l’acquisition de moyens techniques spéciaux destinés à des informations secrètes, impliquait une responsabilité administrative et était pénalement répréhensible[12]. Cette loi, pourtant signée le 18 février 2014 par le président Almazbek Atambaev et censée entrer en vigueur le jour-même, est depuis restée lettre morte. Son inapplication révèle la difficulté à la fois de la mainmise de l’Etat sur les structures de sécurité du pays et de la concussion, mêlée à une opacité généralisée, régnant à tous les niveaux des organes d’Etat.

Habituées à se savoir surveillées, les populations locales résignées n’ont toujours pas pour habitude de se poser des questions sur les enjeux de contrôle et de gestion sur le SORM depuis l’indépendance. Abdrakhmanov déplore par exemple « la mollesse des efforts de la société » pour changer la situation dans le système actuel du pouvoir sur cette question. « Quand je commence à informer les gens sur la question de la violation des données personnelles, les gens disent : Eh bien, je n’ai rien volé de quoi que ce soit. Qu’on me regarde, qu’on m’écoute » rajoute Mambetalieva. « Le principal problème stratégique de la sécurité de l’information est qu’il n’y a ni de responsables, ni de pensée stratégique, ni de politiques engagées définies et encore moins d’exécutants pour appliquer ensuite sur place les directives nationales. Sur le plan administratif, aucun dirigeant ne parvient à surveiller le processus. Le document lui-même s’auto-adopte. Je dis que le GKNB lui-même pense, fabrique et surveille les choses. Par conséquent, on ne sait jamais ce qui est réellement fait[13] ».

En revanche, moins baignées dans le soviétisme, mieux armées face aux technologies de la communication et plus ouvertes sur le monde, la dernière génération est sensible aux actions des ONG citoyennes, comme l’ICPI, se mobilise dans des débats sur les réseaux sociaux et exige plus de clarté et d’encadrement législatif des pratiques d’écoutes et de régulation de l’information.

Tattou Mambetalieva pense que la Constitution de 2010 reste trop vague et imprécise sur le sujet du suivi des citoyens « seulement impliqués dans les affaires de criminalité ». L’Etat devrait, selon elle, étendre son champ d’action à la cybercriminalité, à l’extrémisme et au terrorisme. Mais, surtout l’Etat kirghize continue d’agir seul, sans coopération régionale et internationale, avec une vision nationalo-centrée, par laquelle il ne peut résoudre seul les défis de la globalisation. Bichkek doit rejoindre au plus vite les conventions internationales sur la cybersécurité et la lutte contre toute forme de cybercriminalité. La Kirghizie doit par exemple adhérer au plus vite à la Convention européenne sur la cybercriminalité, où un certain nombre de pays de la CEI siègent déjà. Les autorités kirghizes, même dans le domaine du numérique, ne peuvent lutter seules contre l’extrémisme et le terrorisme et doivent le faire en coopération avec plusieurs pays qui ont demandé d’organiser des mesures de sécurité conjointes. Tattou Mambetalieva précise qu’il existe par exemple la Convention européenne sur les écoutes électroniques, où il est écrit qu’une personne peut être écoutée seulement sur la base d’un tribunal ou de la sanction d’un procureur et uniquement dans le cadre et les modalités que le juge ou le procureur aura déterminés. Il existe encore différentes normes internationales qui limitent ces écoutes au nom de la protection de la vie privée. La directrice de l’ICPI s’interroge sur la cause de l‘absence de son pays de ces Conventions et la méconnaissance de ces normes. Pensant il y a quelques années encore que la raison provenait de l’absence d’un cadre réglementaire, elle est désormais convaincue que cette absence de cadre finalement arrange tout le monde en Kirghizie, puisque des questions embarrassantes sont ainsi éludées (respect du droit d’auteur, protection des données personnelles, certains problèmes liés à la protection de l’honneur et de la dignité, etc.). L’Etat doit encore dans ce domaine se moderniser et devenir plus transparent. Pour Tattou Mambetalieva, restreindre, bloquer ou fermer l’accès à l’Internet et aux téléphones à chaque événement grave révèle des pratiques archaïques et est devenu inefficace à l’heure de la mondialisation. « Les guerres de l’information ne sont pas mauvaises dans le sens où elles critiquent la Kirghizie ou encore les actions gouvernementales, mais elles le sont lorsqu’elles ne parviennent pas à assurer la confiance et la stabilité parmi la population dans un sentiment de sécurité ». Il est enfin un devoir urgent pout l’Etat de recruter des chercheurs, des journalistes, des bloggers et des experts pour les associer par leur apport de connaissances à son travail en amont de repérage de l’information, d’apport de réponses rapides aux différentes demandes et enfin de sa possibilité de confirmer et d’infirmer certains faits.

Tant au niveau de l’Etat que du GKNB, ce travail de coordination fait encore aujourd’hui cruellement défaut. Du reste, il ressort toujours une opacité totale sur les identités des responsables des agences privées, notamment des opérateurs téléphoniques, leur profil et surtout leurs connections privées éventuelles avec tel ou tel acteur géopolitique régional ou encore avec des milieux mafieux ou islamistes.

Enjeux géopolitiques autour du contrôle du SORM kirghize

Les deux révolutions qu’a connues la Kirghizie en 2005 et 2010 illustrent clairement les luttes régionales d’influences rencontrées et leur imbrication complexe dans les relations tribales et politiques locales. La présence pendant plus d’une décennie de deux bases, l’une américaine à Manas, l’autre russe à Kant, à quelques dizaines seulement de kilomètres, a de plus contribué à attiser la rivalité entre les Etats-Unis et la Russie, faisant de la Kirghizie un pivot-clé de leur politique en Asie centrale. Le « grand jeu » russo-américain semble également agir sur le SORM, même depuis la fermeture de la base américaine de Manas en Juillet 2014.

En effet, par le SORM, Moscou détient toujours codes d’entrée et mots de passe et entend utiliser cet avantage comme un moyen de pression sur la Kirghizie et les autres républiques centrasiatiques pour les maintenir le plus longtemps possible dans son giron.

A l’inverse, l’ICPI, qui appelle à une information transparente et accessible aux citoyens et au respect de l’Etat de droit, pourrait à court terme passer du statut d’un acteur de neutralité à celui d’une ONG engagée pour un camp, par le fait qu’elle a pour principaux partenaires et donateurs la Commission de l’Union européenne, l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), le département d’Etat américain[14] et pour mission claire de « promouvoir la stimulation de la politique des réformes législatives et réglementaires des technologies de l’information et de la communication qui assurent une réglementation transparente et prévisible, la présence de la concurrence et le libre accès des citoyens aux services de télécommunications et aux ressources d’information[15] ». L’ICPI a donc pu ou pourrait encore influencer, à l’instar d’autres ONG financées par des fonds des mêmes acteurs, toute prochaine révolution en Kirghizie par sa sensibilité aux questions des libertés individuelles et de la démocratie.

Aussi, l’opposition GKNB-ICPI pourrait reproduire dans le domaine du renseignement le « grand jeu » russo-américain en Kirghizie et, ce faisant, fragiliser cet Etat face à la menace plus préoccupante de l’Etat islamique (Daech). Celle-ci, qui a dernièrement renforcé ses positions sur la frontière tadjiko-afghane et qui bénéficie sans nul doute de hautes complicités locales au Tadjikistan et dans le sud de la Kirghizie, pourrait dans un avenir proche chercher à s’emparer des codes d’accès au SORM, afin de désorganiser les systèmes sécuritaires des Etats les plus fragiles de la région. Ce risque semble actuellement le plus préoccupant et nécessite une certaine attention.

Le 3 Avril 2012, Le tribunal de Pervomaïski à Bichkek avait autorisé le GKNB à utiliser le SORM pour surveiller treize boîtes électroniques d’activistes du groupe terroriste Jaïchoul-Makhdi. A la suite de quoi, le GKNB avait découvert que l’un d’entre eux entrait régulièrement en contact avec des militants centrasiatiques de l’Union du djihad islamique, clandestinement basés en Iran[16]. Aïbek Bakanov, directeur exécutif de l’Association des opérateurs de communication, avait alors assuré à l’agence d’information K-News, que cette opération s’était réalisée sous l’ordonnance d’une cour de justice. « Conformément à la loi sur les activités opérationnelles et d’enquête, cette opération ne comporte aucune violation. C’est une pratique courante. Les opérateurs vont ensuite exécuter cette décision, provenant du tribunal, quelle qu’elle soit. Les membres du GKNB se brancheront alors à l’opérateur, propriétaire de l’équipement SORM, afin de pouvoir contrôler toutes les activités mentionnées dans les courriels et, bien sûr, les adresses électroniques[provenance/destination] ».

Le Jaïchoul-Makhdi, qui avait perpétré des attentats à Bichkek dans le dernier trimestre de 2010 et en janvier 2011, n’était malgré sa dangerosité qu’une cellule locale bichkékoise, aux effectifs et aux moyens manifestement limités. Il fut donc rapidement en grande partie démantelé. L’organisation Etat islamique présente, quant à elle, un danger d’une autre ampleur de par sa base géographique, ses financements et ses complicités locales.

La Kirghizie n’a pas échappé, comme la plupart d’autres Etats du monde, au phénomène des départs de jeunes radicalisés en Syrie. Le 13 juin 2015, Rafik Mambetaliev, Responsable du 10e service du ministère de l’Intérieur, affirmait à l’agence d’information KyrTag que 352 Kirghizes s’étaient rendus en Syrie. Parmi eux, 98 % provenaient du sud, dont 249 étaient de nationalité ouzbèke[17].

L’intérêt de ce recensement, aujourd’hui dépassé, est de focaliser le coeur du départ sur le sud ferganais du pays et la minorité ouzbèke. C’est aussi ce même sud qui est le plus rétif au pouvoir central de Bichkek et c’est encore là où les entorses à l’Etat de droit sont les plus nombreuses (corruption, règlements de comptes, etc.).

Le même mois, la publication d’un photomontage sur le réseau social Facebook montrant un drapeau de l’Etat islamique flottant en haut du musée historique de Bichkek (à deux pas du palais présidentiel), en haut duquel était porté en arabe les deux inscriptions suivantes : « Musée historique islamique » ; « le futur de la Kirghizie, Inch’Allah », démontre certaines failles dans l’encadrement des réseaux sociaux par les structures d’Etat, notamment le GKNB ; d’où la parution d’un article au titre évocateur dans la revue Gezitter le lendemain : « Pourquoi le GKNB dort-il ? [18]».

Parallèlement, le sud ferganais de la Kirghizie est la zone la plus proche du théâtre nord-afghan, récemment tombé aux mains de Daech (opposée à l’Etat afghan et aux talibans pachtounes). Les complicités entre le nord-afghan et la vallée du Fergana, religieuse, sont aussi nombreuses qu’elles restent opaques et poreuses, mêlant narcotrafic, criminalité organisée et terrorisme islamiste. Toutes aussi radicalisées, les vallées de Garm et de Karategin au Tadjikistan favorisent enfin la jonction et la circulation des biens, entre autres des armes, et des personnes entre le nord-afghan et la vallée du Fergana.

Daech cherche d’autre part à s’assurer de la maîtrise des technologies de communications et s’appuie notamment en cela sur ses combattants caucasiens et centrasiatiques – fidèles au « ministre de la Défense » de l’organisation terroriste, Tarkan Batyrachvili (Omar al-Chichani) – et pour bien d’entre eux, fins connaisseurs de technologie militaire soviétique. Tenter d’accéder au SORM tadjik ou kirghize serait un des objectifs du groupe terroriste, d’autant plus qu’en organisant sa base du nord-afghan, eillle prévoit déjà de s’y consolider dans le cas de son éviction du théâtre syro-irakien.

De par ses complicités locales, Daech connaît enfin parfaitement la faiblesse des Etats centraux tadjik et kirghize et la perméabilité de la vallée du Fergana à sa cause. L’organisation terroriste ne s’est d’ailleurs pas privée de diffuser quelques jours après une opération spéciale d’élimination d’activistes de l’Etat islamique par le GKNB à Bichkek une video « à l’adresse du peuple kirghize », en langue kirghize et sous-titrée en russe. Emise depuis Fourat, la chaine de l’Etat islamique en Syrie, cette video djihadiste demande « aux Kirghizes de renoncer à la terre des kapyr-koufar (infidèles), où sévissent la transgression et des lois et des règles humaines, comme la démocratie[19] ». Par cette video, Daech montre clairement sa force financière et logistique et son pouvoir de manipulation et de nuisance.

 

 

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Comment réintroduire et protéger le renseignement dans les règles d’un Etat de droit en Kirghizie ?

L’avenir du Tadjikistan et de la Kirghizie risque donc d’être sombre, du fait de la faiblesse de pouvoir central dans ces deux Etats montagneux et enclavés. A la différence du Tadjikistan autoritaire, le rejet de l’autoritarisme politique en Kirghizie pourrait être à double tranchant. D’un côté, la formation d’une société civile active pourrait contrer les obscurantismes de tout ordre. Mais, la corruption généralisée et la pauvreté ambiante restent les deux fragilités, qui risquent de donner raison aux prédicateurs religieux et aux activistes terroristes islamistes de toutes obédiences.

Pour Jacob Zenn, analyste des affaires eurasiennes pour la Jamestown Foundation, il existe deux scénarii à risques probables dans le contexte sécuritaire de la Kirghizie au cours des années à venir. « Tout d’abord, la Kirghizie peut héberger des extrémistes et des groupes de djihadistes liés à la Syrie et à l’Afghanistan et des groupes opérant localement comme le Khizb out-Takhrir, ces groupes préférant utiliser la Kirghizie comme un refuge pour des opérations de prosélytisme ou des attaques dans les pays voisins. Ces groupes peuvent aussi utiliser la Kirghizie comme une base, du fait de la sécurité intérieure relativement faible du pays, pour mener des attaques sur des cibles de « l’ennemi » dans le pays, qui pourraient inclure des intérêts chinois ou occidentaux ou des locaux de représentation du gouvernement ou, encore, le personnel des forces de sécurité. L’idée que la Kirghizie restera imperméable aux tendances djihadistes en Asie centrale devient illusoire. L’administration du président Atambaev est consciente des menaces imminentes et peut chercher à imiter les contrôles plus autoritaires sur la religion opérés par l’Ouzbékistan et le Kazakhstan. Cela peut réduire la probabilité d’opérations djihadistes et du prosélytisme, mais également aliéner certains islamistes non violents et les forcer ensuite à agir dans la clandestinité entre les mains d’acteurs plus violents[20] ».

Le Khizb out-Takhrir est une organisation extrémiste, mais pacifiste, ayant pour but depuis sa fondation en 1953 la réislamisation des sociétés dans le monde. Cependant, le 27 novembre 2014, le GKNB rapportait que l’organisation terroriste redémarrait ses activités de sensibilisation et de recrutement en Kirghizie, axées sur le soutien idéologique aux mouvements djihadistes en Syrie et en Irak, l’appel à l’obéissance à l’idéologie proclamée du « Califat » et l’appui apporté à Daech[21]. Le Khizb out-Takhrir continue d’autre part à entretenir des cellules souterraines, composées d’activistes en petit nombre, mobiles et autonomes, sans organisation pyramidale structurée. Ces cellules, difficilement perceptibles de l’extérieur, disposent de connections avec d’autres, semblables en Asie centrale et en Afghanistan et de complicités locales durables (pour intendance et la logistique, l’acheminement et la cache des armes et des combattants).

Aux cellules du Khizb out-Takhir se greffent d’autres cellules djihadistes, qui diffèrent des précédentes par leur violence ouvertement revendiquée dès leur fondation, mais qui ont les mêmes objectifs millénaristes (Jaïchoul-Makhdi, Jound al-Khalifat, Ansaroullah, Union du djihad islamique, at-Takfir Val-Khijra, etc.). Deux d’entre elles paraissent plus inquiétantes de par leur structure et leurs connections globalisées, à savoir le Mouvement islamiste d’Ouzbékistan (Turkestan), qui dispose d’une branche kirghize, et le groupe Khorasan de Moukhsin al-Fadhli. Toutes deux entendent établir le « Califat » en Asie centrale. Mais, qu’elles soient basées dans le nord-afghan ou en Syrie, ces organisations terroristes ne pensent actuellement qu’à renforcer leurs effectifs, leur formation militaire et leurs ressources financières et matérielles.

La Kirghizie ne peut actuellement faire face seule aux menaces djihadistes et requiert un niveau de coopération plus élevé entre les agences de sécurité kirghizes et russes pour arrêter cette menace. Il devient donc de plus en plus difficile pour les autorités kirghizes de pouvoir garantir d’un côté la sécurité nationale, protéger l’Etat, et d’un autre côté préserver les libertés individuelles et la transparence de l’information, tant au niveau de la recherche du renseignement, que des procédures judiciaires.

Le politologue et théologien Kadyr Malikov, qui a récemment miraculeusement échappé à un attentat perpétré à Bichkek par un activiste de Daech, tire la sonnette d’alarme ajoutant que « l’Etat devrait accorder une attention particulière à ses forces armées et à l’état d’esprit chez les militaires. Endiguer le développement de l’islam au Kirghizistan (même si le pouvoir voulait vraiment) est impossible. Les forces de sécurité ne font pas exception. Un nombre croissant d’entre-elles se rendent à la mosquée, lisent la prière. Il existe un très haut risque que leur attention se tourne vers l’Etat islamique, si ces forces restent pas ou peu payées. Les structures du pouvoir sont la cible la plus attrayante pour le recrutement. L’objectif est de prendre des armes, des informations et des combattants professionnels (…) en utilisant trois méthodes : la terreur, la corruption et l’endoctrinement[22].

La politologue Nargiza Mouratalieva estime que, pour parer aux menaces extérieures et préserver l’Etat de droit en Kirghizie, il serait raisonnable de proposer les mesures suivantes afin d’établir des liens étroits entre l’Etat et la société dans la politique de l’information :

- renforcer la structure des télécommunications, par exemple créer une chaine d’information continue avec une large couverture dans tout le pays ;

- intensifier le travail des organes d’Etat sur les réseaux sociaux, en promouvant par exemple les réseaux sociaux nationaux dans la zone .kg, ainsi qu’en créant des comptes accessibles à tous pour la population kirghize sur les réseaux sociaux russes et étrangers, afin de présenter la position officielle du gouvernement sur telle ou telle question particulière ;

- établir une coopération entre les organes de l’Etat et les Think-Tanks, dont les prévisions, les évaluations et les recommandations devraient assurer la qualité de la politique gouvernementale auprès de la population ;

- évaluer l’opinion publique par des sondages d’opinion (en impliquant, par exemple, lesThink-Tanks) sur les jugements par la population des actions menées par les organes d’Etat et sur la réponse de ces organes aux préoccupations de la population, puis, à partir de là, prendre des mesures pour clarifier la position et les intentions de l’Etat sur les réseaux sociaux et dans les médias.

Nargiza Mouratalieva finit par admettre qu’ « il ne fait aucun doute que la politique de l’information est essentielle pour le développement de tout Etat démocratique. Il est important non seulement de formuler correctement et de déterminer l’orientation du travail, les buts et les objectifs de la politique de l’information, mais aussi d’oeuvrer constamment à sa mise en oeuvre. L’idée est de mettre en ordre une situation contradictoire dans le domaine de l’information du pays où règne encore le chaos et où ne se perçoit pas l’action créatrice de l’Etat. La politique d’information doit viser à former son propre contenu et l’ordre du jour dans le cadre de valeurs démocratiques pour renforcer la stabilité et créer des conditions pour un développement durable[23] ».

Kadyr Malikov rappelle enfin que les Kirghizes ont l’énorme avantage de pouvoir parler de tout à haute voix, avantage envié de leurs voisins. Il appelle à la préservation de cela par le respect mutuel, le changement positif de la société et son éloignement des fanatismes et des extrémismes religieux ou « laïcistes » par une meilleure éducation.

 


Les Juifs d’Asie centrale : Entre exil et préservation identitaire (The Times of Israel)

 

THE TIMES OF ISRAEL

http://frblogs.timesofisrael.com/les-juifs-dasie-centrale-entre-exil-et-preservation-identitaire/

 

Les Juifs d’Asie centrale : Entre exil et préservation identitaire

1 MARS 2016, 11:05 1

Longtemps enclavée, l’Asie centrale post-soviétique s’ouvre aujourd’hui au reste du monde et lui présente la richesse de ses populations bigarrées et de leurs cultures. Parmi celles-ci, les Juifs d’Asie centrale ont la particularité d’être la plus ancienne et d’offrir un patrimoine millénaire.

Juifs séfarades autochtones et Juifs ashkénazes de Russie

La plus ancienne est la communauté ashkénaze boukhariote (plus communément appelée les « Juifs de Boukhara »), présente à Boukhara (Ouzbékistan actuel) dès le IVe siècle avant notre ère. Elle présente la particularité d’être de langue et de culture persane, à l’image de la majorité de la population de la ville.

Les persanophones d’Ouzbékistan sont cependant minoritaires dans le pays. Cette communauté est originaire de Perse et est venue s’établir à différentes périodes dans les oasis de Transoxiane, jusqu’au XVIIIe siècle. Les Juifs de Boukhara constituent actuellement la seule communauté autochtone non musulmane, qui a su perpétuer son héritage spécifique jusqu’à aujourd’hui.

Les Juifs boukhariotes étaient discriminés sous l’islam, sous le statut protecteur, mais contraignant de dhimmi. Mais, leur aspect « impur et incompatible au travail d’esclave » (Vambéry) perçu ainsi avec mépris par les populations locales paradoxalement les protégeait. Leurs activités bancaires n’étaient pas soumises au droit musulman et leur conféraient une certaine liberté d’action. Ils avaient aussi le droit de « toucher le sang et les corps » sans restrictions de temps ; ce qui les prédestinait à la médecine et les rendait donc indispensables au bien-être des populations locales. D’autres enfin ont formé de remarquables artisans et musiciens.

Jusqu’au XXe siècle, sensibles à la spécificité économique des Juifs, les émirs locaux (Boukhara, Kokand) les consultaient régulièrement et leur octroyaient le droit de pratiquer librement leur religion. Les Juifs boukhariotes, par leurs rabbins actifs et voyageurs, ne sont ainsi jamais restés en marge des débats théologiques du monde séfarade. A la fin du XVIIIe siècle, ils avaient notamment été visités par le Rabbin Iozef Maman Maaravi, originaire de Tétouan (Maroc), venu à Boukhara raviver la judaïté locale en la conformant au rite séfarade en l’expurgeant d’anciennes pratiques hétérodoxes locales.

Charmé par le lieu, le Rabbin avait fini par s’y installer à demeure et épouser une autochtone, puis avait envoyé deux de ses élèves se parfaire en judaïsme en Palestine ottomane et au Maroc (Poujol/Karimov).

La communauté ashkénaze n’a, quant à elle, pas d’origine centrasiatique. Elle résulte simplement de deux vagues d’émigration de Russie, la première accompagnant la conquête tsariste et la fondation de nouvelles villes-forteresses russes (Tachklent, Vernyï, Pichpek…) au milieu du XIXe siècle, la deuxième étant la transplantation en 1941 des Juifs d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie occidentale en Asie centrale par Staline, afin de les « protéger » de l’avancée militaire nazie. Parmi eux, priorité était donnée aux scientifiques, ingénieurs, ouvriers qualifiés et artistes.

Durant la période soviétique, les Juifs bénéficiaient d’un statut spécial. Leur pratique religieuse était bannie par l’athéisme officiel ; ce qui a contribué à altérer durablement leur identité. Mais, ils étaient reconnus comme une « nationalité », au même titre qu’une ethnie. Ils figuraient donc à part dans les recensements ethniques en URSS et disposaient depuis 1934 de leur propre république associée à la judaïté, le Birobidjan, située… à la frontière chinoise sur le fleuve Amour et dont la langue officielle était le yiddish, préférée à l’hébreu jugé trop religieux.

Cependant, si l’émigration vers le Birobidjan a suscité peu de vocations, celle vers Israël a signifié par son importance, entre 1917 et 1921, puis entre 1944 et 1948, le début de l’amoindrissement des communautés juives d’Asie centrale.

Rêves israéliens et péril identitaire

Dernière vague d’émigration, depuis la fin des années 1970, les départs vers Israël se sont faits plus nombreux, se multipliant depuis l’indépendance des Etats d’Asie centrale en 1991. La dégradation des conditions socio-économiques et l’indigénisation des républiques (instauration des langues nationales à la place du russe, non reconnaissance du tadjik en Ouzbékistan, instauration de quotas favorisant les nationaux dans les administrations…) sont souvent à la source de ces départs.

Les Juifs étaient encore estimés à près de 200 000 personnes en 1989, dont 37 000 Juifs Boukhariotes, répartis entre Boukhara, Samarkand, Tachkent et le Fergana ouzbek.

Les fantasmes suscités par un « eldorado israélien ou américain », souvent exagéré, mythifié et entretenu par le biais des communautés émigrées, sont l’autre raison de départs répondant davantage dans le cas présent à un désir de meilleures conditions de vie qu’à la dimension religieuse du retour, l’alyah.

Catherine Poujol affirme à ce sujet qu’« un fossé significatif s’établit entre les Boukhariotes et les Ashkénazes, fossé conforté par des facteurs socioprofessionnels et culturels et qui aura une grande incidence sur les trajectoires d’émigration: aux couches intellectuelles ashkénazes revient le choix plus fréquent des États-Unis ou de l’Europe, aux artisans ou petits boutiquiers boukhariotes, l’émigration à connotation religieuse et messianique vers Israël, du moins jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev. Ce fossé est, du reste, tout à fait perceptible dans les nouvelles implantations de ces deux groupes distincts, aussi bien en Israël qu’aux États-Unis, où les organisations communautaires, bien que largement connectées par les réseaux sociaux et Internet, sont repliées sur elles-mêmes, en terme d’alliances matrimoniales et d’ascension sociale » (Poujol).

En 2015, les Juifs ne sont plus que quelques milliers en Asie centrale, dont moins de 150 à Boukhara (Mirovalev). La quasi extinction de la communauté boukhariote pose désormais la question de la préservation de la mémoire et du patrimoine.

La nécessité de sauvegarde de la mémoire et du patrimoine

Le patrimoine juif est clairement en péril en Asie centrale. Les quelques 350 derniers Juifs de Douchanbe au Tadjikistan ne sont par exemple pas parvenus à sauver la synagogue et la yeshiva (centre d’étude de la Torah et du Talmud) de la ville, détruites en 2008 par les autorités tadjikes pour laisser place à l’extension du palais présidentiel (Mirovalev).

Les autres lieux de la judaïté sont pour le moment encore préservés. Les autres Etats d’Asie centrale font preuve d’une certaine tolérance envers leurs minorités religieuses. Mais, les populations disposent de peu de ressources privées et les fonds publics manquent. Il faut ajouter à cela la faible religiosité en milieu ashkénaze après plus de 70 ans d’athéisme officiel et où, durant ces années, la perte de la spécificité juive avait été encouragée par les autorités soviétiques au profit de l’assimilation à la nationalité russe. Si bien qu’aujourd’hui encore, les Juifs ashkénazes d’Asie centrale continuent dans chaque Etat à définir leur appartenance à la minorité russe.

Les communautés émigrées en Israël ont cependant, surtout en milieu séfarade, pris conscience de l’enjeu de la préservation de la mémoire et du patrimoine sur place. La communauté boukhariote forme sur place un groupe homogène et influent dans la vie politique israélienne (par le rôle notamment actif du Congrès mondial des Juifs de Boukhara en Israël).

Elle a aussi ses propres mécènes, les plus connus d’entre eux étant les hommes d’affaires Lev Levaev et Avraam Pinkhasov, fondateurs du Congrès mondial des Juifs de Boukhara en Israël ( http://www.asia-israel.co.il ) et proches du Likud, qui n’hésitent pas à financer des actions en direction de la préservation du patrimoine architectural et culturel de la communauté, tant en Asie centrale, qu’en Israël ou encore au Queens, la « Little Bukhara » de New-York.

Autre levier de la préservation de la mémoire et du patrimoine à Boukhara, le tourisme constitue par son apport de devises, un moyen fondamental d’entretien de la mémoire et des témoignages du passé.

Ainsi, autour du Bassin de Labi-Khaouz, le quartier juif principal continue à être entretenu et visité. En revanche, en périphérie de la ville, les tombes juives ne doivent leur préservation qu’aux actions de la communauté émigrée et pourraient être condamnées en cas d’extension de la ville.
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En Israël, les communautés juives russophones – séfarade boukhariote et ashkénaze – prennent désormais conscience que la préservation de leur identité spécifique en Asie centrale est impérative et que le temps est compté. Dans ce contre-la-montre, seule l’ouverture au tourisme, s’il n’est pas de masse, pourrait avoir raison de l’extinction à très court terme programmée de la judaïté centrasiatique.

Bibliographie

Всемирный Портал Asia-Israel (Portail Mondial Asie-Israël), Site du Congrès mondial des Juifs de Boukhara en Israël – http://www.asia-israel.co.il

« Мой Израиль (Mon Israël) », Журнал общины бухарских евреев Израиля (Revue de la Communauté des Juifs de Boukhara en Israël), 2016 –

Портал IzRus (Portail IzRus), Site des Juifs russophones en Israël – http://izrus.co.il

MIROVALEV Mansour, « Поздняя осень евреев Бухары (Le dernier automne des Juifs de Boukhara) », Fergana News, 2015 –

POUJOL Catherine, KARIMOV Elyor, « Les juifs de Boukhara ou la fin d’un espace-temps doublement minoritaire (1897-1918) », Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée, 2005, pp. 107-110 –

POUJOL Catherine, « Juifs boukhariotes en Asie centrale : Fin de partie », Regard sur l’Est, 2011 –

SOULEÏMANOV Raïs, BOROUKHOV Lazar’, « Мусульмане сожалеют, что евреи уезжают из Бухары (Les musulmans regrettent le départ des Juifs de Boukhara) », Islam.ru, 2011 

VAMBERY Arminius, Voyages d’un faux derviche, Ed. Librairie You-Feng (Coll. Secondes), Paris, 1873 (Ré-édition en 1987), 406 pp.