Le Tadjikistan, berceau des Ismaéliens (Novastan)

NOVASTAN

http://www.novastan.org/articles/le-tadjikistan-berceau-des-ismaeliens

 

20.11.2013

 

Entretien réalisé par AquiSuds avec David Gaüzère, spécialiste de l’Asie centrale et directeur du Centre d’Observation des Sociétés d’Asie Centrale (COSAC)

On connaît très mal l’origine des Ismaéliens, parfois associée à des images un peu troubles.

Les Ismaéliens appartiennent à l’une des diverses branches du chiisme, l’une des trois variantes de l’Islam (sunnisme, chiisme et kharijisme). Ils appartiennent ensuite à un rameau mineur du chiisme (septimain), moins connu que le chiisme duodécimain présent en Iran et en Azerbaïdjan, et sont de rite nizarite (de l’Imam réformateur Nizar au XIe siècle).

Dans leur berceau d’origine, le Badakhchan, ils ont très tôt été imprégnés d’autres éléments préislamiques, comme le platonicisme grec (prédominance de la pensée individuelle fondée sur la raison et la critique), le zoroastrisme (adoration notamment du feu) ou encore le nestorianisme, sans compter des influences chamaniques liées à la nature. Par tradition, les femmes ont dans l’ismaélisme la même place que les hommes.  Les mosquées, également qualifiées de « maisons de sagesse », sont de taille modeste et ouvertes, en dehors des prières, aux débats philosophiques. Elles servent même souvent de mairies. Les décisions pour la gestion des villages y sont prises, avec la participation des femmes.

La Région du Haut-Badakhchan

La Région du Haut-Badakhchan, devenue autonome depuis l’indépendance du Tadjikistan en 1991.

 

Que peut-on dire des grandes lignes de leur doctrine et de leur organisation ?

Les Ismaéliens se reconnaissent en un leader spirituel commun, l’Agha-Khan, personnalité à la fois politique et religieuse. Les Ismaéliens peuplent en grande partie une zone nommée le Badakhchan et comprenant la majeure partie de l’ouest du versant himalayen, du K2 au Pakistan au Pamir kirghiz, en passant par l’Hindou-Kouch. Autrefois regroupés en un même royaume himalayen, ils ne disposent plus aujourd’hui d’État, depuis que le grand-père de l’Agha-Khan actuel a été chassé du Badakhchan tadjik par l’Armée Rouge en 1921-1922. Le Haut-Badakhchan tadjik a aujourd’hui le statut de Région Autonome et se situe à l’est du Tadjikistan. Ce statut date de 1929, où, pour stabiliser le sud de l’URSS, Staline avait alors décidé de créer un District Autonome établi sur une base religieuse. Cela constituait bien entendu une exception au sein de l’URSS athée et n’a pas empêché par la suite Staline de réprimer les Ismaéliens les plus croyants, comme de ne pas reconnaître l’Agha-Khan, comme personnalité morale (d’où le maintien de ce dernier en exil à Londres).

En revanche, la population badakhchanaise a bénéficié d’un programme de russification intensive de la part des autorités soviétiques (cours de langue russe, quotas de bourses réservés à Khorog, comme à Moscou, monopolisation de la police au Tadjikistan…), du fait de la position stratégique du Haut-Badakhchan et de sa capitale Khorog sur le Piandj, la rivière frontalière séparant l’URSS de l’Afghanistan. Le Haut-Badakhchan devait alors être présenté comme une vitrine de l’éducation et du savoir soviétique face à l’inculture dominant du côté afghan.

Côté pakistanais et avec moins de moyens, depuis les années 1980, Karim Agha-Khan IV, l’Agha-Khan actuel, avait déjà depuis la haute Vallée de la Hounza mis en place des programmes éducatifs et culturels à destination de ses habitants, hommes et femmes confondus, ce qui faisait de cette vallée un havre de tolérance et de paix dans un Pakistan miné par la violence et l’intolérance. En revanche, l’indépendance du Tadjikistan en 1991 et les 5 ans de guerre civile qui ont suivi ont appauvri et davantage isolé la Région Autonome du Haut-Badakhchan tadjik et y ont rendu l’action de l’Agha-Khan salutaire, notamment lors des terribles famines de Khorog en 1993-1997, lorsque la ville rebelle subissait le blocus économique de l’armée tadjike. Je recommande à ce sujet la lecture de l’excellent article du Colonel René CAGNAT, fin connaisseur et passionné de cette région du monde, intitulé Asie centrale ‐ Pamir : La poudrière et le boutefeu et publié en Juillet 2012 comme note de l’Instit des Relations Internationales et Stratégiques.

Khorog

Khorog, ou la capitale de l’ »Agha-Khanistan ».Crédit : Eric Broncard

 

Faut-il dire Ismaéliens ou Ismaélites ?

Si les Russes les qualifient grossièrement d’ »Ismaélites« , les commodités du langage leur préfèrent en français le terme d’ »Ismaéliens » et les termes anglais « Ismaelian » ou « Ismaeli » sont utilisés dans les programmes de coopération mis en place par la Fondation de l’Agha-Khan., afin de ne pas les confondre avec les descendants d’Ismaël (prophète de l’islam et patriarche biblique) appelés ismaélites.

Dans quelle région de l’Orient vivent-ils en majorité ?

Les Ismaéliens comprennent aujourd’hui plus de 15 millions d’adeptes, présents dans 25 Etats dans le monde. Leur habitat est majoritairement concentré dans la Région Autonome du Haut-Badakhchan au Tadjikistan (230 000 personnes). Mais, d’importantes communautés ismaéliennes sont encore présentes en Inde, en Egypte (d’où provenait la dynastie fatimide aux Xe et XIe siècles), à Zanzibar en Tanzanie, au Kenya, dans la région côtière de Lattaquié en Syrie et en Turquie, où leur courant se confond maintenant avec le courant alaouite en Syrie ou alévi en Turquie (ce qui n’a pas toujours été le cas dans le passé). Ils y constituent des communautés éparses, dont certaines comprennent plusieurs millions d’adeptes. D’autres communautés, peu nombreuses mais actives dans leur rôle de relais de la Fondation de l’Agha-Khan (Agha-Khan Development Network – ADKN) vivent encore en Occident.

Qu’en est-il aujourd’hui de leur situation géopolitique ?

L’Agha-Khan n’est plus aujourd’hui le chef d’un Etat politique, mais il pourrait prochainement le redevenir. J’y reviendrai. Il continue de bénéficier toutefois d’une place d’honneur à l’Assemblée générale de l’ONU, où il est écouté. Ses paroles de sagesse et de tolérance sont aussi respectées et reconnues partout dans le monde et il n’hésite pas à les traduire souvent en actes à travers sa Fondation. On se rappelle notamment de ses appels réguliers à la lutte contre l’obscurantisme religieux ou encore sa condamnation du refus de l’Arabie Saoudite d’envoyer un bataillon d’interposition onusien pour contribuer à pacifier le « Rwanda chrétien » au moment du génocide de 1994. Sa Fondation œuvre d’autre part à la mise en place d’ »universités de montagnes » (Programme Agha-Khan Humanité - PAKhTch), destinées à former les populations des régions montagneuses d’Asie centrale et du Pakistan à des programmes d’élévation de la conscience et de l’esprit critique (SHS, économie, droit, sciences politiques…) sur une base laïque, tolérante et égalitaire, sans discrimination sexuelle, ethnique ou religieuse. Les femmes comme les hommes, les musulmans, comme les non-musulmans y ont un accès égal garanti par leur succès aux examens d’entrée. L’enseignement y est par contre surtout anglophone (langue anglaise, système d’unités de valeur et diplômes britanniques…), mais accorde une place importante à l’enseignement du russe et, entre autres pour cette raison, de nombreux étudiants russes, orthodoxes, préfèrent le prestige de ces « universités de montagne » à l’enseignement public traditionnel délabré. Or, s’il est perçu chez lui comme un demi-dieu (on parle de Khorog, comme la capitale de l’ »Agha-Khanistan« ),

Agha Khan

Son Altesse l’Agha Khan, en 2008, sur le campus de l’Université d’Asie centrale à Khorog, Tadjikistan.Crédit : AKDN/Gary Otte

 

Karim Agha-Khan IV a pourtant du mal à communiquer avec son peuple, dont il ne comprend pas la langue et les coutumes, après une vie entière passée à Londres. Sa position reste d’autre part fragile, très tributaire des incertitudes actuelles du théâtre afghan… et des manœuvres internationales autour du futur de l’Afghanistan après 2014. Si bien même qu’il semble de plus en plus acquis dans les chancelleries américaine, britannique et indienne que l’Agha-Khan redevienne prochainement le chef politique d’une nouvelle entité étatique, le Badakhchan, née sur le prochain dépeçage programmé d’un Afghanistan en lambeaux.

David Gaüzère pour AquiSuds

Aquisuds

Tensions ethno-religieuses en Asie centrale ex-soviétique (Novastan)

NOVASTAN

http://www.novastan.org/articles/tensions-ethno-religieuses-en-asie-centrale-ex-sovietique

 

02.04.2014

Depuis l’effondrement de l’URSS en 1991, les religions, longtemps étouffées par le régime athéiste soviétique, connaissent désormais un nouveau souffle, se traduisant par la restauration ou la construction de monuments religieux et par un regain de la pratique religieuse en public. Mais, en Asie centrale, le nouvel essor de la pratique religieuse engendre aussi l’apparition de nouvelles lignes de failles naguère encore inimaginables parmi les citoyens des États multiethniques et multiconfessionnels de la région. Ainsi, le renouveau de l’islam avive et divise notamment les esprits entre d’une part les musulmans et les adeptes d’autres religions et de l’athéisme, puis au sein des musulmans eux-mêmes, entre les tenants de la tradition et ceux de l’orthodoxie religieuse et enfin, dans cette dernière catégorie, les partisans de l’islam officiel encadré par les mouftiiat (directions spirituelles nationales des musulmans) et ceux du radicalisme islamique, lui-même divisé entre plusieurs écoles en concurrence.

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Photo Église orthodoxe de Bichkek

Église orthodoxe de Bichkek, Kirghizstan.Crédit : Francekoul.com / Novastan.org

 

Faible religiosité et reconfigurations religieuses des populations de tradition nomade

Les peuples de tradition nomade, Turkmènes, Karakalpaks, Kazakhs et Kirghiz (plus particulièrement les Kirghiz du centre et du nord de la Kirghizie) restent par tradition peu islamisés et se sont de tous temps montré hostiles à l’instauration de toute règle religieuse contraignante, ayant depuis toujours préféré l’adat (droit coutumier oral des peuples nomades) à la charia (droit canon écrit islamique). Superficiel, l’islam traditionnel des nomades est aussi marqué par divers emprunts aux religions antérieures (bouddhisme, zoroastrisme, nestorianisme…), au culte des forces de la nature (tengrisme) et au chamanisme qui s’y rattache. L’athéisme officiel proclamé de l’époque soviétique n’a en rien modifié le rapport de ces peuples au sacré. En revanche, l’indépendance et l’ouverture de l’Asie centrale à l’international ont encouragé l’arrivée de nouveaux missionnaires musulmans et chrétiens dans la région, attirés par le vide spirituel de populations déboussolées par la perte des repères idéologiques, et séduits par les nouveaux marchés potentiels de la foi.

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Photo Mosquée chinoise Karakol

Mosquée chinoise de Karakol, Kirghizstan.Crédit : Francekoul.com / Novastan.org

 

Sur un terreau de pauvreté idéal, les nouveaux missionnaires n’ont donc pas rencontré d’immenses difficultés à imposer leurs propres acceptions des différentes fois monothéistes à des populations traditionnellement tolérantes et labiles. Les conversions (ou reconversions) étaient massives, souvent guidées par le seul désir d’obtenir l’emploi promis et rêvé. Ainsi, aujourd’hui l’islamisme, même marginal chez les nomades, y a pourtant ses fidèles, principalement dans les banlieues défavorisées de Bichkek, d’Almaty ou d’Achkhabad, là où les populations déracinées ne se sentent plus assez marquées par leur appartenance ethnique pour conserver les traditions de leurs ancêtres, ni assez russophones pour pouvoir prétendre au monde de vie occidental des capitales. C’est au sein de ces mêmes populations qu’agissent aussi des mouvements protestants divers, comme les Témoins de Jéhovah ou encore l’Eglise mormone. Les sectes protestantes rencontrent un certain écho parmi les nomades, car tout en prêchant la rigueur de la foi, elles demeurent favorables à l’égalité des sexes réfutée par l’islamisme radical et permet ainsi aux femmes de conserver leurs acquis de l’époque soviétique. Ces sectes sont aussi pluriethniques, renforçant l’harmonie intercommunautaire, notamment parmi les populations russophones. Mais, au Turkménistan comme dans le nord de la Kirghizie, l’augmentation du poids des sectes protestantes ne va pas sans provoquer certaines tensions avec les religions traditionnelles, islam ou orthodoxie russe, les mariages ou les obsèques de proches servant parfois de terrains de confrontation entre les néo convertis et leurs parents restés fidèles à l’islamo-tengrisme de leurs aïeux.

Radicalisme religieux et menaces de balkanisation ethno-confessionnelle en Ouzbékistan et au Tadjikistan

En Ouzbékistan, au Tadjikistan et dans le sud de la Kirghizie, l’islam se trouve ici bien ancré, de par une tradition historique ancienne, et connaît de véritables courants contradictoires qui le traversent sur un fond de pauvreté et de chômage généralisé dans la jeunesse. La pratique d’un islam traditionnel, contrôlé par les mouftiiat, demeure très populaire chez les anciens, mais s’effrite chez les plus jeunes. Là, l’internationalisation des frontières, la réalisation du hadj (pèlerinage à La Mecque) et la venue constante de pèlerins missionnaires échappant au contrôle des autorités plus ou moins coercitives des Etats encouragent l’apparition d’autres formes moins conventionnelles et plus radicales que l’islam officiel. Plus religieuses que les nomades, les populations sédentaires sont particulièrement sensibles aux nouvelles formes du radicalisme islamique. Pour autant, ce radicalisme musulman est loin de constituer un tout homogène. Différentes écoles s’y opposent en son sein, entre les Nourjous prédicateurs turcs, le Jamat-i-Tablig arabo-pakistanais et le Hizb-out-Tahir. Les Nourjous, par un système de prédication rappelant les télévangélistes américains, visent plutôt un public lettré et urbain. Le Jamat-i-Tablig s’adresse au contraire principalement aux couches les plus défavorisées des grandes villes, tandis que le Hizb-out-Tahir a aussi ses fidèles en milieu rural dans la Vallée du Fergana et au Khorezm. Enfin, des jeunes désœuvrés et déjà depuis longtemps travaillés par les mouvements fondamentalistes musulmans finissent par rejoindre en Afghanistan les mouvements islamistes radicaux armés et affiliés à Al-Qaeda, comme le Mouvement Islamiste du Turkestan ou encore l’Union pour le Jihad Islamique, ou à constituer leurs supplétifs sur place lorsque ces derniers lancent régulièrement des offensives armées pour déstabiliser les régimes politiques autocratiques d’Asie centrale.

Photo de mosquée à Barskoon

Mosquée, village de Barskoon, Kirghizstan.Crédit : Francekoul.com / Novastan.org

 

Par leurs financements extérieurs, les mouvements islamistes ou protestants parviennent à remplacer l’Etat, là où il a partout démissionné : Assistance médicale et sanitaire, ouverture d’écoles et de crèches, transports publics privés, bourses d’études, emplois réservés… L’Etat devra donc, le plus urgemment possible, reprendre pied dans la vie sociale au risque de perdre sinon la partie devant ce cancer insidieux qui grignote peu à peu les sociétés centrasiatiques de l’intérieur. La question de la polygamie, du voile (et de la limitation des droits de la femme), de la nature de l’enseignement, de la propriété des biens religieux ou, en général, des relations entre l’Etat et les religions se pose chez un bon nombre des députés des parlements nationaux. En Kirghizie, si le sud religieux pourrait être séduit par de telles mesures, le nord laïc ne se retrouvant pas dans ces valeurs, pourrait à moyen terme se séparer du sud, au nom de la protection des valeurs kirghizes traditionnelles menacées.

 

David GAÜZERE

Directeur du Centre d’Observation des Sociétés d’Asie Centrale (COSAC)

Les Juifs d’Asie centrale : Entre exil et préservation identitaire (The Times of Israel)

 

THE TIMES OF ISRAEL

http://frblogs.timesofisrael.com/les-juifs-dasie-centrale-entre-exil-et-preservation-identitaire/

 

Les Juifs d’Asie centrale : Entre exil et préservation identitaire

1 MARS 2016, 11:05 1

Longtemps enclavée, l’Asie centrale post-soviétique s’ouvre aujourd’hui au reste du monde et lui présente la richesse de ses populations bigarrées et de leurs cultures. Parmi celles-ci, les Juifs d’Asie centrale ont la particularité d’être la plus ancienne et d’offrir un patrimoine millénaire.

Juifs séfarades autochtones et Juifs ashkénazes de Russie

La plus ancienne est la communauté ashkénaze boukhariote (plus communément appelée les « Juifs de Boukhara »), présente à Boukhara (Ouzbékistan actuel) dès le IVe siècle avant notre ère. Elle présente la particularité d’être de langue et de culture persane, à l’image de la majorité de la population de la ville.

Les persanophones d’Ouzbékistan sont cependant minoritaires dans le pays. Cette communauté est originaire de Perse et est venue s’établir à différentes périodes dans les oasis de Transoxiane, jusqu’au XVIIIe siècle. Les Juifs de Boukhara constituent actuellement la seule communauté autochtone non musulmane, qui a su perpétuer son héritage spécifique jusqu’à aujourd’hui.

Les Juifs boukhariotes étaient discriminés sous l’islam, sous le statut protecteur, mais contraignant de dhimmi. Mais, leur aspect « impur et incompatible au travail d’esclave » (Vambéry) perçu ainsi avec mépris par les populations locales paradoxalement les protégeait. Leurs activités bancaires n’étaient pas soumises au droit musulman et leur conféraient une certaine liberté d’action. Ils avaient aussi le droit de « toucher le sang et les corps » sans restrictions de temps ; ce qui les prédestinait à la médecine et les rendait donc indispensables au bien-être des populations locales. D’autres enfin ont formé de remarquables artisans et musiciens.

Jusqu’au XXe siècle, sensibles à la spécificité économique des Juifs, les émirs locaux (Boukhara, Kokand) les consultaient régulièrement et leur octroyaient le droit de pratiquer librement leur religion. Les Juifs boukhariotes, par leurs rabbins actifs et voyageurs, ne sont ainsi jamais restés en marge des débats théologiques du monde séfarade. A la fin du XVIIIe siècle, ils avaient notamment été visités par le Rabbin Iozef Maman Maaravi, originaire de Tétouan (Maroc), venu à Boukhara raviver la judaïté locale en la conformant au rite séfarade en l’expurgeant d’anciennes pratiques hétérodoxes locales.

Charmé par le lieu, le Rabbin avait fini par s’y installer à demeure et épouser une autochtone, puis avait envoyé deux de ses élèves se parfaire en judaïsme en Palestine ottomane et au Maroc (Poujol/Karimov).

La communauté ashkénaze n’a, quant à elle, pas d’origine centrasiatique. Elle résulte simplement de deux vagues d’émigration de Russie, la première accompagnant la conquête tsariste et la fondation de nouvelles villes-forteresses russes (Tachklent, Vernyï, Pichpek…) au milieu du XIXe siècle, la deuxième étant la transplantation en 1941 des Juifs d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie occidentale en Asie centrale par Staline, afin de les « protéger » de l’avancée militaire nazie. Parmi eux, priorité était donnée aux scientifiques, ingénieurs, ouvriers qualifiés et artistes.

Durant la période soviétique, les Juifs bénéficiaient d’un statut spécial. Leur pratique religieuse était bannie par l’athéisme officiel ; ce qui a contribué à altérer durablement leur identité. Mais, ils étaient reconnus comme une « nationalité », au même titre qu’une ethnie. Ils figuraient donc à part dans les recensements ethniques en URSS et disposaient depuis 1934 de leur propre république associée à la judaïté, le Birobidjan, située… à la frontière chinoise sur le fleuve Amour et dont la langue officielle était le yiddish, préférée à l’hébreu jugé trop religieux.

Cependant, si l’émigration vers le Birobidjan a suscité peu de vocations, celle vers Israël a signifié par son importance, entre 1917 et 1921, puis entre 1944 et 1948, le début de l’amoindrissement des communautés juives d’Asie centrale.

Rêves israéliens et péril identitaire

Dernière vague d’émigration, depuis la fin des années 1970, les départs vers Israël se sont faits plus nombreux, se multipliant depuis l’indépendance des Etats d’Asie centrale en 1991. La dégradation des conditions socio-économiques et l’indigénisation des républiques (instauration des langues nationales à la place du russe, non reconnaissance du tadjik en Ouzbékistan, instauration de quotas favorisant les nationaux dans les administrations…) sont souvent à la source de ces départs.

Les Juifs étaient encore estimés à près de 200 000 personnes en 1989, dont 37 000 Juifs Boukhariotes, répartis entre Boukhara, Samarkand, Tachkent et le Fergana ouzbek.

Les fantasmes suscités par un « eldorado israélien ou américain », souvent exagéré, mythifié et entretenu par le biais des communautés émigrées, sont l’autre raison de départs répondant davantage dans le cas présent à un désir de meilleures conditions de vie qu’à la dimension religieuse du retour, l’alyah.

Catherine Poujol affirme à ce sujet qu’« un fossé significatif s’établit entre les Boukhariotes et les Ashkénazes, fossé conforté par des facteurs socioprofessionnels et culturels et qui aura une grande incidence sur les trajectoires d’émigration: aux couches intellectuelles ashkénazes revient le choix plus fréquent des États-Unis ou de l’Europe, aux artisans ou petits boutiquiers boukhariotes, l’émigration à connotation religieuse et messianique vers Israël, du moins jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev. Ce fossé est, du reste, tout à fait perceptible dans les nouvelles implantations de ces deux groupes distincts, aussi bien en Israël qu’aux États-Unis, où les organisations communautaires, bien que largement connectées par les réseaux sociaux et Internet, sont repliées sur elles-mêmes, en terme d’alliances matrimoniales et d’ascension sociale » (Poujol).

En 2015, les Juifs ne sont plus que quelques milliers en Asie centrale, dont moins de 150 à Boukhara (Mirovalev). La quasi extinction de la communauté boukhariote pose désormais la question de la préservation de la mémoire et du patrimoine.

La nécessité de sauvegarde de la mémoire et du patrimoine

Le patrimoine juif est clairement en péril en Asie centrale. Les quelques 350 derniers Juifs de Douchanbe au Tadjikistan ne sont par exemple pas parvenus à sauver la synagogue et la yeshiva (centre d’étude de la Torah et du Talmud) de la ville, détruites en 2008 par les autorités tadjikes pour laisser place à l’extension du palais présidentiel (Mirovalev).

Les autres lieux de la judaïté sont pour le moment encore préservés. Les autres Etats d’Asie centrale font preuve d’une certaine tolérance envers leurs minorités religieuses. Mais, les populations disposent de peu de ressources privées et les fonds publics manquent. Il faut ajouter à cela la faible religiosité en milieu ashkénaze après plus de 70 ans d’athéisme officiel et où, durant ces années, la perte de la spécificité juive avait été encouragée par les autorités soviétiques au profit de l’assimilation à la nationalité russe. Si bien qu’aujourd’hui encore, les Juifs ashkénazes d’Asie centrale continuent dans chaque Etat à définir leur appartenance à la minorité russe.

Les communautés émigrées en Israël ont cependant, surtout en milieu séfarade, pris conscience de l’enjeu de la préservation de la mémoire et du patrimoine sur place. La communauté boukhariote forme sur place un groupe homogène et influent dans la vie politique israélienne (par le rôle notamment actif du Congrès mondial des Juifs de Boukhara en Israël).

Elle a aussi ses propres mécènes, les plus connus d’entre eux étant les hommes d’affaires Lev Levaev et Avraam Pinkhasov, fondateurs du Congrès mondial des Juifs de Boukhara en Israël ( http://www.asia-israel.co.il ) et proches du Likud, qui n’hésitent pas à financer des actions en direction de la préservation du patrimoine architectural et culturel de la communauté, tant en Asie centrale, qu’en Israël ou encore au Queens, la « Little Bukhara » de New-York.

Autre levier de la préservation de la mémoire et du patrimoine à Boukhara, le tourisme constitue par son apport de devises, un moyen fondamental d’entretien de la mémoire et des témoignages du passé.

Ainsi, autour du Bassin de Labi-Khaouz, le quartier juif principal continue à être entretenu et visité. En revanche, en périphérie de la ville, les tombes juives ne doivent leur préservation qu’aux actions de la communauté émigrée et pourraient être condamnées en cas d’extension de la ville.
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En Israël, les communautés juives russophones – séfarade boukhariote et ashkénaze – prennent désormais conscience que la préservation de leur identité spécifique en Asie centrale est impérative et que le temps est compté. Dans ce contre-la-montre, seule l’ouverture au tourisme, s’il n’est pas de masse, pourrait avoir raison de l’extinction à très court terme programmée de la judaïté centrasiatique.

Bibliographie

Всемирный Портал Asia-Israel (Portail Mondial Asie-Israël), Site du Congrès mondial des Juifs de Boukhara en Israël – http://www.asia-israel.co.il

« Мой Израиль (Mon Israël) », Журнал общины бухарских евреев Израиля (Revue de la Communauté des Juifs de Boukhara en Israël), 2016 –

Портал IzRus (Portail IzRus), Site des Juifs russophones en Israël – http://izrus.co.il

MIROVALEV Mansour, « Поздняя осень евреев Бухары (Le dernier automne des Juifs de Boukhara) », Fergana News, 2015 –

POUJOL Catherine, KARIMOV Elyor, « Les juifs de Boukhara ou la fin d’un espace-temps doublement minoritaire (1897-1918) », Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée, 2005, pp. 107-110 –

POUJOL Catherine, « Juifs boukhariotes en Asie centrale : Fin de partie », Regard sur l’Est, 2011 –

SOULEÏMANOV Raïs, BOROUKHOV Lazar’, « Мусульмане сожалеют, что евреи уезжают из Бухары (Les musulmans regrettent le départ des Juifs de Boukhara) », Islam.ru, 2011 

VAMBERY Arminius, Voyages d’un faux derviche, Ed. Librairie You-Feng (Coll. Secondes), Paris, 1873 (Ré-édition en 1987), 406 pp.

 

Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise (Recension) (Mediapart)

 

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/david-gauzere/blog/161012/du-djihad-aux-larmes-d-allah-afghanistan-les-sept-piliers-de-la-betis

 

C’est la plume d’une personne révoltée, ulcérée par les « bêtises » commises par l’Occident en Afghanistan qui s’exprime. Dans son dernier ouvrage intitulé Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise[1], le Colonel, aujourd’hui à la retraite, René CAGNAT cherche à faire réfléchir son lecteur à travers son expérience de terrain en Asie centrale et sa riche carrière militaire sur les enseignements à tirer de plus de dix ans d’intervention occidentale en Afghanistan.

Le résultat est loin d’être brillant, même si au plan local des initiatives individuelles louables ont pu être menées, notamment par l’armée française depuis 2007 dans la Vallée de la Kapisa : la construction d’un puits, d’une ferme collective, d’une école, d’une route… Ces quelques mesures isolées ne peuvent hélas cacher la profonde incompréhension née de plus de dix ans de présence de troupes étrangères sur le sol afghan. Il est vrai qu’entre « ces pouilleux de talibans » et les « extraterrestres » otaniens, deux mondes clos s’opposent. Les talibans, de plus en plus relayés par des masses rurales afghanes traumatisées à la fois par les « erreurs » des bombardements intensifs des forces de l’OTAN et le retranchement des troupes alliées dans des camps fortifiés inaccessibles, s’appuient sur leur longue tradition pachtoune de guérilleros autant endurcis par les rigueurs du climat continental que par une longue tradition de luttes tribales intestines et d’opposition systématique à travers l’Histoire à tous les colonisateurs depuis l’époque d’Alexandre le Grand. De ce caractère bien trempé et moulé dans un islam de tradition et de combat permanent, ressortent des capacités de résistances exceptionnelles faisant que quelques milliers de talibans pachtouns arrivent aujourd’hui à faire plier les meilleures armées du monde, suréquipées et dotées des derniers équipements technologiques. En face, les forces de l’OTAN peuvent toujours faire de l’Afghanistan leur territoire d’expérimentation de leurs dernières trouvailles technologiques, la technicité des matériels et la méconnaissance du terrain hautement montagneux et enclavé qu’est l’Afghanistan ne suffisent pas à mettre hors d’état de nuire une résistance afghane chaque jour plus vigoureuse. D’autant plus que l’auteur enfonce le clou en évoquant la méconnaissance des réalités du terrain par les leviers politiques et militaires de la chaine du commandement en Europe et aux Etats-Unis. L’Occident ignore les réalités afghanes et, encore placé dans une logique de guerre froide, refuse de tendre l’oreille à une Russie prête à lui faire profiter des leçons de son échec passé, du temps de l’URSS, en Afghanistan. Qui plus est, si la plupart des Etats occidentaux ont découvert l’Afghanistan à partir de 2001, les Britanniques auraient pu cependant faire partager leur expérience passée, tirée du Grand Jeu qui les a opposés à l’Empire russe au XIXe siècle, de cette expérience durement payée en vies humaines dans des guerres qui les avaient déjà affrontés aux ancêtres des Pachtouns actuels. Or, les Britanniques d’aujourd’hui n’ont pas retenu les leçons d’un passé pourtant récent et, dans un suivisme aveugle, ont décidé de coller avec d’autres pays – dont la France – aux plans funestes du « djihad du Président Bush ».

Née d’une soif de vengeance au traumatisme du 11 Septembre 2001, la réponse américaine, bientôt otanienne, fut furtive et non préparée. Il fallait alors punir vite et massivement en rétablissant les comptes funèbres et civils des deux camps. De cette impréparation la plus totale, pour René CAGNAT, sept grandes erreurs ou « bêtises » ont été commises par les Occidentaux :

1-       Le recours à des bombardements massifs contre le peuple afghan, ayant immédiatement suscité l’hostilité de ces derniers

2-       L’absence de connaissance du milieu de vie des Pachtouns et de la porosité de la Ligne Durand établie entre l’Afghanistan et le Pakistan

3-       L’imposition impossible d’une tentative de démocratisation à l’occidentale dans un Etat oriental et aux structures patriarcales et traditionnelles

4-       L’absence de connections entre les troupes occidentales et la population locale et la réticence à utiliser les techniques du renseignement pour mener ensuite des actions ciblées

5-       La faiblesse de l’aide économique et humanitaire par rapport aux dépenses militaires engagées et la concentration de cette aide dans les villes au détriment des campagnes

6-       La sous-estimation de la portée de l’islamisme, du fanatisme et du terrorisme par l’absence de relations suivies entre les sphères politiques et militaires et les experts de la région

7-       L’absence de lutte contre le trafic de drogues pour ménager les alliés de l’Alliance du Nord très impliqués dans le trafic

J’en noterai pour ma part une huitième, évoquée par l’auteur à la fin de son ouvrage (mais non comptabilisée), l’absence d’inclusion de l’Afghanistan dans la sphère centrasiatique par nos dirigeants politiques et militaires. Pourtant, au nord du Massif de l’Hindou-Kouch, les zones turkménophones, ouzbékophones et tadjilophones se rattachent culturellement à l’Asie centrale postsoviétique voisine, étendue au Xinjiang en Chine. En ouvrant le couvercle de la cocotte minute afghane, les Occidentaux risquent désormais de s’enfermer dans un piège non contrôlé et pouvant désormais s’étendre au-delà de la limite frontalière du Piandj, séparant l’Afghanistan des républiques centrasiatiques. Les maux afghans ont désormais déjà franchi le fleuve. Les réseaux de la drogue et de la criminalité organisée noyautent de plus en plus les pouvoirs politiques autoritaires, vieillissants et corrompus des républiques centrasiatiques, tandis que l’expansion d’un terrorisme islamiste en provenance des medersas pakistanaises et relayé par le Mouvement Islamiste du Turkestan et de ses succursales nationales grignote chaque jour des sociétés restées jusque-là étrangères à l’intolérance et au fanatisme. Même les Etats de tradition nomade que sont la Kirghizie et le Kazakhstan ne sont plus aujourd’hui épargnés par ce fléau qui, sur un fond de paupérisation sociale, touche désormais les portes de l’Union européenne en s’étendant au Tatarstan et au Caucase. Aussi, René CAGNAT, qui se plaint à juste titre de ne pas être entendu par nos dirigeants, souhaiterait qu’à défaut de « pouvoir guérir l’Afghanistan de ses plaies », que nous puissions encore préserver l’Asie centrale par l’installation de forces armées de part et d’autre du Piandj et par un étroit travail de collaboration avec l’armée russe (la 201e division de l’armée russe étant déjà stationnée au nord du fleuve).

Afin de renforcer la crédibilité de son propos, l’auteur n’hésite pas à republier dans un ordre chronologique à la suite de quelques pages de présentation actualisées des articles personnels parus entre 2002 et 2012 dans différents organes de presse en France. Outre l’expérience du terrain complétée d’une certaine érudition, René CAGNAT tient par une relation intimiste avec ses lecteurs à faire partager l’évolution de sa pensée à propos de l’Afghanistan et de l’Asie centrale en plus de dix ans de conflit. Il n’hésite pas enfin à laisser s’exprimer ses sentiments, combattant au quotidien l’indicible et le politiquement correct et donnant à parité égale et sans jugement la parole à tous les acteurs du conflit. Sa seule mission est de témoigner et de faire partager son expérience, afin que nous, ses lecteurs, soyons de plus en plus nombreux à comprendre la partie qui se joue actuellement en Afghanistan et qui pourrait bien à très court terme avoir des conséquences sur notre vie de tous les jours en France.

David GAÜZERE

Docteur en Géographie Humaine et Sociale – Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 – Spécialiste Asie centrale postsoviétique (questions de sécurité et de lutte contre le terrorisme)

 


[1] René CAGNAT, Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise, Ed. du Rocher, Paris, Août 2012, 152 pp.

 

Quelle rumeur des steppes? (Recension) (Mediapart)

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/david-gauzere/blog/130512/quelle-rumeur-des-steppes

 

La rumeur des steppes participe de ces murmures qui, à tout moment de l’Histoire, se sont  brusquement transformés en tumultes, de ces événements éruptifs, qui viennent de temps à autre troubler la fausse quiétude des oasis de Transoxiane et, dans la steppe, l’ordre ancestral établi de l’ « adat » [1] .

Critique de l’ouvrage La rumeur des steppes (2e édition) de René CAGNAT

La rumeur des steppes participe de ces murmures qui, à tout moment de l’Histoire, se sont  brusquement transformés en tumultes, de ces événements éruptifs, qui viennent de temps à autre troubler la fausse quiétude des oasis de Transoxiane et, dans la steppe, l’ordre ancestral établi de l’ « adat » [1] .

René Cagnat l’a encore dernièrement vérifié en se rendant à Och les 9 et 10 juin 2010 (pp. 224-225). Il y décrivait alors une ville encore paisible et joyeuse, où rien ne préfigurait  le pire, qui allait bientôt survenir. Quelques heures plus tard, la rumeur transformait déjà la « belle endormie » du Fergana en un volcan en colère, où le magma incandescent de la haine et de la bêtise détruisait les bâtiments et les hommes et séparait à jamais les cœurs, où de manière irraisonnée et impulsive, la bestialité des uns et des autres s’exprimait au grand jour, avant que quelques semaines fassent fi des stigmates du passé et, dans une amnésie généralisée, digne des « mankourt »[2] mongol et soviétique, laissent place à la normalité des sourires légendaires comme si rien ne s’était  produit.

Pour autant, René Cagnat n’a pas été désorienté. A partir de sa parfaite connaissance du terrain, l’auteur de La rumeur des steppes a su une fois de plus, pour l’explication du pogrom et des évolutions antérieures et ultérieures, écarter les analyses juridiques et sociétales absconses et ennuyeuses tout en privilégiant les exemples et les récits, résultats de rencontres personnelles. Il parvient ainsi, à la fois, à informer et distraire. Par cette démarche, il a réussi à présenter avec précision l’ensemble des paradoxes de cette région encore largement méconnue en Europe qu’est l’Asie centrale post-soviétique.

Monde de steppes, de déserts, d’oasis et de hautes montagnes, l’Asie centrale renferme les populations les plus bigarrées, fruits de son Histoire et de sa situation de carrefour entre l’Orient et l’Occident sur la Route de la Soie. Quelle surprise pour le lecteur-voyageur en quête d’exotisme, dont l’auteur partage l’exaltation, de rencontrer au détour d’un chemin une Coréenne vendant son riz sur les étals de Nukus ou encore un berger yagnob, dernier descendant direct de la riche civilisation sogdienne des VIIe et VIIIe siècles, traversant un village tadjik suivi de ses moutons ! Aujourd’hui, les cinq Etats indépendants qui composent l’Asie centrale ex-soviétique – Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan, Kirghizie – connaissent tous les mêmes contradictions, autrefois diluées dans le ciment du communisme soviétique. La nouvelle capitale du Kazakhstan, Astana, dont René Cagnat retrace les différentes aberrations architecturales et sociales nées au tournant des années 2000, illustre clairement ces paradoxes centrasiatiques : constat résigné des blocs de verre et d’acier – pâle copie de l’idéal urbaniste occidental – dont les constructions hâtives et bâclées ont été réalisées sans souci des exigences écologiques, climatiques et telluriques et, inversement, évocation permanente de l’habitat des anciens, la yourte, rare héritage commun encore préservé d’une tradition qui s’effrite jour après jour ; opulence insolente des proches du Président Nazarbaev, tous issus de la Grande Horde, tranchant avec la précarité honteuse des déracinés des zones sinistrées de l’ouest kazakh, de Janaozen notamment, qui viennent chaque jour s’agglutiner dans la périphérie insalubre d’un nouvel eldorado improbable ; fatalisme nonchalant et quelque part nostalgique et attachant des Russes contrastant avec la vitalité entrepreneuriale de Kazakhs projetés du jour au lendemain à grand coups de pétrodollars dans la modernité effrénée de la mondialisation  (pp. 265-275). A un moindre degré, les mêmes paradoxes se répètent, des grandes métropoles d’Achkhabad à Tachkent aux plus modestes capitales des pays de montagnes, Douchanbe, Bichkek et Almaty, l’ancienne capitale du Kazakhstan.

Les campagnes centrasiatiques n’échappent pas non plus aux contradictions temporelles : La berline allemande dernier cri y cotoie encore le cheval. Le téléphone portable aide désormais les « chaban[3] » à rassembler les troupeaux lors des transhumances sur les « jaïloo[4] » kirghiz.

Cette région se retrouve aujourd’hui sur un seuil, entre deux mondes, celui de l’ère soviétique révolue qu’elle quitte avec regret, contrainte et forcée, et celui de la mondialisation, dont elle a encore du mal à maîtriser les contours. Quel modèle de mondialisation choisir ? Celui de l’Occident vanté à grands renforts de dollars et de spots publicitaires agressifs ? Celui de l’islam ou des sectes protestantes, qui vient en force apporter de fausses réponses et de vraies prébendes à des populations en crise matérielle et morale ? L’émigration vers la Russie, dont les revenus font vivre les régions montagneuses les plus déshéritées de l’Altaï kazakh au Pamir tadjik ? D’autres modèles encore ?…

Pourtant, du tréfonds des plaines irradiées de Semeï (Semipalatinsk) aux bicoques en perdition de Mourgab, en passant par les sables marins salinisés et rendus stériles de Mouïnak, le sourire – à l’image de celui retrouvé de Rakhmandjon, le petit enfant martyr du prologue du livre – émane constamment de l’âpre adversité où vit cette région depuis 1991, offrant à la lecture de chaque récit une leçon de courage et d’optimisme, qui remet durablement en cause les dogmes et les certitudes matérialistes du lecteur européen.

L’auteur, à juste titre, n’est pas tendre avec l’Européen, alias Américain, ce « Martien » (pp. 195-205), qui a cru bon, sans se soucier des particularités locales, venir sous couvert humanitaire, imposer ses visions et ses certitudes à des sociétés longtemps épargnées par les tumultes du monde extérieur. L’Européen sait tout et a réponse à tout. Du moins en est-il persuadé. Pourtant, au moment de la reparution de La rumeur des steppes, l’Européen doit précipitamment retirer ses soldats et ses conseillers d’Afghanistan à la suite de certitudes irréfléchies se transformant en erreurs irréparables et, qui plus est, assurer la défense d’une Asie centrale préalablement vulnérabilisée par ses soins. Or, de par son ignorance totale du terrain, l’Européen n’a toujours pas compris qu’en fragilisant l’Asie centrale, c’est la « tcherta[5] » de l’Europe-même que l’on détruit. L’islamisme radical, le trafic de drogues et la criminalité organisée sont des fléaux, naguère encore marginaux en Asie centrale, mais qui aujoud’hui frappent avec de plus en plus d’insistance aux portes d’une Europe toujours insouciante et candide.

Ce passionné et fin connaisseur de l’Asie centrale qu’est René Cagnat dénonce tout au long de son ouvrage cet égoïsme européen qui, désormais et insidieusement, se propage  parmi des populations locales au départ bienveillantes et amicales. L’argent s’instille partout et corrompt les cœurs à l’image de ce chef de chantier kirghiz, perdu entre deux mondes (p. 279). Allié à la concussion des autorités et à la force du « localisme », qu’il soit clanique ou tribal, le dollar participe à la déliquescence des Etats, des sociétés et des hommes. L’auteur, dans un cri d’alarme, appelle son lecteur à ne pas abandonner l’Asie centrale à un triste sort et à percevoir avant tout dans notre prochain turkestanais ce qu’il a de meilleur.

La Kirghizie illustre à elle seule et à un degré paroxysmique les paradoxes de l’Asie centrale. En cette année 2010, ce pays des Monts Célestes a connu le pire à Och, comme le meilleur à Bichkek. Unique dans la région, la « démocratie kirghize », cahin-caha, est toujours là, depuis peu remise en selle après quelques turpitudes en ce jour pluvieux et venteux de la révolution du 7 avril. Le sang des jeunes martyrs qui a coulé sur la Place Ala-Too de Bichkek, comme la fierté à ce sujet des bergers des « jaïloo » verdoyants de Sousamyr, de Kotchkor et d’ailleurs montrent que le chemin de la démocratie est bien tracé dans les esprits et qu’il survivra, quoi qu’il advienne, aux nombreuses traverses qui l’attendent encore, tout en séduisant toujours plus de jeunes dans les autres pays d’Asie centrale.

De cette « démocratie kirghize » où il a établi son lieu de résidence, René Cagnat nous invite  à ne pas rester indifférents au futur de l’Asie centrale, qui est aussi le nôtre, et à nous inspirer de cette rumeur des steppes réactualisée (et rééditée) pour mieux comprendre qu’ici comme ailleurs, le devenir des hommes ne peut jamais être établi par de simples schémas prédéfinis à l’avance. Il nous enjoint, pour éviter le choc des civilisations,  de mieux connaître, d’un peuple à l’autre, nos points communs et nos différences afin d’édifier des passerelles solides et durables qui, de part et d’autre de l’Oural et du Bosphore, pourront nous préserver des dangers nés de l’ignorance, de l’incompréhension, de l’aveuglement et nous apprendre à renouer avec les valeurs optimistes et humanistes qui nous inspiraient naguère.

David GAÜZERE

Expert sur la Kirghizie et le Kazakhstan

Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase post-soviétique

 

 


[1] Loi coutumière des nomades kazakhs, kirghiz et turkmènes

[2] Sous les Mongols, actes de maltraitance destinés aux captifs, ayant pour but la perte de leur mémoire et de leur conscience d’hommes

[3] Berger

[4] Pâturage d’estive chez les Kirghiz

[5] Ligne de fortifications de l’Empire russe tenue par les Cosaques aux XVIIIe et XIXe siècles face à la steppe