Asie centrale, essai de prospective : « les jeux sont faits… ou presque ! 1 (Revue de Défense Nationale)

 

REVUE DE DEFENSE NATIONALE

 

N° 789 Avril 2016
Asie centrale, essai de prospective : « les jeux sont faits…  ou presque ! » (1/2)René Cagnat

L’Asie centrale pourrait connaître une déstabilisation inquiétante avec la montée de l’islamisme radical, particulièrement au Tadjikistan et au Turkménistan, qui pourraient être les prochaines cibles des djihadistes, d’autant plus que le népotisme et la corruption accroissent le mécontentement des opinions publiques.

http://www.defnat.fr/site_fr/archives/res_auteurs.php?caut=174

Quo Vadis, Afghanistan ? (Revue de Défense Nationale)

 

REVUE DE DEFENSE NATIONALE

 

N° 769 Avril 2014
Quo Vadis, Afghanistan ? René Cagnat, David Gaüzère

Pour esquisser trois scénarios afghans marqués par l’incertitude et le retour aux fondamentaux locaux et régionaux, les auteurs évaluent les parts du rêve, du caché, les facteurs déterminants, les probabilités qui caractérisent la situation de l’Afghanistan à la veille des élections et avant le départ de la Fias fin 2014.

http://www.defnat.fr/site_fr/archives/res_auteurs.php?caut=4363

Afghanistan, contexte d’un retrait : triste réalité (Revue de Défense Nationale)

 

REVUE DE DEFENSE NATIONALE

 

N° 767 Février 2014
Afghanistan, contexte d’un retrait : triste réalité René Cagnat, David Gaüzère

Quand on fait le bilan avec les auteurs d’une décennie de guerre en Afghanistan, ce qui frappe d’abord c’est son coût humain; puis c’est le rôle central qu’ont pris dans la société afghane la religion et ses clercs, la drogue et ses circuits. Dans ce paysage confus, reste à évaluer l’articulation entre le contexte taliban et la stratégie américaine qui déterminera les scénarios possibles pour une région en danger.

http://www.defnat.fr/site_fr/archives/res_auteurs.php?caut=4363

Le triptyque des organisations terroristes islamistes : Asie centrale, Caucase, Afrique sahélienne, Corne de l’Afrique (Revue de Défense Nationale)

 

REVUE DE DEFENSE NATIONALE

 

N° 756 Janvier 2013
Le triptyque des organisations terroristes islamistes : Asie centrale, Caucase, Afrique sahélienne, Corne de l’AfriqueDavid Gaüzère

On peut relever des indices concordants d’une véritable stratégie commune de déstabilisation des États par les organisations terroristes islamistes, que ce soit en Asie centrale ou en Afrique subsaharienne. Elle se déploie en trois temps, à partir d’un sanctuaire, avec l’appui d’une zone grise vers un objectif à conquérir. C’est ce que l’auteur met en évidence avec des exemples précis.

http://www.defnat.fr/site_fr/archives/res_auteurs.php?caut=4363

Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise (Recension) (Mediapart)

 

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/david-gauzere/blog/161012/du-djihad-aux-larmes-d-allah-afghanistan-les-sept-piliers-de-la-betis

 

C’est la plume d’une personne révoltée, ulcérée par les « bêtises » commises par l’Occident en Afghanistan qui s’exprime. Dans son dernier ouvrage intitulé Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise[1], le Colonel, aujourd’hui à la retraite, René CAGNAT cherche à faire réfléchir son lecteur à travers son expérience de terrain en Asie centrale et sa riche carrière militaire sur les enseignements à tirer de plus de dix ans d’intervention occidentale en Afghanistan.

Le résultat est loin d’être brillant, même si au plan local des initiatives individuelles louables ont pu être menées, notamment par l’armée française depuis 2007 dans la Vallée de la Kapisa : la construction d’un puits, d’une ferme collective, d’une école, d’une route… Ces quelques mesures isolées ne peuvent hélas cacher la profonde incompréhension née de plus de dix ans de présence de troupes étrangères sur le sol afghan. Il est vrai qu’entre « ces pouilleux de talibans » et les « extraterrestres » otaniens, deux mondes clos s’opposent. Les talibans, de plus en plus relayés par des masses rurales afghanes traumatisées à la fois par les « erreurs » des bombardements intensifs des forces de l’OTAN et le retranchement des troupes alliées dans des camps fortifiés inaccessibles, s’appuient sur leur longue tradition pachtoune de guérilleros autant endurcis par les rigueurs du climat continental que par une longue tradition de luttes tribales intestines et d’opposition systématique à travers l’Histoire à tous les colonisateurs depuis l’époque d’Alexandre le Grand. De ce caractère bien trempé et moulé dans un islam de tradition et de combat permanent, ressortent des capacités de résistances exceptionnelles faisant que quelques milliers de talibans pachtouns arrivent aujourd’hui à faire plier les meilleures armées du monde, suréquipées et dotées des derniers équipements technologiques. En face, les forces de l’OTAN peuvent toujours faire de l’Afghanistan leur territoire d’expérimentation de leurs dernières trouvailles technologiques, la technicité des matériels et la méconnaissance du terrain hautement montagneux et enclavé qu’est l’Afghanistan ne suffisent pas à mettre hors d’état de nuire une résistance afghane chaque jour plus vigoureuse. D’autant plus que l’auteur enfonce le clou en évoquant la méconnaissance des réalités du terrain par les leviers politiques et militaires de la chaine du commandement en Europe et aux Etats-Unis. L’Occident ignore les réalités afghanes et, encore placé dans une logique de guerre froide, refuse de tendre l’oreille à une Russie prête à lui faire profiter des leçons de son échec passé, du temps de l’URSS, en Afghanistan. Qui plus est, si la plupart des Etats occidentaux ont découvert l’Afghanistan à partir de 2001, les Britanniques auraient pu cependant faire partager leur expérience passée, tirée du Grand Jeu qui les a opposés à l’Empire russe au XIXe siècle, de cette expérience durement payée en vies humaines dans des guerres qui les avaient déjà affrontés aux ancêtres des Pachtouns actuels. Or, les Britanniques d’aujourd’hui n’ont pas retenu les leçons d’un passé pourtant récent et, dans un suivisme aveugle, ont décidé de coller avec d’autres pays – dont la France – aux plans funestes du « djihad du Président Bush ».

Née d’une soif de vengeance au traumatisme du 11 Septembre 2001, la réponse américaine, bientôt otanienne, fut furtive et non préparée. Il fallait alors punir vite et massivement en rétablissant les comptes funèbres et civils des deux camps. De cette impréparation la plus totale, pour René CAGNAT, sept grandes erreurs ou « bêtises » ont été commises par les Occidentaux :

1-       Le recours à des bombardements massifs contre le peuple afghan, ayant immédiatement suscité l’hostilité de ces derniers

2-       L’absence de connaissance du milieu de vie des Pachtouns et de la porosité de la Ligne Durand établie entre l’Afghanistan et le Pakistan

3-       L’imposition impossible d’une tentative de démocratisation à l’occidentale dans un Etat oriental et aux structures patriarcales et traditionnelles

4-       L’absence de connections entre les troupes occidentales et la population locale et la réticence à utiliser les techniques du renseignement pour mener ensuite des actions ciblées

5-       La faiblesse de l’aide économique et humanitaire par rapport aux dépenses militaires engagées et la concentration de cette aide dans les villes au détriment des campagnes

6-       La sous-estimation de la portée de l’islamisme, du fanatisme et du terrorisme par l’absence de relations suivies entre les sphères politiques et militaires et les experts de la région

7-       L’absence de lutte contre le trafic de drogues pour ménager les alliés de l’Alliance du Nord très impliqués dans le trafic

J’en noterai pour ma part une huitième, évoquée par l’auteur à la fin de son ouvrage (mais non comptabilisée), l’absence d’inclusion de l’Afghanistan dans la sphère centrasiatique par nos dirigeants politiques et militaires. Pourtant, au nord du Massif de l’Hindou-Kouch, les zones turkménophones, ouzbékophones et tadjilophones se rattachent culturellement à l’Asie centrale postsoviétique voisine, étendue au Xinjiang en Chine. En ouvrant le couvercle de la cocotte minute afghane, les Occidentaux risquent désormais de s’enfermer dans un piège non contrôlé et pouvant désormais s’étendre au-delà de la limite frontalière du Piandj, séparant l’Afghanistan des républiques centrasiatiques. Les maux afghans ont désormais déjà franchi le fleuve. Les réseaux de la drogue et de la criminalité organisée noyautent de plus en plus les pouvoirs politiques autoritaires, vieillissants et corrompus des républiques centrasiatiques, tandis que l’expansion d’un terrorisme islamiste en provenance des medersas pakistanaises et relayé par le Mouvement Islamiste du Turkestan et de ses succursales nationales grignote chaque jour des sociétés restées jusque-là étrangères à l’intolérance et au fanatisme. Même les Etats de tradition nomade que sont la Kirghizie et le Kazakhstan ne sont plus aujourd’hui épargnés par ce fléau qui, sur un fond de paupérisation sociale, touche désormais les portes de l’Union européenne en s’étendant au Tatarstan et au Caucase. Aussi, René CAGNAT, qui se plaint à juste titre de ne pas être entendu par nos dirigeants, souhaiterait qu’à défaut de « pouvoir guérir l’Afghanistan de ses plaies », que nous puissions encore préserver l’Asie centrale par l’installation de forces armées de part et d’autre du Piandj et par un étroit travail de collaboration avec l’armée russe (la 201e division de l’armée russe étant déjà stationnée au nord du fleuve).

Afin de renforcer la crédibilité de son propos, l’auteur n’hésite pas à republier dans un ordre chronologique à la suite de quelques pages de présentation actualisées des articles personnels parus entre 2002 et 2012 dans différents organes de presse en France. Outre l’expérience du terrain complétée d’une certaine érudition, René CAGNAT tient par une relation intimiste avec ses lecteurs à faire partager l’évolution de sa pensée à propos de l’Afghanistan et de l’Asie centrale en plus de dix ans de conflit. Il n’hésite pas enfin à laisser s’exprimer ses sentiments, combattant au quotidien l’indicible et le politiquement correct et donnant à parité égale et sans jugement la parole à tous les acteurs du conflit. Sa seule mission est de témoigner et de faire partager son expérience, afin que nous, ses lecteurs, soyons de plus en plus nombreux à comprendre la partie qui se joue actuellement en Afghanistan et qui pourrait bien à très court terme avoir des conséquences sur notre vie de tous les jours en France.

David GAÜZERE

Docteur en Géographie Humaine et Sociale – Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 – Spécialiste Asie centrale postsoviétique (questions de sécurité et de lutte contre le terrorisme)

 


[1] René CAGNAT, Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise, Ed. du Rocher, Paris, Août 2012, 152 pp.

 

Quelle rumeur des steppes? (Recension) (Mediapart)

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/david-gauzere/blog/130512/quelle-rumeur-des-steppes

 

La rumeur des steppes participe de ces murmures qui, à tout moment de l’Histoire, se sont  brusquement transformés en tumultes, de ces événements éruptifs, qui viennent de temps à autre troubler la fausse quiétude des oasis de Transoxiane et, dans la steppe, l’ordre ancestral établi de l’ « adat » [1] .

Critique de l’ouvrage La rumeur des steppes (2e édition) de René CAGNAT

La rumeur des steppes participe de ces murmures qui, à tout moment de l’Histoire, se sont  brusquement transformés en tumultes, de ces événements éruptifs, qui viennent de temps à autre troubler la fausse quiétude des oasis de Transoxiane et, dans la steppe, l’ordre ancestral établi de l’ « adat » [1] .

René Cagnat l’a encore dernièrement vérifié en se rendant à Och les 9 et 10 juin 2010 (pp. 224-225). Il y décrivait alors une ville encore paisible et joyeuse, où rien ne préfigurait  le pire, qui allait bientôt survenir. Quelques heures plus tard, la rumeur transformait déjà la « belle endormie » du Fergana en un volcan en colère, où le magma incandescent de la haine et de la bêtise détruisait les bâtiments et les hommes et séparait à jamais les cœurs, où de manière irraisonnée et impulsive, la bestialité des uns et des autres s’exprimait au grand jour, avant que quelques semaines fassent fi des stigmates du passé et, dans une amnésie généralisée, digne des « mankourt »[2] mongol et soviétique, laissent place à la normalité des sourires légendaires comme si rien ne s’était  produit.

Pour autant, René Cagnat n’a pas été désorienté. A partir de sa parfaite connaissance du terrain, l’auteur de La rumeur des steppes a su une fois de plus, pour l’explication du pogrom et des évolutions antérieures et ultérieures, écarter les analyses juridiques et sociétales absconses et ennuyeuses tout en privilégiant les exemples et les récits, résultats de rencontres personnelles. Il parvient ainsi, à la fois, à informer et distraire. Par cette démarche, il a réussi à présenter avec précision l’ensemble des paradoxes de cette région encore largement méconnue en Europe qu’est l’Asie centrale post-soviétique.

Monde de steppes, de déserts, d’oasis et de hautes montagnes, l’Asie centrale renferme les populations les plus bigarrées, fruits de son Histoire et de sa situation de carrefour entre l’Orient et l’Occident sur la Route de la Soie. Quelle surprise pour le lecteur-voyageur en quête d’exotisme, dont l’auteur partage l’exaltation, de rencontrer au détour d’un chemin une Coréenne vendant son riz sur les étals de Nukus ou encore un berger yagnob, dernier descendant direct de la riche civilisation sogdienne des VIIe et VIIIe siècles, traversant un village tadjik suivi de ses moutons ! Aujourd’hui, les cinq Etats indépendants qui composent l’Asie centrale ex-soviétique – Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan, Kirghizie – connaissent tous les mêmes contradictions, autrefois diluées dans le ciment du communisme soviétique. La nouvelle capitale du Kazakhstan, Astana, dont René Cagnat retrace les différentes aberrations architecturales et sociales nées au tournant des années 2000, illustre clairement ces paradoxes centrasiatiques : constat résigné des blocs de verre et d’acier – pâle copie de l’idéal urbaniste occidental – dont les constructions hâtives et bâclées ont été réalisées sans souci des exigences écologiques, climatiques et telluriques et, inversement, évocation permanente de l’habitat des anciens, la yourte, rare héritage commun encore préservé d’une tradition qui s’effrite jour après jour ; opulence insolente des proches du Président Nazarbaev, tous issus de la Grande Horde, tranchant avec la précarité honteuse des déracinés des zones sinistrées de l’ouest kazakh, de Janaozen notamment, qui viennent chaque jour s’agglutiner dans la périphérie insalubre d’un nouvel eldorado improbable ; fatalisme nonchalant et quelque part nostalgique et attachant des Russes contrastant avec la vitalité entrepreneuriale de Kazakhs projetés du jour au lendemain à grand coups de pétrodollars dans la modernité effrénée de la mondialisation  (pp. 265-275). A un moindre degré, les mêmes paradoxes se répètent, des grandes métropoles d’Achkhabad à Tachkent aux plus modestes capitales des pays de montagnes, Douchanbe, Bichkek et Almaty, l’ancienne capitale du Kazakhstan.

Les campagnes centrasiatiques n’échappent pas non plus aux contradictions temporelles : La berline allemande dernier cri y cotoie encore le cheval. Le téléphone portable aide désormais les « chaban[3] » à rassembler les troupeaux lors des transhumances sur les « jaïloo[4] » kirghiz.

Cette région se retrouve aujourd’hui sur un seuil, entre deux mondes, celui de l’ère soviétique révolue qu’elle quitte avec regret, contrainte et forcée, et celui de la mondialisation, dont elle a encore du mal à maîtriser les contours. Quel modèle de mondialisation choisir ? Celui de l’Occident vanté à grands renforts de dollars et de spots publicitaires agressifs ? Celui de l’islam ou des sectes protestantes, qui vient en force apporter de fausses réponses et de vraies prébendes à des populations en crise matérielle et morale ? L’émigration vers la Russie, dont les revenus font vivre les régions montagneuses les plus déshéritées de l’Altaï kazakh au Pamir tadjik ? D’autres modèles encore ?…

Pourtant, du tréfonds des plaines irradiées de Semeï (Semipalatinsk) aux bicoques en perdition de Mourgab, en passant par les sables marins salinisés et rendus stériles de Mouïnak, le sourire – à l’image de celui retrouvé de Rakhmandjon, le petit enfant martyr du prologue du livre – émane constamment de l’âpre adversité où vit cette région depuis 1991, offrant à la lecture de chaque récit une leçon de courage et d’optimisme, qui remet durablement en cause les dogmes et les certitudes matérialistes du lecteur européen.

L’auteur, à juste titre, n’est pas tendre avec l’Européen, alias Américain, ce « Martien » (pp. 195-205), qui a cru bon, sans se soucier des particularités locales, venir sous couvert humanitaire, imposer ses visions et ses certitudes à des sociétés longtemps épargnées par les tumultes du monde extérieur. L’Européen sait tout et a réponse à tout. Du moins en est-il persuadé. Pourtant, au moment de la reparution de La rumeur des steppes, l’Européen doit précipitamment retirer ses soldats et ses conseillers d’Afghanistan à la suite de certitudes irréfléchies se transformant en erreurs irréparables et, qui plus est, assurer la défense d’une Asie centrale préalablement vulnérabilisée par ses soins. Or, de par son ignorance totale du terrain, l’Européen n’a toujours pas compris qu’en fragilisant l’Asie centrale, c’est la « tcherta[5] » de l’Europe-même que l’on détruit. L’islamisme radical, le trafic de drogues et la criminalité organisée sont des fléaux, naguère encore marginaux en Asie centrale, mais qui aujoud’hui frappent avec de plus en plus d’insistance aux portes d’une Europe toujours insouciante et candide.

Ce passionné et fin connaisseur de l’Asie centrale qu’est René Cagnat dénonce tout au long de son ouvrage cet égoïsme européen qui, désormais et insidieusement, se propage  parmi des populations locales au départ bienveillantes et amicales. L’argent s’instille partout et corrompt les cœurs à l’image de ce chef de chantier kirghiz, perdu entre deux mondes (p. 279). Allié à la concussion des autorités et à la force du « localisme », qu’il soit clanique ou tribal, le dollar participe à la déliquescence des Etats, des sociétés et des hommes. L’auteur, dans un cri d’alarme, appelle son lecteur à ne pas abandonner l’Asie centrale à un triste sort et à percevoir avant tout dans notre prochain turkestanais ce qu’il a de meilleur.

La Kirghizie illustre à elle seule et à un degré paroxysmique les paradoxes de l’Asie centrale. En cette année 2010, ce pays des Monts Célestes a connu le pire à Och, comme le meilleur à Bichkek. Unique dans la région, la « démocratie kirghize », cahin-caha, est toujours là, depuis peu remise en selle après quelques turpitudes en ce jour pluvieux et venteux de la révolution du 7 avril. Le sang des jeunes martyrs qui a coulé sur la Place Ala-Too de Bichkek, comme la fierté à ce sujet des bergers des « jaïloo » verdoyants de Sousamyr, de Kotchkor et d’ailleurs montrent que le chemin de la démocratie est bien tracé dans les esprits et qu’il survivra, quoi qu’il advienne, aux nombreuses traverses qui l’attendent encore, tout en séduisant toujours plus de jeunes dans les autres pays d’Asie centrale.

De cette « démocratie kirghize » où il a établi son lieu de résidence, René Cagnat nous invite  à ne pas rester indifférents au futur de l’Asie centrale, qui est aussi le nôtre, et à nous inspirer de cette rumeur des steppes réactualisée (et rééditée) pour mieux comprendre qu’ici comme ailleurs, le devenir des hommes ne peut jamais être établi par de simples schémas prédéfinis à l’avance. Il nous enjoint, pour éviter le choc des civilisations,  de mieux connaître, d’un peuple à l’autre, nos points communs et nos différences afin d’édifier des passerelles solides et durables qui, de part et d’autre de l’Oural et du Bosphore, pourront nous préserver des dangers nés de l’ignorance, de l’incompréhension, de l’aveuglement et nous apprendre à renouer avec les valeurs optimistes et humanistes qui nous inspiraient naguère.

David GAÜZERE

Expert sur la Kirghizie et le Kazakhstan

Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase post-soviétique

 

 


[1] Loi coutumière des nomades kazakhs, kirghiz et turkmènes

[2] Sous les Mongols, actes de maltraitance destinés aux captifs, ayant pour but la perte de leur mémoire et de leur conscience d’hommes

[3] Berger

[4] Pâturage d’estive chez les Kirghiz

[5] Ligne de fortifications de l’Empire russe tenue par les Cosaques aux XVIIIe et XIXe siècles face à la steppe

Le domino kirghiz (Eurasiane)

 

EURASIANE – GIS-RESEAU ASIE

http://www.eurasiane.eu/les-articles-du-mois/domino-kirghiz-david-gauzere

Date de publication : Juillet 2016
Auteur(s) : David Gaüzère Courriel
Aires : Kirghizstan, Asie centrale
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L’Asie centrale post-soviétique compte 5 États, tous indépendants depuis 1991.
(© 2006 / J. Felix)
La Kirghizie compte 7 oblasti (régions administratives) et 2 villes au statut autonome (Bichkek et Och).
(© 2006 / GeoAtlas, libre de droits pour Internet)

Au lendemain de la « Révolution du 7 Avril 2010 », la rue avait retrouvé son calme habituel à Bichkek, la capitale, et dans la plupart des autres villes kirghizes. En revanche, la situation restait encore confuse dans le sud kirghiz, où l’ancien Président Kourmanbek BAKIEV s’était retranché avec ses hommes dans l’attente de son exil ultérieur en Biélorussie. Les vagues d’affrontements réguliers entre les tenants de l’ancien régime dictatorial et clanique de la famille BAKIEV et ceux du nouveau pouvoir politique d’essence démocratique, n’ont été au printemps 2010 qu’un épisode de plus à ajouter à l’Histoire mouvementée et complexe qu’a connue la Kirghizie depuis son indépendance en 1991. Cette complexité résulte de l’imbrication d’intérêts régionaux (l’opposition séculaire nord-sud) locaux (tribaux, claniques) et de rivalités géostratégiques marquées entre puissances régionales (Russie, Chine, Turquie) et internationales (États-Unis).


La seconde révolution kirghize a vu l’émergence d’une république parlementaire,
mais n’a su pour autant parvenir à mettre un terme à l’opposition viscérale et ancienne
entre le nord et le sud du pays. (© 2010 / D. Gaüzère)

La Russie et les États-Unis sont les héritiers d’une opposition hégémonique traditionnelle, tirant ses origines de la guerre froide. Pour Moscou, Bichkek fait partie de son « étranger proche ». La Russie dispose depuis 2003 d’une base militaire à Kant (30 km de Bichkek) et de plusieurs autres installations militaires. Mais, Moscou se sert aussi de la présence de 10 % de Russes en Kirghizie et de ses réseaux étroits avec l’élite politique kirghize pour imposer sa vision politique. Pour Washington, qui y disposait également d’une base entre 2001 et 2014 (base de Manas) et qui a su y faire prospérer de nouveaux réseaux, plus sous-jacents, la Kirghizie fait partie d’un front avancé pour aussi bien mener des opérations contre les réseaux terroristes en Afghanistan, que « gêner » la Russie dans son pré-carré et freiner les ambitions économiques chinoises. Toutefois, l’évolution de la situation politique à Bichkek depuis Avril 2010 a contraint Américains et Russes à rapprocher leurs vues et à faire taire leurs divergences au nom du maintien de la stabilité de cette jeune république et de la lutte contre le terrorisme.

Avec 94 % de son territoire à plus de 1 500 m d’altitude,
la Kirghizie reste un territoire montagneux et enclavé en Asie centrale.
(© 2006 / GeoAtlas, libre de droits pour Internet)
Il y aurait aujourd’hui 21 tribus kirghizes regroupées en 3 kanat ou confédérations, schématiquement établies sur une base régionale et perpétuellement en concurrence pour le contrôle du pouvoir politique et économique.
(© 2006 / D. Gaüzère)
  1. La Russie a, dès le 8 Avril 2010, formellement reconnu le nouveau pouvoir à Bichkek, prenant position pour une neutralité absolue. Moscou avait quelques raisons d’exécrer l’ancien dictateur BAKIEV : Détournement personnel par le clan présidentiel d’un prêt d’État important, chantage sur la construction d’une nouvelle base russe dans le sud, rapprochement intéressé et lucratif de l’ancien régime avec les États-Unis… Mais, la Russie s’affolait d’autre part de la possibilité d’une « contagion démocratique » kirghize au Kazakhstan et jusqu’à son propre sol (notamment dans les milieux universitaires et cultivés de Moscou et de Saint-Pétersbourg). En rejoignant l’Union Economique Eurasiatique en Août 2015, les nouvelles autorités kirghizes ont clairement démontré l’originalité de leurs orientations politiques, par un alignement à la fois sur les positions russes (renforcement des échanges économiques et de la coopération militaire) et le jeu de la carte de la démocratie parlementaire.
  2. Les États-Unis ont, en revanche, été les grands perdants du changement de pouvoir politique à Bichkek. Washington soutenait l’ancien dictateur BAKIEV, allant jusqu’à recevoir son fils, Maksim, et à le courtiser le jour-même du 7 Avril 2010, avant de reconnaître formellement les nouvelles autorités kirghizes une semaine plus tard (emboîtant le pas à la Russie, plus rapide). Depuis, Washington a dû rétrocéder en 2014 la base de Manas et recentrer de manière plus occulte ses activités sur place (renforcement de l’ambassade américaine, asile et soutien discret accordé à Kamtchybek TACHIEV, l’héritier politique de BAKIEV, en Décembre 2015).
  3. Peu importe les changements politiques à Bichkek, la Chine a traditionnellement et invariablement toujours mené une politique de pragmatisme et d’entente commerciale. Désormais, premier exportateur de produits manufacturés en Kirghizie, Pékin table sur une politique de stabilité et de neutralité vis-à-vis de son voisin kirghiz. Si la Chine a fermé durant quelques mois sa frontière à la suite des événements sanglants du sud kirghiz de Juin 2010 et si la Kirghizie peut servir de « planque » aux contestataires ouigours recherchés du Xinjiang voisin, les échanges économiques entre Bichkek et Pékin n’ont en rien été perturbés par soubresauts politiques à Bichkek. Une immigration économique chinoise, de plus en plus visible, commence cependant éveiller des tensions de la part des « Kirghizstanais », toutes ethnies confondues, dans le pays.
  4. La Turquie joue toujours un rôle économique et culturel essentiel en Kirghizie, mais l’action prosélyte de plus en plus marquée des confréries religieuses turques depuis 2010 a refroidi les relations entre Bichkek et Ankara.
  5. Les républiques voisines d’Asie centrale (Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan) redoutent avec un certain effroi la « contagion démocratique » et les conséquences de la formation d’une république parlementaire à Bichkek. La Kirghizie, perçue comme une « Suisse de l’Asie centrale » pour son rôle de refuge aux mouvements d’opposition démocratique de chaque État, fait peur aux États voisins, aux systèmes présidentiels autoritaires et partageant une allergie commune à toute ouverture politique. Ainsi, un embargo frontalier a, à partir d’Avril 2010, asphyxié des pans entiers de l’économie kirghize. Etranglé, le nouveau gouvernement kirghiz a ouvert en représailles les vannes de plusieurs barrages sur la rivière Naryn pour inonder par des crues les plaines ouzbèkes et kazakhes, vitales, en contrebas, afin de forcer l’Ouzbékistan et le Kazakhstan à rouvrir leurs frontières. Aussi, dès l’automne suivant et le retour au calme, les craintes ont laissé place à un pragmatisme de rigueur, qui prévaut depuis face aux défis communs de la lutte contre le narcotrafic et le terrorisme islamiste et de la nécessité de partage des ressources énergétiques.
  6. Les islamistes du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO), achetés courant Avril-Mai 2010 par le clan BAKIEV et les réseaux narco-mafieux du sud du pays pour saper les fondements du nouveau pouvoir politique, avaient discrètement gagné le sud kirghiz depuis leur base de Kunduz dans le nord de l’Afghanistan et des caches dans les Vallées tadjikes de Garm et d’Obigarm pour tenter de déstabiliser la religieuse et traditionnelle Vallée du Fergana, divisée entre la Kirghizie, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan. Ils ont à ce titre joué un rôle actif dans la tentative de déstabilisation du sud kirghiz en Juin 2010, bénéficiant de nombreuses complicités locales et pouvant s’appuyer sur la logistique et les financements du djihadisme international. Leurs actions, depuis souterraines, restent néanmoins récurrentes dans la région. Le MIO a juré allégeance à l’État Islamique en Mars 2015 et continue à rencontrer un fort écho parmi la population religieuse et désœuvrée de la Vallée du Fergana.


Vitrine de l’absurdité soviétique, la Vallée du Fergana est aujourd’hui un volcan prêt à se réveiller à chaque instant. Peuplée de 10 millions d’habitants, cette petite vallée encaissée d’Asie centrale est partagée entre 3 républiques, la Kirghizie, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, et compte une vingtaine d’enclaves. Elle reste donc en permanence une zone de tensions à la fois interethniques et inter-étatiques.
(© 2006 / J. Felix)

La Kirghizie demeure encore en définitive un État faible, vulnérable, une sorte de domino, à la merci des convoitises de ses voisins. Son enclavement, son relief montagneux -dont la coupure géographique naturelle entre les Vallées du Fergana au sud et du Tchouï au nord- et la détermination de frontières artificielles par le jeune pouvoir soviétique dans les années 1920 (internationalisées en 1991) font que l’unité nationale est chaque jour de plus en plus remise en question entre un nord, plus proche des traditions nomades des Kirghiz, superficiellement islamisé, plus russifié et sécularisé, plus industriel et un sud, ouzbékophone, rural, conservateur et religieux, qui continue à former une « entité propre » reliée au reste du pays par une seule route, coupée plusieurs mois de l’année en hiver. La traditionnelle fracture politique, économique et culturelle entre le nord et le sud du pays s’accroît d’autre part toujours plus chaque jour, prenant désormais une tournure religieuse au gré des luttes régionales. Ainsi, aujourd’hui force est de constater que l’islamisme progresse dans le sud du pays, tandis que le nord connaît un certain essor des églises et des sectes protestantes américaines et désormais coréennes (la Kirghizie abrite au nord d’importantes minorités coréenne et allemande). Les révolutions de 2005 et de 2010 n’ont donc fait que confirmer, par le jeu d’alternance des pouvoirs régionaux, le creusement d’un fossé béant s’agrandissant chaque jour davantage entre deux parties du pays de moins en moins conciliables.

David Gaüzère
Membre associé au Centre d’Etudes des Mondes Moderne et Contemporain (Histoire) (Université de Bordeaux 3), Président du Centre d’Observation des Sociétés d’Asie Centrale (COSAC)

David GAÜZERE s’intéresse depuis de nombreuses années aux études sur l’Asie centrale post-soviétique, notamment à la Kirghizie. Il a réalisé plusieurs missions scientifiques et séjours en Asie centrale et a étudié le processus de formation de l’identité nationale en Kirghizie et l’imbrication des identités locales et tribales dans les jeux politiques « subtils » de cette république « libre » d’Asie centrale. La formation du COSAC en 2014 lui a ensuite permis d’élargir son travail à l’observation des formes de radicalisation religieuse en Asie centrale et de leur incidence sur la situation sécuritaire de la région.


Lénine, bien que de moins en moins connu par les jeunes générations, est toujours respecté en Kirghizie,
pour avoir notamment « sauvé » le peuple kirghiz de son extermination en 1916
et sous le gouvernement provisoire. (© 2016 / B. Balci)

Pour approfondir cette question

CAGNAT René (Dir.) (avec la collaboration de David GAÜZERE et de Sergheï MASSAOULOV), « Asie centrale, essai de prospective à court et moyen terme : « Les jeux sont faits… ou presque ! », Revue de Défense Nationale, N° 789, à paraître en 2 fois en Avril et Mai 2016.

GAÜZERE David, « Le Tadjikistan, un avant-poste stratégique convoité en Asie centrale », in CHABAL Pierre (Dir.), L’Organisation de Coopération de Shanghai et la construction de la « nouvelle Asie », Ed. P.I.E. Peter Lang, Coll. Enjeux Internationaux, Bruxelles, 2016, pp 203-220

GAÜZERE David, « D’Al-Qaïda à l’EIIL, l’évolution de la tactique de déstabilisation des États par les Organisations terroristes islamistes », Diploweb, Paris, 2015, http://www.diploweb.com/D-Al-Qaida-a-l-EIIL-l-evolution-de.html

GAÜZERE David, « Veillée d’armes au Ferganistan », Notes de l’Observatoire Stratégique et Economique de l’Espace Post-Soviétique, Institut des Relations Internationales et Stratégiques, 27 Mai 2013, http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-russie/27052013-veillee-armes-au-ferganistan.pdf

GAÜZERE David, « Kyrgyz South : Dangerous Networks », Dossier : The Pogroms in Kyrgyzstan, Two Years After, Eurasiane (e-MAP), 1er Mai 2012, (récupéré ici : http://www.gis-reseau-asie.org/uploaded_files/images/monthly-articles/article-160701/kyrghyz-south-dangerous-networks.php)

GAÜZERE David, Les Kirghiz et la Kirghizie à l’époque contemporaine : La construction d’un État-Nation, Editions Universitaires Européennes, Sarrebruck, Septembre 2010, 547 pp.

Le Musée historique de Bichkek insiste notamment sur
le patrimoine historique exceptionnel des Kirghiz,
principalement fondé sur une culture
et des traditions nomades.
L’Epopée de Manas avec plus de 500 000 vers constituerait ainsi la plus longue épopée connue
au monde. (© 2016 / B. Balci)
Parmi ces traditions, le Noorouz (nouvel an persan), aussi fêté en Asie centrale, illustre à merveille la symbiose entre l‘islam actuel et des religions plus anciennes
(© 2016 / B. Balci)

 

Almazbek Atambaev face aux lignes de fracture de la Kirghizie (Mediapart)

 

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/david-gauzere/blog/031111/almazbek-atambaev-face-aux-lignes-de-fracture-de-la-kirghizie

Vainqueur de la dernière élection présidentielle en Kirghizie avec 63,24 % des voix dès le premier tour, l’ancien premier-ministre Almazbek Atambaev a depuis longtemps l’image d’un modéré, habitué à trouver des consensus dans des situations politiques présumées sans issue. Depuis la révolution d’avril 2010 et l’élection législative d’octobre 2010, il a conduit un gouvernement de coalition de plusieurs forces souvent antagonistes.

A ce titre, le nouveau président kirghiz n’ignore pas combien il lui sera compliqué de préserver durant son mandat l’unité et la cohésion nationale dans un pays tiraillé par de nombreuses forces aux intérêts divergents et croisés, entre un sud rebelle et clanique et un nord plus européanisé, entre les héritiers des traditions culturelles et religieuses d’un islam superficiel mâtiné de chamanisme et les nouvelles formes croissantes et très éclectiques de l’islam radical, entre les Kirghiz et les minorités ethniques… le tout dans un fond de disparités socio-économiques importantes et sous l’impact de la crise internationale.

OPPOSITION DES LOGIQUES POLITIQUES ENTRE LE NORD ET LE SUD DE LA KIRGHIZIEPremier et principal domaine de frictions entre Kirghiz, l’opposition des logiques politiques entre Bichkek et Och fait craindre le risque d’une partition du pays. La dernière élection présidentielle a encore récemment révélé ce point.

Russifié et ouvert aux influences européennes, le nord de la Kirghizie est aussi davantage urbanisé et industrialisé. La présence d’une forte minorité russe et la tradition de liens anciens avec la Russie a développé le goût du débat et du positionnement politique. L’ancienne tradition de la « démocratie élective directe » des baï (chefs de tribu) lors deskouroultaï (assemblées de chefs de tribu) depuis le XVIe siècle, la place égalitaire rendue aux femmes par l’adat (loi coutumière des nomades) en dépit de l’islam et surtout la nécessité de trouver des consensus permanents entre les tribus et les vallées face à des menaces et des ennemis communs, avaient déjà, bien avant la colonisation russe du milieu du XIXe siècle, préfiguré cette recherche constante des équilibres politiques et économiques entre les différentes tribus kirghizes. Aujourd’hui, les citoyens du nord de la Kirghizie, kirghizophones ou russophones, sont relativement politisés et savent se positionner en fonction de leur appartenance politique pour tel ou tel parti, en fonction de son programme. Par ailleurs, du fait de cette vision politique forte, les principales forces politiques de Bichkek ont des relais dans l’ensemble du pays (représentants et sièges locaux) et peuvent ainsi compter dans le sud sur le soutien des élites intellectuelles citadines et des minorités nationales, notamment ouzbèke.

Le sud du pays (sud de l’oblast de Djalal-Abad, oblasti d’Och et de Batken) est en revanche resté plus traditionnel et conservateur. L’islam y est anciennement implanté et le système législatif de la charia a régi cette région jusqu’à l’arrivée du pouvoir soviétique. Une forte minorité ouzbèke, majoritaire dans certains villages, a toujours peuplé cette région. Arrivées dès le XVIIe siècle dans la Vallée du Fergana, les tribus nomades kirghizes ont depuis été peu à peu absorbées par la riche culture écrite véhiculée par les populations sédentaires, tout en maintenant un mode de vie semi-nomade. L’adat des Kirghiz est aussi entré très tôt en conflit avec la charia et les Khans ouzbeks successifs de Kokand ont toujours eu du mal à pacifier les zones kirghizophones de leur Khanat. Pour autant, les échanges marchands et culturels étaient permanents et rendaient interdépendants, non sans conflits, les nomades kirghiz et les sédentaires ouzbeks ou tadjiks. La forte prégnance de l’islam et l’accoutumance au pouvoir fort du Khan et à son organisation hiérarchique verticale avaient fini par légitimer le culte de l’autorité et de la verticalité chez les Kirghiz de la région. Aujourd’hui, les dirigeants locaux du sud du pays s’inscrivent dans cette tradition despotique et clanique du Khan. Leur parti politique n’a pas de programme et n’est qu’une force d’appoint pour son chef. Il n’a pas, non plus, de représentants dans les autres régions du pays. Même au sud, un dirigeant politique de Batken sera systématiquement concurrencé par un autre de Djalal-Abad ou d’Och, sans que ni l’un, ni l’autre n’ait des relais suffisants autre part que dans sonoblast (division administrative régionale) d’origine, même au sud. Les réseaux de clientèles opaques ôtent enfin toute légitimité aux partis politiques locaux. Ces partis trouvent néanmoins un certain écho dans les couches moyennes de la population locale, notamment les petits commerçants ou encore les agriculteurs. Peu de femmes, contrairement au nord du pays, constituent leurs membres du fait de la tradition vivace de reléguer toute femme au second plan de la vie publique locale et ces partis sont aujourd’hui séparés sur des lignes ethniques, Kirghiz et Ouzbeks conservant chacun séparément leurs soutiens respectifs.

Le nouveau président devra donc parvenir, non sans difficultés, à réconcilier les deux parties du pays, de plus en plus centrifuges. Le renforcement d’une éducation nationale de qualité et sans parti prix ethnique et la mise en place de quotas ethniques dans l’armée et l’administration locale pourraient à moyen terme forger au sein des générations naissantes le sentiment d’appartenir à un pays uni et soudé. Le renforcement de l’ancrage des partis politiques démocratiques au sud permettra enfin aux populations locales de disposer de relais politiques efficaces pour faire entendre leurs revendications dans un cadre respectueux de la légalité.

DE L’ISLAMO-TENGRISME AU RADICALISME ISLAMIQUEAutre domaine de tensions de plus en plus fortes, surtout depuis l’indépendance, la religion avive les esprits entre d’une part les musulmans et les adeptes d’autres religions et de l’athéisme, puis au sein des musulmans eux-mêmes, entre les tenants de la tradition et ceux de l’orthodoxie religieuse et enfin, dans cette dernière catégorie, les partisans de l’islam officiel encadré par le mouftiiat (direction spirituelle nationale des musulmans) et ceux du radicalisme islamique, lui-même divisé entre plusieurs écoles en concurrence.

Les Kirghiz, et plus particulièrement ceux du centre et du nord du pays, sont traditionnellement peu islamisés et se sont de tous temps montré hostiles à l’instauration de toute règle religieuse contraignante, ayant depuis toujours préféré l’adat à la charia. Superficiel, l’islam traditionnel des Kirghiz est aussi marqué par des emprunts aux religions antérieures (bouddhisme, zoroastrisme, nestorianisme…), au culte des forces de la nature (tengrisme) et au chamanisme qui s’y rattache. L’athéisme officiel proclamé de l’époque soviétique n’a pas modifié le rapport des Kirghiz au sacré. En revanche, l’indépendance et l’ouverture de la Kirghizie à l’international ont encouragé l’arrivée de nouveaux missionnaires musulmans et chrétiens en Kirghizie, séduits par le libéralisme politique présent dans cette république et absent des Etats voisins. Sur un terreau de pauvreté dû à l’effondrement du système soviétique et de ses certitudes idéologiques, les nouveaux missionnaires n’ont pas eu d’immenses difficultés à imposer leurs propres acceptions des différentes fois monothéistes à des populations traditionnellement tolérantes. Les conversions (ou reconversions) étaient alors massives, souvent guidées par le désir d’obtenir l’emploi promis et rêvé. Ainsi, aujourd’hui l’islamisme, même marginal au nord, a ses adeptes, principalement dans les banlieues défavorisées de Bichkek, là où les populations déracinées ne se sentent plus assez kirghizes pour conserver les traditions de leurs ancêtres, ni assez russophones pour pouvoir prétendre au monde de vie occidental de la capitale. C’est au sein de ces mêmes populations qu’agissent aussi des mouvements protestants divers, comme les Témoins de Jéhovah ou encore l’Eglise mormone. Les sectes protestantes rencontrent une certaine popularité dans le nord du pays, car tout en prêchant la rigueur, elles garantissent encore l’égalité des sexes réfutée par l’islamisme radical et qui permet aux femmes kirghizes de conserver leurs acquis de l’époque soviétique. Ces sectes sont aussi pluriethniques, renforçant ainsi l’harmonie intercommunautaire, notamment parmi les populations russophones. Mais, l’augmentation du poids des sectes protestantes dans les régions septentrionales et centrales de Kirghizie ne va pas sans provoquer certaines tensions avec les religions traditionnelles, que ce soit l’islam ou la religion orthodoxe. Dans les villages kirghiz, les mariages ou les obsèques servent aussi parfois de terrains de confrontation entre les néo convertis et leurs parents restés fidèles à l’islamo-tengrisme de leurs aïeux.

Dans le sud, la question de la religion est encore plus épineuse que dans le nord, puisque l’islam, ici bien ancré, connaît de véritables courants contradictoires qui le traversent sur un fond de pauvreté et de chômage généralisé dans la jeunesse. La pratique d’un islam traditionnel, contrôlé par le mouftiiat, demeure très populaire chez les anciens, mais s’effrite chez les plus jeunes. Là, l’internationalisation des frontières, la réalisation du hadj et la venue constante de pèlerins missionnaires échappant au contrôle des autorités de l’Etat développent l’apparition d’autres formes moins conventionnelles et plus radicales que l’islam officiel. Plus religieuse que la majorité kirghize, la minorité ouzbèke reste particulièrement sensible aux nouvelles formes du radicalisme islamique. Pour autant, ce radicalisme musulman est loin de constituer un tout homogène. Différentes écoles s’y opposent en son sein, entre les Nourjous prédicateurs turcs, le Jamat-i-Tablig arabo-pakistanais et le Hizb-out-Tahir. Les Nourjous, par un système de prédication rappelant les télévangélistes américains, visent plutôt un public lettré et urbain. Le Jamat-i-Tablig s’adresse au contraire principalement aux couches les plus défavorisées des grandes villes, tandis que le Hizb-out-Tahir a aussi ses fidèles en milieu rural dans la Vallée du Fergana. Enfin, des jeunes désœuvrés et déjà depuis longtemps travaillés par les mouvements fondamentalistes musulmans finissent par rejoindre en Afghanistan les mouvements islamistes radicaux armés et affiliés à Al-Qaeda, comme par exemple le Mouvement Islamiste du Turkestan ou encore l’Union pour le Jihad Islamique, ou à constituer leurs supplétifs sur place lorsque ces derniers lancent régulièrement des offensives armées dans la Vallée du Fergana pour déstabiliser les divers régimes politiques d’Asie centrale.

Par leurs financements extérieurs, les mouvements islamistes ou protestants parviennent à remplacer l’Etat, là où il a partout démissionné : Assistance médicale et sanitaire, ouverture d’écoles et de crèches, transports publics privés, bourses d’études, emplois réservés… L’Etat devra donc, le plus urgemment possible, reprendre pied dans la vie sociale au risque de perdre sinon la partie devant ce cancer insidieux qui grignote peu à peu la société kirghize de l’intérieur. Déjà, les députés du sud, conservateurs et souvent religieux, n’ignorent pas que si la démocratie reste appliquée en Kirghizie, elle favorisera toujours la supériorité numérique du sud et sa représentation politique au Parlement. Le Parlement servira donc de cheval de Troie aux députés sudistes pour imposer à Bichkek toujours plus de règles religieuses à l’ensemble d’un pays qui n’en veut pas toujours : Velléités d’un retour à la polygamie, du voile toléré dans les écoles primaires, de limitations législatives au statut de la femme, de la prière musulmane au Parlement… Le nord, ne se retrouvant pas dans ces valeurs, n’aura alors plus d’autre alternative que de demander la sécession, au nom de la protection des valeurs kirghizes traditionnelles menacées.

Pour A. Atambaev, la question religieuse demeurera donc un point très délicat à régler, tant les passions restent vives et tant les forces religieuses antagonistes en présence augmentent les risques d’une désagrégation de la cohésion territoriale et nationale. L’affirmation sans exception d’un Etat laïc, tolérant et au service de tous et la continuité accordée par les autorités politiques à la primauté des traditions kirghizes (ainsi qu’à la préservation d’un islam modéré parmi les autres minorités musulmanes) sauront vaincre le spectre du fondamentalisme religieux et endiguer la partition religieuse entre le nord et le sud du pays et le développement du terrorisme dans la Vallée du Fergana.

KIRGHIZSTANAIS ET KIRGHIZ : LA NON RESOLUTION DE L’ETHNICITE, SOURCE DE TROUBLES RECURRENTSLes derniers pogroms interethniques de juin 2010 à Och ont enfin souligné l’ambigüité du sentiment national en Kirghizie. Depuis l’indépendance, tous les Kirghiz s’accordent à reconnaître qu’il est bien présent dans le pays. Mais, sa définition diffère entre celui des Kirghiz et celui des autres ethnies, puis entre les Kirghiz eux-mêmes.

Issu du nord du pays et formé à Saint-Pétersbourg, le premier président kirghiz, Askar Akaev, demeure encore actuellement le seul président d’Asie centrale à avoir pris des mesures de reconnaissance politique et culturelle des minorités ethniques. Alors qu’ailleurs en Asie centrale, les populations allogènes se sentaient écartées de la vie politique, économique et culturelle du pays qui les avaient vu naître, en Kirghizie, elles avaient par tradition toujours été associées depuis l’époque soviétique. Si bien que les acteurs de l’indépendance, comme des révolutions de 2005 et de 2010 provenaient de différentes ethnies confondues et peuplant le nord de la Kirghizie. Le concept de « nach obchtchiï dom (notre maison commune) » du premier président kirghiz permettait de rendre à la langue russe son statut de deuxième langue officielle aux côtés du kirghiz et d’adopter le concept de « citoyenneté kirghizstanaise », unifiant sur un socle commun l’ensemble des ethnies du pays. Il permettait également l’instauration de quotas dans l’administration et, au niveau politique, la nomination d’un premier-ministre d’origine russe. Marié à une russe, son successeur, Kourmanbek Bakiev, a, bon gré mal gré continué cette tradition, notamment au nord du pays. Originaire du sud, il a en revanche joué la carte de l’ethnicité pour mieux asseoir son assise politique et se constituer un fief électoral dans sa région natale de Djalal-Abad. Cet apparatchik de l’époque soviétique n’a pas hésité, reprenant la stratégie nationaliste de Slobodan Milosevic, à attiser les braises des rancœurs interethniques qui, après sa chute en avril 2010, ont abouti à l’embrasement du sud de la république.

L’ancien dictateur, dont de nombreux partisans ont depuis rejoint les deux principaux concurrents d’A. Atambaev, pouvait s’appuyer sur l’ambiguïté des notions de droit du sol et de droit du sang en Kirghizie pour agiter, tel un pompier pyromane, la boîte de l’ethnicité. Il est clair que la notion de « Kirghistanais » repose sur le droit du sol. En revanche, la nature du sentiment kirghiz reste confuse et c’est justement cette confusion qui fut entre autres à l’origine de la lenteur du rétablissement de l’ordre dans le sud à la suite des événements sanglants de juin 2010 et de la défiance actuelle persistant entre le sud et le nord de la Kirghizie. Qu’est-ce qu’un Kirghiz ? Un habitant de la Kirghizie (droit du sol) ? Un habitant qui a du sang et un patrimoine génétique, culturel et linguistique commun (droit du sang) ? Les Kirghiz demeurent toujours divisés sur cette question. Qui plus est, l’arrivée des nouvelles formes, globalisées, du radicalisme islamique ajoute la question de l’appartenance religieuse à l’ethnicité. Un Kirghiz doit-il être obligatoirement musulman ? Cette question ne se posait pas par le passé, étant donné que l’appartenance religieuse des héros épiques kirghiz n’était pas claire. Aujourd’hui, pour un Kirghiz du sud, l’islam doit obligatoirement être rattaché à l’ethnicité, alors que cela n’est pas nécessaire pour son compatriote du nord pour qui, un Kirghiz doit simplement perpétuer les traditions et certains aspects du mode de vie de ses ancêtres. Si tous les Kirghiz partagent l’idée de faire du kirghiz leur première langue officielle, le statut du russe comme deuxième langue officielle fait encore largement débat. Les nationalistes kirghiz, nombreux dans le sud du pays, voudraient purement et simplement supprimer l’usage du russe dans la vie politique et l’administration et ont déjà remporté une manche par l’imposition de l’obligation pour tout candidat à l’élection présidentielle de passer un test linguistique en kirghiz avant de se voir accepter leur candidature par la Commission Centrale Electorale. Les minorités nationales et les Kirghiz russophones, soit entre 30 et 35 % de la population, ne pourront donc jamais prétendre à la fonction suprême. La majorité de la population kirghize et l’ensemble des minorités ethniques militent en revanche pour le maintien du statut officiel aux deux langues. Si elles perçoivent le kirghiz comme un héritage direct de leurs ancêtres qu’il faut à tous prix préserver, elles comprennent pertinemment que le russe demeurera toujours la langue des échanges internationaux, interrégionaux et interethniques. Les intellectuels kirghiz savent aussi très bien que le russe leur permettra de mieux exporter à l’étranger la culture et les traditions kirghizes.

Favorable au maintien de l’égalité de statut des deux langues dans la politique et l’administration, le nouveau président devra cependant mieux prendre compte les revendications politiques, linguistiques et culturelles de la minorité ouzbèke, tout en évitant une sécession du pays. Un grand nombre d’Ouzbeks appellent de leurs vœux à l’officialisation de leur langue dans les oblasti du sud et à une meilleure représentation politique dans les régions où ils sont majoritaires et à Bichkek. A ce titre, les tensions sont très vives et peuvent dégénérer à tout instant avec les nationalistes kirghiz. D’autres Ouzbeks, minoritaires, vont encore plus loin en appelant à une sécession des oblasti du sud, mais restent divisés sur la nature de leur nouvel Etat potentiel, entre les religieux et conservateurs partisans d’un Etat islamique à Ouzgen et les libéraux demandeurs d’un Etat laïc, alternative selon eux à l’Ouzbékistan voisin répressif, à Djalal-Abad.

La marge de manœuvre d’A. Atambaev dans le sud du pays sera donc étroite pour maintenir la cohésion nationale et un climat de paix. Il pourra cependant compter sur les relais puissants de son parti et convaincre par sa volonté de développement économique d’une région encore largement déshéritée. Par ailleurs, la possibilité d’accorder un certain degré d’autonomie politique et linguistique aux oblasti du sud en échange du maintien de l’intégrité territoriale et de l’harmonie interethnique pourrait aussi contribuer à accroître la popularité du nouveau président dans la région.

Les chantiers ne manquent donc pas pour A. Atambaev et le Parti Social Démocrate de Kirghizie. Il lui faut globalement reconstruire un pays miné par la pauvreté, la corruption et toutes sortes de divisions aux racines bien profondes et complexes. La réussite de son mandat conditionnera la viabilité de la Kirghizie. La communauté internationale doit donc davantage s’impliquer dans son soutien au nouveau régime parlementaire kirghiz. En effet, de ce cœur de l’Eurasie laboratoire de l’apprentissage de la démocratie qu’est la Kirghizie, tous les devenirs sont désormais possibles. Mais, il est évident que quel que soit la voie choisie par les acteurs nationaux et locaux, elle aura inéluctablement des répercussions directes et importantes sur l’avenir du monde.

David GAÜZERE

Journaliste indépendant

Expert sur la Kirghizie et le Kazakhstan

Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase postsoviétique

 

Au sud kirghiz, les liaisons dangereuses (Mediapart)

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/080710/au-sud-kirghiz-les-liaisons-dangereuses

La situation politique dans le sud du pays reste marquée par des relations étroites et opaques entre les réseaux familiaux, tribaux et économico-mafieux, rappelle David Gauzère, géographe et spécialiste du Kirghiztan.

 

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Alors qu’au lendemain de la Révolution du 7 Avril 2010, la rue retrouvait son calme à Bichkek et dans la plupart des autres villes de Kirghizie, la situation restait encore confuse dans le pourtour ferganais, où l’ancien Président Kourmanbek Bakiev s’était retranché avec ses hommes dans l’attente de son exil ultérieur vers la Biélorussie. Les vagues d’affrontements réguliers entre les tenants de l’ancien régime dictatorial de la famille Bakiev et ceux du Gouvernement provisoire dans la région depuis la Révolution devaient ensuite révéler la complexité des relations dans le sud kirghiz.

  1. LA FAMILLE BAKIEV OU LA MAINMISE D’UNE MAFIA SUR LE SUD KIRGHIZ

Alors qu’Askar AKAEV, son prédécesseur, avait rapidement pris la fuite à l’issue de la Révolution des Tulipes en 2005, cinq ans plus tard, Kourmanbek BAKIEV, lui, refusait de s’avouer vaincu par les événements et, quitte à déstabiliser une région entière, était prêt à mobiliser ses réseaux familiaux, tribaux et criminels pour tenter de reprendre le pouvoir. Il pouvait en cela compter sur trois personnes de son plus proche entourage : Son fils Maksim et ses deux frères Djanych et Akmat.

  • Maksim BAKIEV était le responsable de l’Agence centrale kirghize pour le développement, l’investissement et les innovations, sorte d’officine destinée à recueillir et à injecter les fonds étrangers dans l’économie du pays. Le détournement systématique de fortes sommes d’argent lui a valu sa fortune personnelle et ses liens avec les réseaux mafieux russes et napolitains, liés au trafic de drogue [1]. Il est depuis le 13 Juin au soir incarcéré au Royaume-Uni à la suite de son interpellation par la police britannique à l’Aéroport de Farnborough. Une demande d’extradition a été prononcée contre lui par le Gouvernement Provisoire.
  • Djanych BAKIEV était le responsable des Services de la Sécurité de la Maison Blanche. En fuite, il est accusé d’avoir ordonné la répression de la manifestation du 07 Avril (89 morts – plus de 1 600 blessés) et l’organisation des soulèvements suivants dans le sud.
  • Akmat BAKIEV était à Djalal-Abad l’homme de terrain de Djanych, lors de la mise en place des opérations de soulèvement dans le sud kirghiz et l’intermédiaire obligé entre la famille BAKIEV, les réseaux mafieux du sud du pays et les « barons » de la drogue tadjiks et afghans.

Ces trois hommes, par des entretiens téléphoniques réguliers et enregistrés à leur insu [2], ont clairement préparé la déstabilisation du sud du pays par une série de soulèvements organisés, dont les plus graves ont conduit aux affrontements inter-ethniques d’Och et de Djalal-Abad du 11 au 14 Juin 2010 [3].

  1. DES RELATIONS INTER-COMMUNAUTAIRES CONFLICTUELLES ET MELEES

Les heurts inter-communautaires entre Kirghiz et Ouzbeks de Juin 2010 ne sont malheureusement pas les premiers. La Vallée du Fergana, très fertile et densément peuplée, voyait traditionnellement depuis la fin du XVIe siècle s’opposer périodiquement nomades et sédentaires pour le contrôle de l’eau et de la terre.

Depuis la fin du XIXe siècle, l’affirmation de l’idée d’Etat-Nation a vu l’instrumentalisation de ces révoltes traditionnelles. Ainsi, la Russie tsariste en 1873-6 ou en 1898, puis l’URSS dans les années 1920, a régulièrement mis en avant une communauté contre une autre pour asseoir son pouvoir politique dans la région.

En 1990 – comme ensuite en 2010 – , les mafias locales imbriquées dans les jeux de solidarités tribales ou de « mahalla » [4], ont à nouveau éveillé les tensions inter-communaitaires. Les slogans de haine, les procédés d’éliminations physiques et d’auto-défense par les populations, l’orientation géographique des destructions et les bilans sont restés inchangés, la déflagration de Juin 2010 étant la copie conforme de celle de 1990 [5]. Les événements de Juin 2010 ne sont hélas que le tragique rappel, jour pour jour, du vingtième anniversaire des événements de Juin 1990, seuls les acteurs politiques ayant changé (mais pas leurs mentalités).

Pourtant, les relations entre les nomades kirghiz et les sédentaires ouzbeks ou tadjiks n’ont pas toujours été conflictuelles dans l’Histoire. Dans les trois Etats qui se partagent la Vallée du Fergana, les populations sont entremêlées depuis la fin du XVIe siècle, vivent en inter-dépendance économique et s’influencent culturellement les unes les autres [6]. Les frontières étatiques ne répondent qu’à l’arbitraire du pouvoir soviétique et représentent un non sens, dont l’absurdité se révèle dans l’existence d’une dizaine d’enclaves dans la Vallée (dont six importantes sur le territoire kirghiz).

  1. DES RELATIONS COMPLEXES ET DANGEREUSES

Le responsable du Service de la Sécurité Nationale de la République Kirghize (SSNRK), Kenechbek DOUCHEBAEV, évoquait un rapport étroit entre la famille BAKIEV, les réseaux mafieux narco-traficants locaux et afghans et le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan, parlant même d’une visite d’un émissaire de l’ancien Président BAKIEV dans le Sud-Waziristan (zone tribale du nord-ouest du Pakistan) [7]. Cette piste demeure plausible, tout en n’en excluant pas d’autres, notamment de simples connections locales.

  • Protégés d’Al-Qaïda au Pakistan, les dirigeants du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO) rêvent depuis toujours d’installer un « califat généralisé » en Asie centrale. Is recrutent assez facilement dans la Vallée du Fergana, malgré l’oppression de régimes autoritaires en Ouzbékistan et au Tadjikistan. L’inextricable tracé des frontières et la présence d’enclaves font que la population de la Vallée du Fergana se sent délaissée par les pouvoirs politiques des trois Etats qui la gouvernent. Sa paupérisation croissante, sa démographie vigoureuse et sa forte islamisation en font un terreau idéal pour les jeunes recrues du MIO de feu Djouma NAMANGANI, qui tire ses ressources financières essentiellement du trafic de l’opium afghan (depuis les enclaves ouzbèkes de Sokh, le MIO avait déjà mené en 1999, 2000 et 2001 des incursions armées très meurtrières dans la Vallée) [8].
  • A partir de l’Afghanistan, le trafic de la drogue se fait en direction du nord, via la frontière poreuse du Tadjikistan, avant de d’atteindre la Vallée du Fergana, d’où diverses routes l’acheminent ensuite en Russie, en Turquie ou en Chine, chaque itinéraire étant contrôlé par un « baron » puissant. Depuis longtemps, la famille BAKIEV contrôlait le passage de la drogue par le sud kirghiz et y percevait des prébendes conséquents, qui étaient en suivant blanchis dans les casinos du pays ou dans des banques locales et étrangères [9].
  • Les « barons » disposaient ensuite d’exécutants servilement liés à accomplir leurs basses œuvres. Aïbek MIRSIDIKOV, dit Aïbek le Noir, était l’un d’eux. Lié à Akmat BAKIEV, il aurait reçu pour instruction de fomenter des troubles ethniques dans le sud kirghiz pour aider son « maître » à reprendre le pouvoir dans le sud, à défaut de pouvoir revenir à Bichkek, avant l’organisation du referendum du 27 Juin 2010 [10]. La technique était simple et imparable : A la tête d’une tierce force, le « chef » envoyait ses hommes sur des quartiers ouzbeks, puis kirghiz, brûlant, violant et tuant tout sur son passage, au nom du camp opposé et la surenchère ethnique alors commençait, attisée ensuite par des dons financiers accordés aux uns et aux autres [11]. Les relations verticales et clientélistes sont très fortes dans le sud kirghiz, où le « patriarche », sinon le « parrain », règne seul en chef sur sa famille, sinon son mouvement politique, laissant peu de droits à la contestation de son arbitraire et relayant jeunes cultivés « contestataires » et femmes à la fuite vers Bichkek ou au silence. Ainsi, cela explique en partie l’impopularité des démocrates Roza OTOUNBAEVA ou Omourbek TEKEBAEV dans leur propre région d’origine, alors qu’ils recueillent un fort soutien des Kirghiz des autres régions. Dans ce sud, plus islamisé et agricole, les valeurs individuelles doivent toujours s’effacer au nom de la tradition devant le collectif, que ce soit la tribu kirghize ou la « mahalla » ouzbèke.

Les relations politiques dans le sud kirghiz restent donc régies suivant des règles d’inter-relations étroites et opaques entre les réseaux familiaux, tribaux et économico-mafieux. Cette région place par exemple toujours sur un piédestal le dirigeant local qui sait parvenir à ses fins par diverses ruses et combines et se méfie souvent en général des valeurs d’individualisme et de libéralisme portés par la démocratie.

  1. LE PARLEMENTARISME ET LA QUESTION DU SUD

L’adoption de la nouvelle Constitution par 90,56 % des suffrages exprimés lors du referendum du 27 Juin 2010 devrait instaurer tôt ou tard une république parlementaire dans le pays. Mais, même si ce nouveau régime serait mieux adapté à la réalité géographique de ce pays montagneux, il ne pourrait à lui seul endiguer dans le sud ni les montées d’autoritarisme des chefs locaux, dont certains siègent au Gouvernement Provisoire (A. BEKNAZAROV), ni les exigences autonomistes de la minorité ouzbèke.

  • Azimbek BEKNAZAROV est l’archétype des dirigeants locaux du sud du pays, liés à une tribu et à une région donnée, qui voit dans son ascension politique le prétexte de valoriser les siens. Si cette vision de la politique et de la gestion du pouvoir s’impose dans le sud ferganais, elle reste mineure au nord du pays, plus russifié et européanisé, où les étiquettes politiques ont là un sens et où la liberté de parole trouve des racines profondes dans une société nomade plus égalitaire (égalité des individus et des sexes garantie par l’ « adat » [12]puis confirmée par le pouvoir soviétique, limitation autorégulée du pouvoir politique par la tradition des « kouroultaï » [13] et autonomie consentie des vallées par leur isolement hivernal…) et un écho auprès des populations européennes (russes, ukrainiennes, allemandes…).
  • La communauté ouzbèke, première minorité nationale en Kirghizie [14], n’a pas encore arrêté de choix clair sur son devenir, mais exige au mieux un certain degré d’autonomie linguistique, juridique et administrative et le choix de ses dirigeants en faveur de tel ou tel camp au moment de la Révolution du 07 Avril 2010 s’est opéré en fonction des assurances promises sur ces critères. Ainsi, par les voix opposées de Kadyrjan BATYROV ou de feu Aïbek MIRSIDIKOV, les Ouzbeks de Kirghizie cherchent à se faire reconnaître en tant que « société distincte » et à bénéficier d’avantages culturels conséquents. Toutefois, le chemin suivi n’est pas le même entre la « voie » individuelle des chefs locaux cités, la « voie islamiste », séduisant surtout à Ouzgen ou à Iskit-Naoukat, et « la voie » démocratique prônée à Djalal-Abad. Mais, quelque soit l’option choisie, celle-ci a le don d’irriter le Président de l’Ouzbékistan voisin, Islam KARIMOV. Le vieux président autoritaire redoute de fait de voir apparaître sur les flancs de son pays une « entité autonome » à la direction politique étrangère et concurrente à la sienne, qui servirait le cas échéant de sanctuaire à l’opposition de son propre pays. Aussi, les réfugiés ouzbeks sont appelés sans ménagement à revenir au plus vite en Kirghizie et Islam KARIMOV a, en 1990 comme en 2010, joué la prudence et apporté son soutien aux autorités de Bichkek lors des affrontements inter-ethniques au nom de la stabilité régionale [15].

Le sud kirghiz continue de former une « entité propre » reliée de fait et de droit au reste du pays, mais en conservant un fort particularisme identitaire. Les nouvelles autorités politiques de Bichkek devront le plus tôt possible tenir compte de la singularité de cette région, lui reconnaître une certaine forme d’autonomie et l’encourager à s’imprégner au plus vite des mécanismes de fonctionnement d’une démocratie réelle et transparente. Encore faudrait-il que les éléments démocrates du Gouvernement Provisoire arrivent, dans le sillage de Roza OTOUNBAEVA, à imposer leur autorité et à faire partager leur vision à l’ensemble du pays avec l’aide de nouvelles forces politiques naissantes et prometteuses apparues ou recomposées depuis la Révolution d’Avril (partis politiques, clubs, associations, organisations non-gouvernementales…), porte-paroles d’une société ouverte et rajeunie.

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[1] L’homme d’affaires véreux russo-américain Evgennyi GOUREVITCH, aujourd’hui sous mandat d’arrêt international d’un juge italien pour blanchiment d’argent sale, était l’entremetteur entre Maksim BAKIEV et les milieux de la pègre napolitaine. Leur société commune « MGN » gérait en toute opacité les fortunes de plusieurs pans de l’économie nationale privatisés (l’or avec KyrgyzAltyn, l’énergie avec SeverElektro et KyrgyzGaz, et les moyens de communication avec KyrgyzTelekom et l’aéroport Manas et même le Fonds Social du Kirghizistan), DALY J. CK, « Central Asia’s Newest ‘Democrat in Exile’ », ISN ETH Zurich, 29 Juin 2010, http://www.isn.ethz.ch/isn/Current-Affairs/Security-Watch/Detail/?ots591=4888caa0-b3db-1461-98b9-e20e7b9c13d4&lng=en&id=118086 ; BOUKACHEVA B., « Loutchche Piannyï Aïdar, Tchem Trezvyï Maksim : Kirgizskikh Prezidentov Pogoubili Deti (Mieux vaut l’ivrogne Aïdar au sobre Maksim : Les enfants ont détruit les Présidents kirghiz) », Fergana.ru, 16 Avril 2010, http://www.ferghana.ru/article.php?id=6539

[2] http://www.youtube.com/watch?v=UTeKQRMYmSA http://www.youtube.com/watch?v=ZolZJUA8B80&feature=related

[3) Provoquées par les proches de l'ancien Président BAKIEV, les émeutes auraient fait de 294 à plus de 2 000 morts et de 400 000 à 1 000 000 déplacés selon différentes sources.

[4] Chaque « mahalla » correspond à la fois à un quartier géographique précis, urbain ou rural, et à l’organisation familiale et sociale de ce quartier à l’intérieur des populations sédentaires ouzbèkes et tadjikes. Toute décision politique et administrative locale, concernant chaque habitant du quartier, doit être prise au niveau de la « mahalla ». Le chef de chaque « mahalla » locale est nommé par un conseil des anciens de chaque famille et jouit donc toujours d’un âge avancé.

[5] RAZAKOV T., Och Koogalany / Ochskie Sobytiia (Les événements d’Och), Bichkek « Renessans », Bichkek, 1993, 112 pp. ; CHERMATOVA S., « Askar Akaev : Sobytiia 1990-ogo I 2010-ogo Imeiout Odnou I Tou Je Pritchinou (Askar Akaev : Les événements de Juin 1990 et de Juin 2010 ont une seule et même origine) », Fergana.ru, 26 Juin 2010,http://www.ferghana.ru/article.php?id=6633

[6] Les mariages mixtes restent fréquents et le partage d’une religion commune (l’islam sunnite) et de deux langues proches (kirghiz et ouzbek, avec des dialectes communs dans la Vallée du Fergana) ont toujours permis des relations complémentaires entre éleveurs nomades kirghiz et agriculteurs et commerçants sédentaires ouzbeks et tadjiks.

[7] KARIMOV D., « Mejdounarodnye Terroristitcheskie Organiozatsii Namereny Vnov’ Organizovat’ Besporiadki Na Iouge Kyrgyzstana (Des organisations terroristes internationales ont l’intention d’organiser de nouveau des désordres dans le sud du Kirghizstan) », 24.kg, 24 Juin 2010, http://www.24.kg/osh/77414-mezhdunarodnye-terroristicheskie-organizacii.html ; « SNB Kyrgyzstana : Pogromy Na Iouge Organizovali Maksim Bakiev, « Ouzbeki » I Taliban (SSNRK : Maksim Bakiev, les « Ouzbeks » – MIO – et les Taliban ont organisé les pogroms dans le sud) », Fergana.ru, 24 Juin 2010,http://www.ferghana.ru/article.php?id=6629

[8] RASHID A., Asie centrale, champ de guerres : Cinq républiques face à l’islam radical, Ed. Autrement (Frontières), Paris, 2002, pp. 124-139

[9] OROZALIEV V., « Klan Bakievykh i Narkotrafik : Kak Rastchichtchali Dorogou Narkote (Le clan des Bakiev et le narcotrafic : Comment ils ont ouvert la route au trafic de drogues) »,Centrasia.ru, 18 Juin 2010, http://www.centrasia.ru/newsA.php?st=1276843680

[10] SEAN, Kyrgyzstan’s Red Revolution Gets Redder », Sean’s Russia Blog, 13 Juin 2010,http://seansrussiablog.org/2010/06/13/kyrgyzstans-red-revolution-gets-redder ; « Pourquoi le sud du Kirghizstan s’embrase ? », Le Monde, 14 Juin 2010,http://www.lemonde.fr/international/article/2010/06/13/pourquoi-le-sud-du-kirghizistan-s-embrase_1372103_3210.html#ens_id=1371930

[11] NAMATBAEVA T., «Des gangs criminels attisent les tensions ethniques », Canoë, 13 Juin 2010, http://fr.canoe.ca/infos/international/archives/2010/06/20100613-101525.html

[12] L’ « adat » est la loi coutumière des nomades kirghiz, kazakhs et mongols. Par ses principes égalitaires et individualistes, elle s’oppose sur bien des points à la « charia » musulmane, plus suivie dans le sud sédentaire de la Kirghizie.

[13] Un « kouroultaï » est la réunion une assemblée traditionnelle de notables issus de plusieurs tribus dans la société nomade kirghize, ayant pour but de régler des décisions importantes relatives au maintien de la cohésion entre les tribus face à un danger extérieur commun et d’ « élire » un représentant comme chef des tribus kirghizes confédérées, puis de le déposer en cas de dérive autoritaire.

[14] Représentant officiellement 14,5 % de la population (recensement de 2009), la communauté ouzbèke est très compacte dans le sud du pays (régions d’Och et de Djalal-Abad) et présente un taux démographique plus élevé que celui des Kirghiz, étant ainsi majoritaire dans plusieurs endroits du sud du pays (Arslanbob, Ouzgen…).

[15] KARIMOV D., « Islam Karimov : Sobytiia Na Iouge Kyrgyzstana Vyzvany Ne Mejetnitcheskim Konfliktom, A Podryvnymi Deïstviaimi, Organizovannymi Izvne (Islam Karimov : Les événéments dans le sud du Kirghizstan ne sont pas causés par des conflits inter-ethniques, mais par des actions subversives organisées de l’extérieur) », 24.kg, 21 Juin 2010, http://www.24kg.org/osh/77014-islam-karimov-sobytiya-na-yuge-kyrgyzstana.html

 

Un mois après la révolution kirghize, les défis du nouveau pouvoir (Rue89)

 

RUE89

http://www.rue89.com/2010/05/02/un-mois-apres-la-revolution-kirghiz-les-defis-du-nouveau-pouvoir-149866

Le nouveau pouvoir issu de la révolution dite « des coquelicots » du 7 avril dernier impose lentement et non sans peine son autorité sur l’ensemble du pays, alors que face à lui s’expriment les attentes d’une population fatiguée et démunie de tout. Les chantiers du gouvernement provisoire sont immenses et devront bénéficier dans les plus brefs délais d’un soutien indispensable de la communauté internationale pour être menés avec succès.

1. Vers une république parlementaire ?

Premier chantier du nouveau pouvoir : établir une constitution appelant à l’instauration d’une république parlementaire.

D’après les premiers résultats issus de discussions et d’ébauches menées entre responsables de partis politiques et experts juridiques et constitutionnels rendus publics le 26 avril, cette nouvelle constitution garantirait une stricte séparation des pouvoirs, diminuerait le poids du président de la République et augmenterait la place du Parlement dans la vie politique institutionnelle kirghize :

  • Le statut du président de la République serait réduit à un rôle honorifique. Le Président ne ferait que nommer le Premier ministre et ne pourrait même plus nommer seul, sans l’aval du Parlement, les grands administrateurs de l’Etat. Son mandat durerait cinq ans et ne serait renouvelable qu’une fois. Sa rémunération ne proviendrait que de son propre salaire. Tout pouvoir de véto lui serait enfin retiré.
  • Le Parlement verrait ses pouvoirs renforcés. Le parti majoritaire à la Chambre ne pourrait plus obtenir seul plus de 50% des sièges, même en cas de majorité absolue.
  • Les préfets et les maires seraient élus et siègeraient à la tête de conseils, dont ils ne seraient plus que des porte-parole.
  • Dix des treize membres de la Commission électorale centrale, jusque-là choisis par le président de la République, seraient désormais désignés par des partis politiques et des organisations non-gouvernementales.

Il va sans nul doute que le système parlementaire, même s’il est imparfait, reste le mieux adapté à la situation du Kirghizstan du fait de sa situation géographique et historique singulière en Asie centrale.

L’isolement des vallées kirghizes l’hiver encourage les replis identitaires, mais fragilise davantage chaque vallée qui n’a d’autre recours que le consensus politique pour trouver des débouchés économiques à ses productions. En conséquence, les vallées sont économiquement interdépendantes et ne peuvent s’affranchir.

Les complémentarités économiques des vallées kirghizes exigent donc un consensus nécessaire sur toute prise de décisions dans le pays.

Le Nord a ainsi besoin des métaux rares, présents dans l’Oblast de Batken et de l’agriculture cotonnière de la vallée du Fergana pour développer son industrie minière ou textile, tandis que l’agriculture du Sud dépend en partie des grands combinats industriels de la vallée du Tchoui, fabricants de tracteurs, de matériels et d’engrais agricoles divers.

Les Kirghiz ont par ailleurs une tradition historique « agorique » avec la formation des « kurultai », ces grandes assemblées de chefs de tribus (« bai ») qui, depuis le XVIe siècle, dictaient la coutume (« adat ») dans l’espace kirghiz, réglaient les différends, choisissaient « électivement » les khans (y compris parmi des femmes) et les déposaient lorsqu’ils devenaient trop ambitieux (« manap »), afin que tout équilibre politique ne soit pas rompu.

Cette tradition de « démocratie directe athénienne » perdure encore aujourd’hui dans l’inconscient kirghiz, lorsque chaque révolution interrompt à un certain seuil la montée en arbitraire du pouvoir précédent.

2. Enrayer la pauvreté et l’économie souterraine

Deuxième chantier : décriminaliser, renationaliser les secteurs-clés de l’économie.

  • Sous les régimes d’Askar Akaev et de Kourmanbek Bakiev, l’économie souterraine était en plein essor à Bichkek et à Och. La profusion de casinos dans la capitale témoigne à elle-seule de la force des réseaux mafieux souterrains. Dans un Etat où le salaire mensuel moyen d’un professeur d’université est de 100 euros, la tentation d’un deuxième emploi non officiel est grande. Enfin, les différences sociales, restées enfouies jusqu’au début des années 2000, s’affichent dorénavant de manière débridée et ostensible. Les fortunes se défont aussi vite qu’elles s’amassent, toutes bâties autour de la concussion, du crime organisé et de tous les trafics qui s’y rattachent et qui gangrènent presque tous les secteurs de l’économie nationale.
  • D’autre part, les rares secteurs de l’économie échappant encore au marché de la criminalité sont entre les mains de sociétés mixtes partagées entre le gouvernement kirghiz et des grands groupes étrangers (« joint-ventures »). Les sociétés étrangères récoltent ainsi de façon avantageuse les profits tirés des ressources naturelles, dont aurifères, de la Kirghizie et privent l’Etat kirghiz d’une part importante de ses recettes. La compagnie canadienne Centerra Gold Inc. dispose ainsi annuellement de près de 70% des revenus du gisement d’or de Koumtor, les Chinois possèdent en des proportions analogues celui de Djeroui, comme l’unique puits de pétrole kirghiz, situé près de Djalal-Abad.
  • Enfin, la question du partage des terres montre son acuité au moment de chaque grand changement politique (indépendance en 1991, révolutions de 2005 et de 2010), se transformant bien souvent en tensions ou affrontements socio-ethniques locaux. De culture nomade, les Kirghiz ont une tradition de gestion collective et publique de la terre et abhorrent toute forme de propriété et de parcellisation, étrangère à la tradition de l’adat (la terre y est vue comme un tout, un apanage national. Or, dans les deux principales vallées de Kirghizie, de nombreuses minorités ethniques détiennent des terres et, avec les populations kirghizes sédentarisées de ces vallées, les gèrent différemment (propriété privée, héritage filial partagé et notarié..). Ainsi, le vide institutionnel né de tout changement politique brutal sonne comme une revanche pour les populations semi-sédentarisées et appauvries des Kirghiz de la montagne, avides de terres plus fertiles et riches, sur les populations allogènes et « assimilées » des vallées.

Le nouveau gouvernement provisoire entend redonner de la transparence à l’économie du pays en instaurant des conseils de direction censés entourer chaque directeur de société publique ou privée kirghize et toute administration publique d’Etat ou locale.

Mais s’il en a le projet, en a-t-il les moyens ? Comment pourra-t-il définir à l’avenir une position plus avantageuse au peuple kirghiz dans ses négociations avec les grandes entreprises étrangères ?

3. Le Sud, toujours le Sud

Troisième chantier du gouvernement provisoire -et des gouvernements suivants- la question du Sud aiguise la plupart des esprits dans le pays, mais ne parvient pas à faire l’unanimité de tous.

Le Sud, rural, conservateur, ouzbékophone et plus islamisé, forme depuis toujours une identité à part en Kirghizie [Dans les jours qui ont suivi sa chute à Bichkek et son repli sur ses terres ferganaises, l’ancien Président kirghiz Kourmanbek Bakiev avait tenté d’utiliser la carte de la « spécificité méridionale » pour conserver son pouvoir dans le sud, à défaut de pouvoir le reconquérir dans le reste du pays].

  • Quid d’une indépendance ? Même si une majorité d’Ouzbeks et de Kirghiz méridionaux la réfutent, l’indépendance des régions du Sud du Kirghizstan séduit une part non négligeable de la population locale et a ses bastions, ouzbékophones. Les partisans de cette indépendance souhaiteraient établir une seconde entité ouzbèke, dirigée par un régime politique différent et alternatif à la dictature de l’Ouzbékistan voisin. Mais, des divergences profondes demeurent entre les partisans d’une république islamique, nombreux à Ouzgen, et ceux d’une entité ouzbèke démocratique, manifestes à Djalal-Abad. La présence d’enclaves étrangères ouzbèkes et tadjikes dans la partie kirghize de la vallée du Fergana entrave encore plus toute velléité d’indépendance chez ses partisans. Cependant, tous les Ferganais -y compris les Kirghiz de la vallée- s’accordent à reconnaître que la population des trois « oblasti » (régions administratives) méridionales du Kirghizstan forment une « société distincte » du reste du pays, avec ses propres cultures et traditions.
  • Quid d’une autonomie et dans quel cadre ? Le gouvernement provisoire devra donc tenir compte de cette réalité dans ses prochaines négociations avec les pouvoirs locaux. Formant plus de 14% de la population, les Ouzbeks composent désormais la minorité ethnique la plus importante de Kirghizie (devant les Russes, mieux reconnus) et entendent au niveau local se faire reconnaître des droits linguistiques, culturels et économiques. La question d’une autonomie des régions méridionales devra tôt ou tard être abordée. Mais, si tous la souhaitent localement, le cadre choisi ne fait pas l’unanimité entre la demande d’une simple officialisation de la langue ouzbèke dans les trois provinces et celle d’une autonomie juridique, culturelle, religieuse, économique et administrative plus large.
4. Mettre fin aux différents prosélytismes religieux

Quatrième chantier : définir une politique cultuelle cohérente dans le cadre d’un Etat laïc, respectueux de toute religion, mais ferme vis-à-vis des activités religieuses illégales, terroristes ou sectaires.

Le Kirghizstan connaît à l’échelle du monde des bouleversements importants dans le domaine des cultes et des religions, avec :

  • La radicalisation de l’islam
  • La profusion des nouvelles sectes chrétiennes, néo-protestantes.

Ces phénomènes représentent un sérieux défi à surmonter pour les nouvelles autorités. Les nouvelles formes de religiosité sont encore marginales, mais progressent cependant sur le terreau de la pauvreté et des injustices sociales. Ce danger est en outre aggravé au Kirghizstan par l’enclavement des vallées.

L’islamisme progresse bien dans la vallée du Fergana, au sud du pays, tandis que le nord du pays se christianise petit à petit sous l’action de sectes protestantes américaines ou coréennes, porteuses autant d’argent, d’emplois que de projets d’évangélisation.

Les tensions sont déjà parfois palpables lors d’événements religieux familiaux entre les néo-convertis de chaque religion et les Kirghiz traditionnels, peu islamisés et encore très empreints de chamanisme.

Par-delà une fragilisation de l’identité nationale, l’apparition de nouvelles pratiques religieuses pourrait d’ici quelques années représenter une menace sur la cohésion territoriale et nationale de la Kirghizie, si des mesures d’encadrement ne sont pas adoptées au plus tôt par le nouveau pouvoir à Bichkek.

Les défis du nouveau pouvoir

Les nouveaux défis ne manquent pas au nouveau gouvernement provisoire, mais Roza Otounbaeva, la dirigeante par interim, a conscience de l’immensité de sa tâche et de la chance unique réservée à son gouvernement.

La nouvelle équipe en place à Bichkek est rajeunie en moyenne de dix ans, a une plus grande ouverture internationale et une meilleure connaissance des nouvelles technologies de l’information.

Les luttes de pouvoir qui pourraient plus tard opposer les nouveaux dirigeants entre eux relèvent désormais de la vie politique traditionnelle partisane et ne sont plus la conséquence d’un jeu de clientèles et de tribus.

Les partis politiques qui ont pris le pouvoir à Bichkek ont des programmes politiques distincts et des membres dans chaque région du pays, élus avec la mission de défendre dans chaque région la ligne de leur parti.

Il est certain que la vie politique kirghize connaîtra encore d’autres soubresauts à l’avenir, car toute démocratie ne peut se construire en un seul jour, mais il va sans nul doute que son processus de maturation et de stabilisation est déjà aujourd’hui bel et bien engagé.