Asie centrale, essai de prospective : « les jeux sont faits… ou presque ! 1 (Revue de Défense Nationale)

 

REVUE DE DEFENSE NATIONALE

 

N° 789 Avril 2016
Asie centrale, essai de prospective : « les jeux sont faits…  ou presque ! » (1/2)René Cagnat

L’Asie centrale pourrait connaître une déstabilisation inquiétante avec la montée de l’islamisme radical, particulièrement au Tadjikistan et au Turkménistan, qui pourraient être les prochaines cibles des djihadistes, d’autant plus que le népotisme et la corruption accroissent le mécontentement des opinions publiques.

http://www.defnat.fr/site_fr/archives/res_auteurs.php?caut=174

Quo Vadis, Afghanistan ? (Revue de Défense Nationale)

 

REVUE DE DEFENSE NATIONALE

 

N° 769 Avril 2014
Quo Vadis, Afghanistan ? René Cagnat, David Gaüzère

Pour esquisser trois scénarios afghans marqués par l’incertitude et le retour aux fondamentaux locaux et régionaux, les auteurs évaluent les parts du rêve, du caché, les facteurs déterminants, les probabilités qui caractérisent la situation de l’Afghanistan à la veille des élections et avant le départ de la Fias fin 2014.

http://www.defnat.fr/site_fr/archives/res_auteurs.php?caut=4363

Afghanistan, contexte d’un retrait : triste réalité (Revue de Défense Nationale)

 

REVUE DE DEFENSE NATIONALE

 

N° 767 Février 2014
Afghanistan, contexte d’un retrait : triste réalité René Cagnat, David Gaüzère

Quand on fait le bilan avec les auteurs d’une décennie de guerre en Afghanistan, ce qui frappe d’abord c’est son coût humain; puis c’est le rôle central qu’ont pris dans la société afghane la religion et ses clercs, la drogue et ses circuits. Dans ce paysage confus, reste à évaluer l’articulation entre le contexte taliban et la stratégie américaine qui déterminera les scénarios possibles pour une région en danger.

http://www.defnat.fr/site_fr/archives/res_auteurs.php?caut=4363

Le triptyque des organisations terroristes islamistes : Asie centrale, Caucase, Afrique sahélienne, Corne de l’Afrique (Revue de Défense Nationale)

 

REVUE DE DEFENSE NATIONALE

 

N° 756 Janvier 2013
Le triptyque des organisations terroristes islamistes : Asie centrale, Caucase, Afrique sahélienne, Corne de l’AfriqueDavid Gaüzère

On peut relever des indices concordants d’une véritable stratégie commune de déstabilisation des États par les organisations terroristes islamistes, que ce soit en Asie centrale ou en Afrique subsaharienne. Elle se déploie en trois temps, à partir d’un sanctuaire, avec l’appui d’une zone grise vers un objectif à conquérir. C’est ce que l’auteur met en évidence avec des exemples précis.

http://www.defnat.fr/site_fr/archives/res_auteurs.php?caut=4363

Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise (Recension) (Mediapart)

 

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/david-gauzere/blog/161012/du-djihad-aux-larmes-d-allah-afghanistan-les-sept-piliers-de-la-betis

 

C’est la plume d’une personne révoltée, ulcérée par les « bêtises » commises par l’Occident en Afghanistan qui s’exprime. Dans son dernier ouvrage intitulé Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise[1], le Colonel, aujourd’hui à la retraite, René CAGNAT cherche à faire réfléchir son lecteur à travers son expérience de terrain en Asie centrale et sa riche carrière militaire sur les enseignements à tirer de plus de dix ans d’intervention occidentale en Afghanistan.

Le résultat est loin d’être brillant, même si au plan local des initiatives individuelles louables ont pu être menées, notamment par l’armée française depuis 2007 dans la Vallée de la Kapisa : la construction d’un puits, d’une ferme collective, d’une école, d’une route… Ces quelques mesures isolées ne peuvent hélas cacher la profonde incompréhension née de plus de dix ans de présence de troupes étrangères sur le sol afghan. Il est vrai qu’entre « ces pouilleux de talibans » et les « extraterrestres » otaniens, deux mondes clos s’opposent. Les talibans, de plus en plus relayés par des masses rurales afghanes traumatisées à la fois par les « erreurs » des bombardements intensifs des forces de l’OTAN et le retranchement des troupes alliées dans des camps fortifiés inaccessibles, s’appuient sur leur longue tradition pachtoune de guérilleros autant endurcis par les rigueurs du climat continental que par une longue tradition de luttes tribales intestines et d’opposition systématique à travers l’Histoire à tous les colonisateurs depuis l’époque d’Alexandre le Grand. De ce caractère bien trempé et moulé dans un islam de tradition et de combat permanent, ressortent des capacités de résistances exceptionnelles faisant que quelques milliers de talibans pachtouns arrivent aujourd’hui à faire plier les meilleures armées du monde, suréquipées et dotées des derniers équipements technologiques. En face, les forces de l’OTAN peuvent toujours faire de l’Afghanistan leur territoire d’expérimentation de leurs dernières trouvailles technologiques, la technicité des matériels et la méconnaissance du terrain hautement montagneux et enclavé qu’est l’Afghanistan ne suffisent pas à mettre hors d’état de nuire une résistance afghane chaque jour plus vigoureuse. D’autant plus que l’auteur enfonce le clou en évoquant la méconnaissance des réalités du terrain par les leviers politiques et militaires de la chaine du commandement en Europe et aux Etats-Unis. L’Occident ignore les réalités afghanes et, encore placé dans une logique de guerre froide, refuse de tendre l’oreille à une Russie prête à lui faire profiter des leçons de son échec passé, du temps de l’URSS, en Afghanistan. Qui plus est, si la plupart des Etats occidentaux ont découvert l’Afghanistan à partir de 2001, les Britanniques auraient pu cependant faire partager leur expérience passée, tirée du Grand Jeu qui les a opposés à l’Empire russe au XIXe siècle, de cette expérience durement payée en vies humaines dans des guerres qui les avaient déjà affrontés aux ancêtres des Pachtouns actuels. Or, les Britanniques d’aujourd’hui n’ont pas retenu les leçons d’un passé pourtant récent et, dans un suivisme aveugle, ont décidé de coller avec d’autres pays – dont la France – aux plans funestes du « djihad du Président Bush ».

Née d’une soif de vengeance au traumatisme du 11 Septembre 2001, la réponse américaine, bientôt otanienne, fut furtive et non préparée. Il fallait alors punir vite et massivement en rétablissant les comptes funèbres et civils des deux camps. De cette impréparation la plus totale, pour René CAGNAT, sept grandes erreurs ou « bêtises » ont été commises par les Occidentaux :

1-       Le recours à des bombardements massifs contre le peuple afghan, ayant immédiatement suscité l’hostilité de ces derniers

2-       L’absence de connaissance du milieu de vie des Pachtouns et de la porosité de la Ligne Durand établie entre l’Afghanistan et le Pakistan

3-       L’imposition impossible d’une tentative de démocratisation à l’occidentale dans un Etat oriental et aux structures patriarcales et traditionnelles

4-       L’absence de connections entre les troupes occidentales et la population locale et la réticence à utiliser les techniques du renseignement pour mener ensuite des actions ciblées

5-       La faiblesse de l’aide économique et humanitaire par rapport aux dépenses militaires engagées et la concentration de cette aide dans les villes au détriment des campagnes

6-       La sous-estimation de la portée de l’islamisme, du fanatisme et du terrorisme par l’absence de relations suivies entre les sphères politiques et militaires et les experts de la région

7-       L’absence de lutte contre le trafic de drogues pour ménager les alliés de l’Alliance du Nord très impliqués dans le trafic

J’en noterai pour ma part une huitième, évoquée par l’auteur à la fin de son ouvrage (mais non comptabilisée), l’absence d’inclusion de l’Afghanistan dans la sphère centrasiatique par nos dirigeants politiques et militaires. Pourtant, au nord du Massif de l’Hindou-Kouch, les zones turkménophones, ouzbékophones et tadjilophones se rattachent culturellement à l’Asie centrale postsoviétique voisine, étendue au Xinjiang en Chine. En ouvrant le couvercle de la cocotte minute afghane, les Occidentaux risquent désormais de s’enfermer dans un piège non contrôlé et pouvant désormais s’étendre au-delà de la limite frontalière du Piandj, séparant l’Afghanistan des républiques centrasiatiques. Les maux afghans ont désormais déjà franchi le fleuve. Les réseaux de la drogue et de la criminalité organisée noyautent de plus en plus les pouvoirs politiques autoritaires, vieillissants et corrompus des républiques centrasiatiques, tandis que l’expansion d’un terrorisme islamiste en provenance des medersas pakistanaises et relayé par le Mouvement Islamiste du Turkestan et de ses succursales nationales grignote chaque jour des sociétés restées jusque-là étrangères à l’intolérance et au fanatisme. Même les Etats de tradition nomade que sont la Kirghizie et le Kazakhstan ne sont plus aujourd’hui épargnés par ce fléau qui, sur un fond de paupérisation sociale, touche désormais les portes de l’Union européenne en s’étendant au Tatarstan et au Caucase. Aussi, René CAGNAT, qui se plaint à juste titre de ne pas être entendu par nos dirigeants, souhaiterait qu’à défaut de « pouvoir guérir l’Afghanistan de ses plaies », que nous puissions encore préserver l’Asie centrale par l’installation de forces armées de part et d’autre du Piandj et par un étroit travail de collaboration avec l’armée russe (la 201e division de l’armée russe étant déjà stationnée au nord du fleuve).

Afin de renforcer la crédibilité de son propos, l’auteur n’hésite pas à republier dans un ordre chronologique à la suite de quelques pages de présentation actualisées des articles personnels parus entre 2002 et 2012 dans différents organes de presse en France. Outre l’expérience du terrain complétée d’une certaine érudition, René CAGNAT tient par une relation intimiste avec ses lecteurs à faire partager l’évolution de sa pensée à propos de l’Afghanistan et de l’Asie centrale en plus de dix ans de conflit. Il n’hésite pas enfin à laisser s’exprimer ses sentiments, combattant au quotidien l’indicible et le politiquement correct et donnant à parité égale et sans jugement la parole à tous les acteurs du conflit. Sa seule mission est de témoigner et de faire partager son expérience, afin que nous, ses lecteurs, soyons de plus en plus nombreux à comprendre la partie qui se joue actuellement en Afghanistan et qui pourrait bien à très court terme avoir des conséquences sur notre vie de tous les jours en France.

David GAÜZERE

Docteur en Géographie Humaine et Sociale – Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 – Spécialiste Asie centrale postsoviétique (questions de sécurité et de lutte contre le terrorisme)

 


[1] René CAGNAT, Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise, Ed. du Rocher, Paris, Août 2012, 152 pp.

 

Quelle rumeur des steppes? (Recension) (Mediapart)

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/david-gauzere/blog/130512/quelle-rumeur-des-steppes

 

La rumeur des steppes participe de ces murmures qui, à tout moment de l’Histoire, se sont  brusquement transformés en tumultes, de ces événements éruptifs, qui viennent de temps à autre troubler la fausse quiétude des oasis de Transoxiane et, dans la steppe, l’ordre ancestral établi de l’ « adat » [1] .

Critique de l’ouvrage La rumeur des steppes (2e édition) de René CAGNAT

La rumeur des steppes participe de ces murmures qui, à tout moment de l’Histoire, se sont  brusquement transformés en tumultes, de ces événements éruptifs, qui viennent de temps à autre troubler la fausse quiétude des oasis de Transoxiane et, dans la steppe, l’ordre ancestral établi de l’ « adat » [1] .

René Cagnat l’a encore dernièrement vérifié en se rendant à Och les 9 et 10 juin 2010 (pp. 224-225). Il y décrivait alors une ville encore paisible et joyeuse, où rien ne préfigurait  le pire, qui allait bientôt survenir. Quelques heures plus tard, la rumeur transformait déjà la « belle endormie » du Fergana en un volcan en colère, où le magma incandescent de la haine et de la bêtise détruisait les bâtiments et les hommes et séparait à jamais les cœurs, où de manière irraisonnée et impulsive, la bestialité des uns et des autres s’exprimait au grand jour, avant que quelques semaines fassent fi des stigmates du passé et, dans une amnésie généralisée, digne des « mankourt »[2] mongol et soviétique, laissent place à la normalité des sourires légendaires comme si rien ne s’était  produit.

Pour autant, René Cagnat n’a pas été désorienté. A partir de sa parfaite connaissance du terrain, l’auteur de La rumeur des steppes a su une fois de plus, pour l’explication du pogrom et des évolutions antérieures et ultérieures, écarter les analyses juridiques et sociétales absconses et ennuyeuses tout en privilégiant les exemples et les récits, résultats de rencontres personnelles. Il parvient ainsi, à la fois, à informer et distraire. Par cette démarche, il a réussi à présenter avec précision l’ensemble des paradoxes de cette région encore largement méconnue en Europe qu’est l’Asie centrale post-soviétique.

Monde de steppes, de déserts, d’oasis et de hautes montagnes, l’Asie centrale renferme les populations les plus bigarrées, fruits de son Histoire et de sa situation de carrefour entre l’Orient et l’Occident sur la Route de la Soie. Quelle surprise pour le lecteur-voyageur en quête d’exotisme, dont l’auteur partage l’exaltation, de rencontrer au détour d’un chemin une Coréenne vendant son riz sur les étals de Nukus ou encore un berger yagnob, dernier descendant direct de la riche civilisation sogdienne des VIIe et VIIIe siècles, traversant un village tadjik suivi de ses moutons ! Aujourd’hui, les cinq Etats indépendants qui composent l’Asie centrale ex-soviétique – Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan, Kirghizie – connaissent tous les mêmes contradictions, autrefois diluées dans le ciment du communisme soviétique. La nouvelle capitale du Kazakhstan, Astana, dont René Cagnat retrace les différentes aberrations architecturales et sociales nées au tournant des années 2000, illustre clairement ces paradoxes centrasiatiques : constat résigné des blocs de verre et d’acier – pâle copie de l’idéal urbaniste occidental – dont les constructions hâtives et bâclées ont été réalisées sans souci des exigences écologiques, climatiques et telluriques et, inversement, évocation permanente de l’habitat des anciens, la yourte, rare héritage commun encore préservé d’une tradition qui s’effrite jour après jour ; opulence insolente des proches du Président Nazarbaev, tous issus de la Grande Horde, tranchant avec la précarité honteuse des déracinés des zones sinistrées de l’ouest kazakh, de Janaozen notamment, qui viennent chaque jour s’agglutiner dans la périphérie insalubre d’un nouvel eldorado improbable ; fatalisme nonchalant et quelque part nostalgique et attachant des Russes contrastant avec la vitalité entrepreneuriale de Kazakhs projetés du jour au lendemain à grand coups de pétrodollars dans la modernité effrénée de la mondialisation  (pp. 265-275). A un moindre degré, les mêmes paradoxes se répètent, des grandes métropoles d’Achkhabad à Tachkent aux plus modestes capitales des pays de montagnes, Douchanbe, Bichkek et Almaty, l’ancienne capitale du Kazakhstan.

Les campagnes centrasiatiques n’échappent pas non plus aux contradictions temporelles : La berline allemande dernier cri y cotoie encore le cheval. Le téléphone portable aide désormais les « chaban[3] » à rassembler les troupeaux lors des transhumances sur les « jaïloo[4] » kirghiz.

Cette région se retrouve aujourd’hui sur un seuil, entre deux mondes, celui de l’ère soviétique révolue qu’elle quitte avec regret, contrainte et forcée, et celui de la mondialisation, dont elle a encore du mal à maîtriser les contours. Quel modèle de mondialisation choisir ? Celui de l’Occident vanté à grands renforts de dollars et de spots publicitaires agressifs ? Celui de l’islam ou des sectes protestantes, qui vient en force apporter de fausses réponses et de vraies prébendes à des populations en crise matérielle et morale ? L’émigration vers la Russie, dont les revenus font vivre les régions montagneuses les plus déshéritées de l’Altaï kazakh au Pamir tadjik ? D’autres modèles encore ?…

Pourtant, du tréfonds des plaines irradiées de Semeï (Semipalatinsk) aux bicoques en perdition de Mourgab, en passant par les sables marins salinisés et rendus stériles de Mouïnak, le sourire – à l’image de celui retrouvé de Rakhmandjon, le petit enfant martyr du prologue du livre – émane constamment de l’âpre adversité où vit cette région depuis 1991, offrant à la lecture de chaque récit une leçon de courage et d’optimisme, qui remet durablement en cause les dogmes et les certitudes matérialistes du lecteur européen.

L’auteur, à juste titre, n’est pas tendre avec l’Européen, alias Américain, ce « Martien » (pp. 195-205), qui a cru bon, sans se soucier des particularités locales, venir sous couvert humanitaire, imposer ses visions et ses certitudes à des sociétés longtemps épargnées par les tumultes du monde extérieur. L’Européen sait tout et a réponse à tout. Du moins en est-il persuadé. Pourtant, au moment de la reparution de La rumeur des steppes, l’Européen doit précipitamment retirer ses soldats et ses conseillers d’Afghanistan à la suite de certitudes irréfléchies se transformant en erreurs irréparables et, qui plus est, assurer la défense d’une Asie centrale préalablement vulnérabilisée par ses soins. Or, de par son ignorance totale du terrain, l’Européen n’a toujours pas compris qu’en fragilisant l’Asie centrale, c’est la « tcherta[5] » de l’Europe-même que l’on détruit. L’islamisme radical, le trafic de drogues et la criminalité organisée sont des fléaux, naguère encore marginaux en Asie centrale, mais qui aujoud’hui frappent avec de plus en plus d’insistance aux portes d’une Europe toujours insouciante et candide.

Ce passionné et fin connaisseur de l’Asie centrale qu’est René Cagnat dénonce tout au long de son ouvrage cet égoïsme européen qui, désormais et insidieusement, se propage  parmi des populations locales au départ bienveillantes et amicales. L’argent s’instille partout et corrompt les cœurs à l’image de ce chef de chantier kirghiz, perdu entre deux mondes (p. 279). Allié à la concussion des autorités et à la force du « localisme », qu’il soit clanique ou tribal, le dollar participe à la déliquescence des Etats, des sociétés et des hommes. L’auteur, dans un cri d’alarme, appelle son lecteur à ne pas abandonner l’Asie centrale à un triste sort et à percevoir avant tout dans notre prochain turkestanais ce qu’il a de meilleur.

La Kirghizie illustre à elle seule et à un degré paroxysmique les paradoxes de l’Asie centrale. En cette année 2010, ce pays des Monts Célestes a connu le pire à Och, comme le meilleur à Bichkek. Unique dans la région, la « démocratie kirghize », cahin-caha, est toujours là, depuis peu remise en selle après quelques turpitudes en ce jour pluvieux et venteux de la révolution du 7 avril. Le sang des jeunes martyrs qui a coulé sur la Place Ala-Too de Bichkek, comme la fierté à ce sujet des bergers des « jaïloo » verdoyants de Sousamyr, de Kotchkor et d’ailleurs montrent que le chemin de la démocratie est bien tracé dans les esprits et qu’il survivra, quoi qu’il advienne, aux nombreuses traverses qui l’attendent encore, tout en séduisant toujours plus de jeunes dans les autres pays d’Asie centrale.

De cette « démocratie kirghize » où il a établi son lieu de résidence, René Cagnat nous invite  à ne pas rester indifférents au futur de l’Asie centrale, qui est aussi le nôtre, et à nous inspirer de cette rumeur des steppes réactualisée (et rééditée) pour mieux comprendre qu’ici comme ailleurs, le devenir des hommes ne peut jamais être établi par de simples schémas prédéfinis à l’avance. Il nous enjoint, pour éviter le choc des civilisations,  de mieux connaître, d’un peuple à l’autre, nos points communs et nos différences afin d’édifier des passerelles solides et durables qui, de part et d’autre de l’Oural et du Bosphore, pourront nous préserver des dangers nés de l’ignorance, de l’incompréhension, de l’aveuglement et nous apprendre à renouer avec les valeurs optimistes et humanistes qui nous inspiraient naguère.

David GAÜZERE

Expert sur la Kirghizie et le Kazakhstan

Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase post-soviétique

 

 


[1] Loi coutumière des nomades kazakhs, kirghiz et turkmènes

[2] Sous les Mongols, actes de maltraitance destinés aux captifs, ayant pour but la perte de leur mémoire et de leur conscience d’hommes

[3] Berger

[4] Pâturage d’estive chez les Kirghiz

[5] Ligne de fortifications de l’Empire russe tenue par les Cosaques aux XVIIIe et XIXe siècles face à la steppe

Le domino kirghiz (Eurasiane)

 

EURASIANE – GIS-RESEAU ASIE

http://www.eurasiane.eu/les-articles-du-mois/domino-kirghiz-david-gauzere

Date de publication : Juillet 2016
Auteur(s) : David Gaüzère Courriel
Aires : Kirghizstan, Asie centrale
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L’Asie centrale post-soviétique compte 5 États, tous indépendants depuis 1991.
(© 2006 / J. Felix)
La Kirghizie compte 7 oblasti (régions administratives) et 2 villes au statut autonome (Bichkek et Och).
(© 2006 / GeoAtlas, libre de droits pour Internet)

Au lendemain de la « Révolution du 7 Avril 2010 », la rue avait retrouvé son calme habituel à Bichkek, la capitale, et dans la plupart des autres villes kirghizes. En revanche, la situation restait encore confuse dans le sud kirghiz, où l’ancien Président Kourmanbek BAKIEV s’était retranché avec ses hommes dans l’attente de son exil ultérieur en Biélorussie. Les vagues d’affrontements réguliers entre les tenants de l’ancien régime dictatorial et clanique de la famille BAKIEV et ceux du nouveau pouvoir politique d’essence démocratique, n’ont été au printemps 2010 qu’un épisode de plus à ajouter à l’Histoire mouvementée et complexe qu’a connue la Kirghizie depuis son indépendance en 1991. Cette complexité résulte de l’imbrication d’intérêts régionaux (l’opposition séculaire nord-sud) locaux (tribaux, claniques) et de rivalités géostratégiques marquées entre puissances régionales (Russie, Chine, Turquie) et internationales (États-Unis).


La seconde révolution kirghize a vu l’émergence d’une république parlementaire,
mais n’a su pour autant parvenir à mettre un terme à l’opposition viscérale et ancienne
entre le nord et le sud du pays. (© 2010 / D. Gaüzère)

La Russie et les États-Unis sont les héritiers d’une opposition hégémonique traditionnelle, tirant ses origines de la guerre froide. Pour Moscou, Bichkek fait partie de son « étranger proche ». La Russie dispose depuis 2003 d’une base militaire à Kant (30 km de Bichkek) et de plusieurs autres installations militaires. Mais, Moscou se sert aussi de la présence de 10 % de Russes en Kirghizie et de ses réseaux étroits avec l’élite politique kirghize pour imposer sa vision politique. Pour Washington, qui y disposait également d’une base entre 2001 et 2014 (base de Manas) et qui a su y faire prospérer de nouveaux réseaux, plus sous-jacents, la Kirghizie fait partie d’un front avancé pour aussi bien mener des opérations contre les réseaux terroristes en Afghanistan, que « gêner » la Russie dans son pré-carré et freiner les ambitions économiques chinoises. Toutefois, l’évolution de la situation politique à Bichkek depuis Avril 2010 a contraint Américains et Russes à rapprocher leurs vues et à faire taire leurs divergences au nom du maintien de la stabilité de cette jeune république et de la lutte contre le terrorisme.

Avec 94 % de son territoire à plus de 1 500 m d’altitude,
la Kirghizie reste un territoire montagneux et enclavé en Asie centrale.
(© 2006 / GeoAtlas, libre de droits pour Internet)
Il y aurait aujourd’hui 21 tribus kirghizes regroupées en 3 kanat ou confédérations, schématiquement établies sur une base régionale et perpétuellement en concurrence pour le contrôle du pouvoir politique et économique.
(© 2006 / D. Gaüzère)
  1. La Russie a, dès le 8 Avril 2010, formellement reconnu le nouveau pouvoir à Bichkek, prenant position pour une neutralité absolue. Moscou avait quelques raisons d’exécrer l’ancien dictateur BAKIEV : Détournement personnel par le clan présidentiel d’un prêt d’État important, chantage sur la construction d’une nouvelle base russe dans le sud, rapprochement intéressé et lucratif de l’ancien régime avec les États-Unis… Mais, la Russie s’affolait d’autre part de la possibilité d’une « contagion démocratique » kirghize au Kazakhstan et jusqu’à son propre sol (notamment dans les milieux universitaires et cultivés de Moscou et de Saint-Pétersbourg). En rejoignant l’Union Economique Eurasiatique en Août 2015, les nouvelles autorités kirghizes ont clairement démontré l’originalité de leurs orientations politiques, par un alignement à la fois sur les positions russes (renforcement des échanges économiques et de la coopération militaire) et le jeu de la carte de la démocratie parlementaire.
  2. Les États-Unis ont, en revanche, été les grands perdants du changement de pouvoir politique à Bichkek. Washington soutenait l’ancien dictateur BAKIEV, allant jusqu’à recevoir son fils, Maksim, et à le courtiser le jour-même du 7 Avril 2010, avant de reconnaître formellement les nouvelles autorités kirghizes une semaine plus tard (emboîtant le pas à la Russie, plus rapide). Depuis, Washington a dû rétrocéder en 2014 la base de Manas et recentrer de manière plus occulte ses activités sur place (renforcement de l’ambassade américaine, asile et soutien discret accordé à Kamtchybek TACHIEV, l’héritier politique de BAKIEV, en Décembre 2015).
  3. Peu importe les changements politiques à Bichkek, la Chine a traditionnellement et invariablement toujours mené une politique de pragmatisme et d’entente commerciale. Désormais, premier exportateur de produits manufacturés en Kirghizie, Pékin table sur une politique de stabilité et de neutralité vis-à-vis de son voisin kirghiz. Si la Chine a fermé durant quelques mois sa frontière à la suite des événements sanglants du sud kirghiz de Juin 2010 et si la Kirghizie peut servir de « planque » aux contestataires ouigours recherchés du Xinjiang voisin, les échanges économiques entre Bichkek et Pékin n’ont en rien été perturbés par soubresauts politiques à Bichkek. Une immigration économique chinoise, de plus en plus visible, commence cependant éveiller des tensions de la part des « Kirghizstanais », toutes ethnies confondues, dans le pays.
  4. La Turquie joue toujours un rôle économique et culturel essentiel en Kirghizie, mais l’action prosélyte de plus en plus marquée des confréries religieuses turques depuis 2010 a refroidi les relations entre Bichkek et Ankara.
  5. Les républiques voisines d’Asie centrale (Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan) redoutent avec un certain effroi la « contagion démocratique » et les conséquences de la formation d’une république parlementaire à Bichkek. La Kirghizie, perçue comme une « Suisse de l’Asie centrale » pour son rôle de refuge aux mouvements d’opposition démocratique de chaque État, fait peur aux États voisins, aux systèmes présidentiels autoritaires et partageant une allergie commune à toute ouverture politique. Ainsi, un embargo frontalier a, à partir d’Avril 2010, asphyxié des pans entiers de l’économie kirghize. Etranglé, le nouveau gouvernement kirghiz a ouvert en représailles les vannes de plusieurs barrages sur la rivière Naryn pour inonder par des crues les plaines ouzbèkes et kazakhes, vitales, en contrebas, afin de forcer l’Ouzbékistan et le Kazakhstan à rouvrir leurs frontières. Aussi, dès l’automne suivant et le retour au calme, les craintes ont laissé place à un pragmatisme de rigueur, qui prévaut depuis face aux défis communs de la lutte contre le narcotrafic et le terrorisme islamiste et de la nécessité de partage des ressources énergétiques.
  6. Les islamistes du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO), achetés courant Avril-Mai 2010 par le clan BAKIEV et les réseaux narco-mafieux du sud du pays pour saper les fondements du nouveau pouvoir politique, avaient discrètement gagné le sud kirghiz depuis leur base de Kunduz dans le nord de l’Afghanistan et des caches dans les Vallées tadjikes de Garm et d’Obigarm pour tenter de déstabiliser la religieuse et traditionnelle Vallée du Fergana, divisée entre la Kirghizie, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan. Ils ont à ce titre joué un rôle actif dans la tentative de déstabilisation du sud kirghiz en Juin 2010, bénéficiant de nombreuses complicités locales et pouvant s’appuyer sur la logistique et les financements du djihadisme international. Leurs actions, depuis souterraines, restent néanmoins récurrentes dans la région. Le MIO a juré allégeance à l’État Islamique en Mars 2015 et continue à rencontrer un fort écho parmi la population religieuse et désœuvrée de la Vallée du Fergana.


Vitrine de l’absurdité soviétique, la Vallée du Fergana est aujourd’hui un volcan prêt à se réveiller à chaque instant. Peuplée de 10 millions d’habitants, cette petite vallée encaissée d’Asie centrale est partagée entre 3 républiques, la Kirghizie, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, et compte une vingtaine d’enclaves. Elle reste donc en permanence une zone de tensions à la fois interethniques et inter-étatiques.
(© 2006 / J. Felix)

La Kirghizie demeure encore en définitive un État faible, vulnérable, une sorte de domino, à la merci des convoitises de ses voisins. Son enclavement, son relief montagneux -dont la coupure géographique naturelle entre les Vallées du Fergana au sud et du Tchouï au nord- et la détermination de frontières artificielles par le jeune pouvoir soviétique dans les années 1920 (internationalisées en 1991) font que l’unité nationale est chaque jour de plus en plus remise en question entre un nord, plus proche des traditions nomades des Kirghiz, superficiellement islamisé, plus russifié et sécularisé, plus industriel et un sud, ouzbékophone, rural, conservateur et religieux, qui continue à former une « entité propre » reliée au reste du pays par une seule route, coupée plusieurs mois de l’année en hiver. La traditionnelle fracture politique, économique et culturelle entre le nord et le sud du pays s’accroît d’autre part toujours plus chaque jour, prenant désormais une tournure religieuse au gré des luttes régionales. Ainsi, aujourd’hui force est de constater que l’islamisme progresse dans le sud du pays, tandis que le nord connaît un certain essor des églises et des sectes protestantes américaines et désormais coréennes (la Kirghizie abrite au nord d’importantes minorités coréenne et allemande). Les révolutions de 2005 et de 2010 n’ont donc fait que confirmer, par le jeu d’alternance des pouvoirs régionaux, le creusement d’un fossé béant s’agrandissant chaque jour davantage entre deux parties du pays de moins en moins conciliables.

David Gaüzère
Membre associé au Centre d’Etudes des Mondes Moderne et Contemporain (Histoire) (Université de Bordeaux 3), Président du Centre d’Observation des Sociétés d’Asie Centrale (COSAC)

David GAÜZERE s’intéresse depuis de nombreuses années aux études sur l’Asie centrale post-soviétique, notamment à la Kirghizie. Il a réalisé plusieurs missions scientifiques et séjours en Asie centrale et a étudié le processus de formation de l’identité nationale en Kirghizie et l’imbrication des identités locales et tribales dans les jeux politiques « subtils » de cette république « libre » d’Asie centrale. La formation du COSAC en 2014 lui a ensuite permis d’élargir son travail à l’observation des formes de radicalisation religieuse en Asie centrale et de leur incidence sur la situation sécuritaire de la région.


Lénine, bien que de moins en moins connu par les jeunes générations, est toujours respecté en Kirghizie,
pour avoir notamment « sauvé » le peuple kirghiz de son extermination en 1916
et sous le gouvernement provisoire. (© 2016 / B. Balci)

Pour approfondir cette question

CAGNAT René (Dir.) (avec la collaboration de David GAÜZERE et de Sergheï MASSAOULOV), « Asie centrale, essai de prospective à court et moyen terme : « Les jeux sont faits… ou presque ! », Revue de Défense Nationale, N° 789, à paraître en 2 fois en Avril et Mai 2016.

GAÜZERE David, « Le Tadjikistan, un avant-poste stratégique convoité en Asie centrale », in CHABAL Pierre (Dir.), L’Organisation de Coopération de Shanghai et la construction de la « nouvelle Asie », Ed. P.I.E. Peter Lang, Coll. Enjeux Internationaux, Bruxelles, 2016, pp 203-220

GAÜZERE David, « D’Al-Qaïda à l’EIIL, l’évolution de la tactique de déstabilisation des États par les Organisations terroristes islamistes », Diploweb, Paris, 2015, http://www.diploweb.com/D-Al-Qaida-a-l-EIIL-l-evolution-de.html

GAÜZERE David, « Veillée d’armes au Ferganistan », Notes de l’Observatoire Stratégique et Economique de l’Espace Post-Soviétique, Institut des Relations Internationales et Stratégiques, 27 Mai 2013, http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-russie/27052013-veillee-armes-au-ferganistan.pdf

GAÜZERE David, « Kyrgyz South : Dangerous Networks », Dossier : The Pogroms in Kyrgyzstan, Two Years After, Eurasiane (e-MAP), 1er Mai 2012, (récupéré ici : http://www.gis-reseau-asie.org/uploaded_files/images/monthly-articles/article-160701/kyrghyz-south-dangerous-networks.php)

GAÜZERE David, Les Kirghiz et la Kirghizie à l’époque contemporaine : La construction d’un État-Nation, Editions Universitaires Européennes, Sarrebruck, Septembre 2010, 547 pp.

Le Musée historique de Bichkek insiste notamment sur
le patrimoine historique exceptionnel des Kirghiz,
principalement fondé sur une culture
et des traditions nomades.
L’Epopée de Manas avec plus de 500 000 vers constituerait ainsi la plus longue épopée connue
au monde. (© 2016 / B. Balci)
Parmi ces traditions, le Noorouz (nouvel an persan), aussi fêté en Asie centrale, illustre à merveille la symbiose entre l‘islam actuel et des religions plus anciennes
(© 2016 / B. Balci)

 

Roza Otounbaeva ou l’intermède du salut national en Kirghizie (Avril 2010-Novembre 2011) (IRIS)

 

Notes de l’Observatoire Stratégique et Economique de l’Espace Post-Soviétique, Institut des Relations Internationales et Stratégiques, 21 Décembre 2011

http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-russie/2011-12-21-roza-otounbeava.pdf

 

Le 01ier Décembre 2011, la Présidente intérimaire de la Kirghizie a transmis à l’issue d’une cérémonie d’investiture ses fonctions au nouveau Président récemment élu, Almazbek Atambaev, clôturant ainsi la période intérimaire dans laquelle était placé le pays depuis la révolution d’Avril 2010.

Même si les problèmes de fond sont loin d’être réglés, l’intermède assuré par Roza Otounbaeva a permis à la Kirghizie de retrouver une certaine stabilité politique, économique et sociale, après avoir connu une période de traumatismes profonds. La Présidente intérimaire, en personne expérimentée de la vie politique locale et de la diplomatie, a joué un rôle capital dans le rétablissement de la paix et de la légitimité de l’Etat de droit dans son pays, ainsi que dans sa promotion au sein de la communauté internationale.

Le rétablissement de l’Etat de droit et l’apprentissage de la démocratie

Au soir du 7 avril 2010, la situation politique était partout critique en Kirghizie et la situation économique et sociale restait des plus exsangues. La moindre étincelle pouvait allumer à tout moment le feu de la guerre civile et aboutir à la partition du pays. Le dictateur déchu, Kourmanbek Bakiev, parvenu au pouvoir après la révolution des tulipes en mars 2005, ne manquait pas régulièrement de le rappeler, déclenchant d’avril à juin 2010 plusieurs tentatives de déstabilisation du nouveau pouvoir depuis son fief, situé dans le sud du pays.

L’emprise du nouveau pouvoir semblait donc dans les premiers mois n’être que partielle, le sud échappant toujours au contrôle de Bichkek. Restaurer la légitimité perdue et bénéficier le plus rapidement possible du soutien populaire aux quatre coins du pays étaient donc devenus le premier objectif affiché du gouvernement provisoire.

Pour ce faire, Roza Otounbaeva et les vainqueurs du 7 avril ont décidé d’écrire et de proposer au peuple par référendum une nouvelle Constitution, se voulant garante de l’équité et de la séparation des trois pouvoirs, puis d’installer un calendrier électoral aboutissant progressivement au retour du cadre légal, prévu pour la fin de l’année 2011.

Publiée le 26 Avril 2010 à partir de travaux et de discussions menés entre des responsables de partis politiques et des experts juridiques et constitutionnels sous la direction d’Omourbek Tekebaev, la nouvelle Constitution garantit une stricte séparation des pouvoirs, diminue le poids du Président de la République, en augmentant la place du Parlement dans la vie politique institutionnelle kirghize :

  • Le statut du Président de la République est ainsi réduit à un rôle honorifique. Le Président ne fait que nommer le Premier-Ministre et ne peut même plus nommer seul, sans l’aval du Parlement, les grands administrateurs de l’Etat. Son mandat dure 5 ans et n’est plus renouvelable qu’une fois. Sa rémunération ne provient que de son propre salaire. Tout pouvoir de véto lui est enfin retiré. Pour redorer le statut abîmé du Président de la République, Roza Otounbaeva a d’autre part de sa propre initiative décidé de démissionner de son parti politique, afin de se rendre au service de tous ses concitoyens (1).
  • Le Parlement voit inversement ses pouvoirs renforcés. Le parti majoritaire à la Chambre ne peut plus obtenir seul plus de 50 % des sièges, même en cas de majorité absolue.
  • Les préfets et les maires sont élus et siègent à la tête de conseils, dont ils ne sont plus que des porte-paroles.
  • 10 des 13 membres de la Commission Electorale Centrale, jusque-là choisis par le Président de la République, sont désormais désignés par des partis politiques et des organisations non-gouvernementales (2).

    Parallèlement à la mise en place de la Constitution, le nouveau pouvoir politique en quête de légitimité a mis en place le calendrier des prochaines élections législatives et présidentielles. Les élections législatives ont eu lieu le 10 octobre 2010 et les élections présidentielles, le 30 octobre 2011.

    L’organisation de ces élections était particulièrement remarquable dans un contexte où rien ne souriait encore au nouveau pouvoir dans le sud de la Kirghizie (faible emprise de Bichkek face à une administration locale rebelle et éloignée de la culture du droit, présence de réfugiés et de laissés-pour-compte sans foyer après les pogroms interethniques, méfiance de la communauté internationale…). Ces élections demeurent donc les premières à avoir été totalement libres et transparentes d’Asie centrale. Elles ont ainsi donné des résultats divers, traduisant la fracture politique et culturelle entre le nord, russifié et européanisé, et le sud, conservateur et religieux, du pays.

  • Les élections législatives ont donné l’avantage au parti nationaliste sudiste Ata-Jourt, composé d’une grande partie de proches de l’ancien dictateur, originaires pour la presque totalité du sud du pays (3). Ce sud, démographiquement plus peuplé que le nord du pays, s’illustre par une mentalité plus conservatrice et goûtant peu aux changements politiques d’avril 2010.
  • La Présidente de la République a donc dû ensuite gouverner en cohabitation avec un parti politique majoritaire et hostile à sa politique. Qui plus est, la coalition en place depuis octobre 2010 reste fragile et en proie à de nombreuses dissensions davantage personnelles que politiques. Toujours est-il que pour la première fois des partis politiques sont entrés au Parlement et leur rapport de force équilibré les oblige désormais à travailler ensemble à des solutions pour l’avenir du pays dans un cadre légal. Ainsi, pour la première fois, l’opposition politique en Kirghizie peut aussi librement s’exprimer par le canal parlementaire.
  • Les élections présidentielles ont, au contraire, redonné l’avantage au camp présidentiel face au sud, désormais divisé entre deux candidats locaux. Les positions nationalistes et belliqueuses des deux candidats du sud ont jeté comme un seul homme la majorité des Kirghiz dans les bras du parti au pouvoir, modéré et s’adressant à toutes les régions et les communautés du pays (le candidat présidentiel n’a pas pour autant obtenu la majorité des voix dans le sud du pays) (4). Ces résultats prouvent le désir de préserver la stabilité retrouvée pour une majorité de Kirghiz, toutes ethnies et confessions confondues.
  • Enfin, le choix de la Présidente de la République sortante de ne pas se représenter représente un fait inédit et encouragent dans une région plutôt habituée aux longs règnes de dirigeants despotiques, népotiques et corrompus et à leurs successions héréditaires.

    Le gouvernement provisoire s’est enfin illustré par sa volonté – certes encore inachevée -  de rétablir l’entente intercommunautaire mise à mal par les événements du premier trimestre 2010. Ses actions, encore limitées sur le terrain, n’en sont pas moins significatives. Des logements pour les victimes des événements d’Och sont en construction et sont censé loger toutes les familles de victimes sans aucune distinction ethnique (5). Les jugements des émeutiers doivent aussi, théoriquement, obéir à la même éthique impartiale, au nom de laquelle chaque avocat doit être libre de pouvoir défendre le client de son choix. Sur place, dans le sud, durant l’été 2010, les actions décidées à Bichkek étaient cependant peu ou pas du tout relayées, du fait d’une administration locale frondeuse et non encore épurée regroupée derrière le Maire d’Och, Melis Myrzakmatov. Ainsi, les victimes kirghizes ethniques ont presque toutes exclusivement bénéficié des nouveaux logements, tandis qu’au même moment les avocats kirghiz des victimes ouzbèkes étaient régulièrement agressés par des nationalistes de leur propre ethnie, les accusant d’être des « traitres » (6). Il semblerait qu’avec la reprise progressive du contrôle de Bichkek sur le sud et la multiplication des enquêtes internationales, la situation ait depuis évolué vers plus d’impartialité.

    L’administration des oblasti (provinces administratives) a, pour cette raison, aussi dû être réformée. Mais, contrairement aux régimes précédents qui révoquaient systématiquement tous les anciens gouverneurs de province dès leur arrivée, le gouvernement provisoire a plutôt décidé d’opérer un tri sélectif en fonction des compétences de chaque gouverneur. Ainsi, certains gouverneurs, en place sous le régime de Bakiev, ont été maintenus. Par ailleurs, un système de concours basé sur la méritocratie et les compétences a été mis en place pour le choix des cadres de la haute administration d’Etat (7). L’administration locale avait enfin été remaniée dans les oblasti du pays, à l’exception toutefois de celles du sud. Là, le nouveau pouvoir préférait ne rien changer dans l’immédiat, soucieux d’éviter tout risque de sécession. D’autant que le dictateur déchu comprenant en juin 2010 qu’il ne parviendrait plus à se rétablir par la force à Bichkek, espérait désormais se retrouver à la tête d’un Etat dissident dans le sud du pays. Il pouvait en cela compter sur la loyauté de nombreuses administrations locales dans les trois oblasti méridionales et agiter l’épouvantail des rivalités interethniques.

    Les enseignements de la crise d’Och

    Les événements d’Och, à l’instigation de l’ancien Président, se sont exactement déroulés d’après le scénario que lui-même et son clan avaient préparé du 10 au 14 juin 2010 et ont sérieusement ébranlé les positions déjà fragilisées du gouvernement provisoire.

    Les violences interethniques ont causé la mort de 470 à 2 000 personnes, essentiellement parmi la minorité ouzbèke. Un certain nombre de questions sans réponses sur ces violences se sont ensuite posées tant à Bichkek qu’au niveau de la communauté internationale. Qui fut à l’origine d’un tel déchainement de haine et pour quelles raisons ? Pourquoi le gouvernement provisoire a-t-il laissé la situation s’envenimer, voire l’aurait-il encouragée ?

    Aujourd’hui, d’un point de vue général, les réponses sont plus claires. Les partisans de l’ancien dictateur, nombreux et actifs dans le sud du pays, ont été à l’origine des émeutes et les plans du scénario étaient déjà affichés dès le 19 mai, lors de l’entretien téléphonique enregistré à leur insu entre le fils de Kourmanbek Bakiev, en fuite à l’étranger, et son oncle, resté dans le sud du pays, d’où il coordonnait toutes les tentatives de déstabilisation, ayant toutes jusque-là échoué (8). Le terreau sur place était aussi favorable à un tel embrasement. La présence d’une forte communauté ouzbèke, majoritaire dans certains cantons du sud de la Kirghizie et où les sentiments séparatistes sont développés et, en réaction, le nationalisme exacerbé de certains Kirghiz locaux ne pouvaient que mettre au défi les autorités de Bichkek, encore peu formées à l’exercice du pouvoir et disposant de peu de relais locaux dans la région. Qui plus est, une frange très minoritaire et non démocrate du gouvernement provisoire, originaire du sud du pays et disposant de sympathies locales dans l’armée, a « appuyé » les nationalistes kirghiz dans leurs exactions, de peur de perdre le peu de contrôle politique qui leur restait encore dans la région (9).

    Cette situation, pouvant basculer à tout moment en un conflit ouvert, plaçait dans une position très inconfortable l’écrasante majorité du gouvernement provisoire et la Présidente kirghize, d’autant plus que le soutien des militaires sur place était, bien entendu, loin d’être acquis. Bien au contraire, des défections avaient lieu et, sous l’uniforme de l’armée, des soldats originaires du sud préféraient recevoir leurs ordres des chefs nationalistes de leur région d’origine, plutôt que de Bichkek.

    Peu et mal informée, la communauté internationale a, dès les premiers instants, rejeté l’entière responsabilité de ce massacre sur les seuls Kirghiz ethniques et a accusé le gouvernement provisoire d’inaction, voire de complicité. Plusieurs rapports ont plus tard démontré une réalité bien plus complexe (10). Il est vrai qu’à la base de ce jugement, très simpliste, se trouvent certaines réalités. La minorité ouzbèke a largement été la plus touchée par le nombre de victimes, de blessés et de destructions. C’est un fait. Dans les villes, les maisons individuelles basses et pour beaucoup sommairement construites des mahalla (quartiers) ouzbèkes étaient bien plus vulnérables que les immeubles mieux défendus et essentiellement occupés par les Kirghiz. Ce constat toutefois ne doit pas faire oublier qu’un certain nombre de victimes se trouve aussi dans l’autre camp, chez les Kirghiz, et que des provocations ont eu lieu de part et d’autre. Autre point, si le gouvernement provisoire s’est montré peu actif dans la résolution de cette crise, les raisons en incombent surtout à son impuissance et à son absence de relais efficaces sur le terrain parmi l’administration locale et l’armée. Forcer l’état des choses aurait pour sûr signé la fin de l’unité nationale en Kirghizie et créé un début de conflit ouvert et complexe entre Bichkek et les différents protagonistes locaux eux-mêmes en opposition les uns aux autres dans le sud. Un scénario de zone grise à la « bosniaque » ou à l’ « afghane » aurait alors eu des conséquences funestes pour toute l’Asie centrale et au-delà. Attendre et envoyer simplement la Présidente en émissaire à Och pour apaiser les esprits pourraient paraître à courte vue comme une décision lâche et machiavélique face aux violences locales et laisser, en effet, penser à une caution du gouvernement provisoire aux massacres. Faute d’être idéale, cette décision semblait avec du recul être pourtant la plus judicieuse et la seule pouvant garantir le maintien de l’unité nationale et de la stabilité régionale. L’agression d’Aigoul Ryskoulova, la Ministre des Affairessociales, lors de sa visite dans le sud le mois suivant et les complicités locales dans cette affaire ont démontré que, même la paix revenue, le gouvernement provisoire ne contrôlait encore que de facto la région (11). Il a fallu attendre la fin de l’année 2010, pour que les élections législatives d’octobre, remportées par les nationalistes sudistes, rétablissent un climat de confiance au sud et permettent au gouvernement provisoire de remplacer progressivement et sans heurts les chefs locaux dans l’armée et l’administration locale.

    Roza Otounbaeva et le retour à la stabilité

    Une fois la situation rétablie dans le sud et les partisans de l’ancien dictateur affaiblis, le gouvernement provisoire pouvait dorénavant orienter les priorités de son action en direction de la stabilisation économique et sociale et de l’insertion de la Kirghizie dans les organisations régionales.

    La situation économique et sociale, déjà très critique à la veille de la révolution d’avril, s’était depuis encore dégradée en raison de l’embargo économique décrété par les Etats voisins et des violences dans le sud. La corruption gangrénait d’autre part tous les pans de la société et était le premier fléau de l’Etat, sur un fond de paupérisation des fonctionnaires. La première mesure prise par les nouvelles autorités s’est donc adressée aux enseignants et aux médecins, aux salaires traditionnellement les moins élevés de la fonction publique, puis aux retraités, qui ont vu leur salaire ou leur pension s’accroitre significativement (12).

    Par le simple fait d’être la première femme dirigeante d’Asie centrale et de par son fort tempérament, la Présidente kirghize s’est par ailleurs immédiatement placée au-dessus de la mêlée des intrigues et des coups bas de ses collègues masculins en politique. Cette situation lui a permis d’assurer l’arbitrage de divers conflits politiques et, par ce biais, d’imposer peu à peu les jalons du règne de l’Etat de droit et du recours aux voies de contestation légales dans le pays.

    Par ses nombreuses tournées à l’étranger, Roza Otounbaeva a aussi dû faire preuve de persuasion vis-à-vis de la communauté internationale. Il lui fallait rassurer pour garantir les investissements étrangers en cours dans le pays et en trouver d’autres pour redresser l’économie kirghize. Louer l’apprentissage de la démocratie et du parlementarisme dans une région qui le méconnaissait renvoyait donc forcément à l’étranger une image séduisante et attractive. La stabilisation politique du pays et l’action du nouveau pouvoir à l’étranger ont permis un nouveau départ de l’économie, grâce notamment aux résultats encourageants du secteur minier et de l’énergie hydro-électrique en 2011 (13).

    Face aux Etats voisins apeurés par l’arrivée d’un système politique novateur en Asie centrale et à l’embargo instauré à la suite des événements d’avril 2010, le nouveau pouvoir politique kirghiz a dû partout convaincre de ses bonnes intentions. Il lui fallait aussi renouer le lien avec la Russie, interrompu depuis la brouille entre Moscou et l’ancien dictateur datant de l’hiver 2010. Pour ce faire, Bichkek a continué de coller à son voisin kazakh et à la Russie en matière de projets de coopération régionale : Maintien de la Kirghizie dans l’Organisation de coopération de Shanghai, intégration à l’Union douanière eurasiatique, renforcement de la lutte commune contre le terrorisme et le narcotrafic et fermeture programmée de la base américaine de Manas pour 2014 (14). Il lui fallait aussi retrouver une image d’interlocuteur présentable à l’international, notamment dans un Occident trompé par sa méconnaissance de la Kirghizie et par l’image trompeuse et séduisante de stabilité et de légitimité renvoyée jusque-là par l’ancien régime à l’extérieur.

    La correction d’une image dégradée à l’international

    La révolution d’avril 2010 et les événements de juin 2010 à Och ont en effet durablement – et malheureusement souvent à tort – dégradé l’image de la Kirghizie à l’étranger. Roza Otounbaeva a donc dû sans cesse durant son court mandat intérimaire arpenter la planète pour faire reconnaître un gouvernement provisoire encore en absence de légitimité, expliquer, dialoguer, rassurer et convaincre les différents partenaires internationaux de la Kirghizie des changements positifs en cours à Bichkek et de la nécessité de les encourager. Au moment de la révolution, la communauté internationale a été, à l’exception de la Russie, surprise par les événements à Bichkek et l’Occident continuait encore à traiter avec l’ancien pouvoir, à ses yeux toujours légitime. Les Etats-Unis, suivis par une Union européenne timide, étaient peu informés des membres et des intentions du nouveau pouvoir politique (15). Les pogroms interethniques d’Och et les déformations médiatiques nées à leur sujet en Europe ont ensuite prolongé le climat de suspicion de l’Occident vis-à-vis des nouvelles autorités politiques kirghizes. Puis, la nécessité de la Présidente de devoir cohabiter avec une opposition parlementaire nationaliste et aux positions intransigeantes n’a pas non plus facilité son action de séduction à l’extérieur du pays (16).

    Pourtant, l’adoption en juin 2010 de la Constitution qui apporte depuis à la Kirghizie un système parlementaire, l’écoute donnée aux différents partis et acteurs politiques locaux et la remise en route d’un processus électoral redonnant progressivement la légitimité au nouveau pouvoir ont fini par persuader la communauté internationale de croire dans le vent nouveau qui souffle désormais à Bichkek et de soutenir Roza Otounbaeva dans ses efforts d’instauration de la démocratie politique et de retour à la stabilité économique en Kirghizie.

    —–

    Force est de reconnaître que les deux coups de force qu’a connus la Kirghizie en mars 2005 et avril 2010 ont nui à son image de stabilité à l’international et réduit les investissements étrangers dans le pays. A l’issue du mandat intérimaire de Roza Otounbaeva, les problèmes de fond que rencontre la Kirghizie ne sont certes pas réglés. La pauvreté reste endémique, notamment au sud, et l’économie souffre toujours de son enclavement et de son absence de perspectives, demeurant engluée dans une corruption ambiante en dépit des campagnes anti-corruption répétées menées par les nouvelles autorités.

    Roza Otounbaeva a eu cependant le mérite d’avoir su redonner de la stabilité et du crédit à un pays menacé de décomposition à son arrivée au pouvoir l’an dernier. Elle a enfin permis à la Kirghizie d’expérimenter un système politique novateur en Asie centrale, en rupture totale avec l’ancien pouvoir autoritaire et toujours d’actualité dans les républiques voisines. Elle a su redonner un cadre politique à son pays et, en faisant le choix de se retirer volontairement de la Présidence, elle a prouvé au monde que l’Asie centrale était capable de connaître un autre avenir que celui prédéfini par des dictateurs autoritaires, népotiques et corrompus.

    Le nouveau Président de la République, Almazbek Atambaev, hérite donc de l’héritage aussi noble et globalement positif que lourd à porter de son prédécesseur. La stabilité retrouvée de la Kirghizie et le renouveau de sa crédibilité sur la scène internationale dépendront sans nul doute de sa capacité de les préserver en refusant toute tentation du pouvoir personnel. S’il y parvient, le pari de l’installation de la démocratie sera alors gagné en Kirghizie. Sans minorer les risques se posant à son action à l’intérieur et à l’extérieur du pays, il peut néanmoins compter dans sa tâche sur des soutiens de plus en plus nombreux parmi la jeunesse, instruite à l’heure d’internet et active, et sur de nouvelles forces politiques en développement, bâillonnées ailleurs en Asie centrale. La Kirghizie se trouve donc aujourd’hui à un tournant de son Histoire et à la croisée de plusieurs chemins. Les Kirghiz, toutes ethnies et confessions confondues, doivent procéder à des choix importants pour leur avenir. Mais, ils peuvent désormais les faire dans un climat de paix, puisque la Présidente sortante, au prix d’un énorme travail doublé d’une certaine dose de courage et de ténacité, est parvenue à les éloigner de l’abîme vers lequel ils étaient inexorablement aspirés.

    David GAÜZERE

Journaliste indépendant

Expert sur la Kirghizie et le Kazakhstan

Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase post-soviétique

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1- Constitution 2010 de la République Kirghize, Bichkek, 26 avril 2010, http://www.24.kg/konstitucija2010/72880-proekt-konstitucii-kr-2010-goda.html

2- Ibid.

3- Commission Centrale Electorale de la République Kirghize, Bichkek, 11 octobre 2010, http://www.shailoo2010.kg/ru/gasshailoo.html

4- Commission Centrale Electorale de la République Kirghize, Bichkek, 30 octobre-01ier novembre 2011, http://www.shailoo.gov.kg/index.php?module=news&page=VYBORY_PREZIDENTA_KYRGYZSKOY_RESPUBLIKI_Svedeniya_ob_uchastii_izbirateley_v_vyborah_na_1900_VYBORY_PREZIDENTA_KYRGYZSKOY_RESPUBLIKI_Svedeniya_ob_uchastii_izbirateley_v_vyborah_na_1900&pagelang=ru ; http://www.shailoo.gov.kg/index.php?module=news&page=VYBORY_PREZIDENTA_KYRGYZSKOY_RESPUBLIKI_Predvaritelnye_rezultaty__VYBORY_PREZIDENTA_KYRGYZSKOY_RESPUBLIKI_Predvaritelnye_rezultaty&pagelang=ru

5- « Na Iouge Kyrgyzstana, Dlia Postradavchikh V Mejetnitcheskom Konflikte, Stroit’sia 34 Jilykh Doma / Dans le sud du Kirghizstan, 34 immeubles d’habitation sont construits pour les victimes du conflit interethnique », K-News, 26 octobre 2011, http://www.knews.kg/ru/society/4980 – L’auteur ne précise pas toutefois qui des Kirghiz et des Ouzbeks en ont bénéficié.

6- VAL’SAMAKI A., « Ourok Iz Ochskikh Sobytiï Ne Izvletchen, Govoriat Pravozachtchitniki / La leçon des événements d’Och n’est pas retenue, disent les défenseurs des droits de l’homme », Azattyk, 9 juin 2011, http://rus.azattyq.org/content/osh_events_2010/24229262.html

7- Témoignages rapportés par divers stagiaires en poste dans l’administration présidentielle et dans différents ministères kirghiz.

8- Cf. l’entretien téléphonique enregistré à leur insu le 19 mai 2010 entre Maksim Bakiev et son oncle, Djanich Bakiev, http://www.youtube.com/watch?v=UTeKQRMYmSA ; http://www.youtube.com/watch?v=ZolZJUA8B80&feature=related

9- GAÜZERE David, « Au sud kirghiz, les liaisons dangereuses », Mediapart, Paris, 8 juillet 2010, http://www.mediapart.fr/club/edition/les-invites-de-mediapart/article/080710/au-sud-kirghiz-les-liaisons-dangereuses

10- Cf. les rapports d’Amnesty International « Partial Truth And Selective Justice : The Aftermath of The June 2010 Violence In Kyrgyzstan », Rapport d’Amnesty International, Décembre 2010, http://www.amnesty.org/en/library/asset/EUR58/022/2010/en/2e04ab9b-73e6-46a1-98d7-563198e7255e/eur580222010en.pdf et de Human Rights Watch « Where Is The Justice ? Interethnic Violence In Southern Kyrgyzstan And Its Aftermath », Human Rights Watch, 16 août 2010, http://www.hrw.org/fr/reports/2010/08/16/where-justice . Ces deux rapports restent, à mon avis, les plus objectifs et éclairants sur la situation complexe dans le sud du pays. D’autres rapports ont bien sûr été depuis rédigés, notamment le « célèbre » rapport de la Commission d’Enquête Internationale sur la Kirghizie menée par le député européen Kimmo Kiljunen ( http://www.k-ic.org/images/stories/kic_report_english_final.pdf ). Mais, ces derniers rapports, tout en fournissant une analyse utile et détaillée de la situation, ont rendu des conclusions souvent hâtives, partiales et discutables, éloignées du souci de la recherche d’objectivité des premiers rapports d’Amnesty International ou de Human Rights Watch, faute d’un examen suffisamment équitable et approfondi des doléances des multiples parties prenantes du conflit et d’une connaissance scientifique suffisante du terrain.

11- « Kirghizstan : Une ministre frappée par des manifestants dans le sud », AFP, 20 août 2010,

http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5gUv8CMxy60QpiafAsgz5a6B_oz6Q

12- Cf. le site du Président kirghiz actuel, A. Atambaev – http://www.atambaev.kg/ru/rezultaty ou encore le site du Ministère des Finances de la Kirghizie – http://www.un.org/News/fr-press/docs/2011/Conf111122-ROZA_OTUNBAYEVA.doc.htm

13- « Osnovnye Pokazateli Sotsial’no-Ekonomitcheskogo Razvitiia Kyrgyzskoï Respoubliki v Ianvare-Noiabre 2011 g. / Les principaux indicateurs du développement socio-économique de la République Kirghize de janvier à novembre 2011 », Comité National des Statistiques de la République Kirghize, Bichkek, 8 décembre 2011, http://www.stat.kg/rus1/express.pdf ; Communiqué de presse de la Conférence de presse de la Présidente du Kirghizistan Roza Otunbayeva, Organisation des Nations Unies, New-York, Novembre 2011, http://www.un.org/News/fr-press/docs/2011/Conf111122-ROZA_OTUNBAYEVA.doc.htm

14- « Kirghizistan : La base US maintenue jusqu’en 2014 (présidente kirghize), Agence d’information RIA Novosti, 23 novembre 2011, http://fr.rian.ru/world/20111123/192097514.html ; TYNAN D., « Kyrgyzstan : The End Of An Era At Manas Air Base », Eurasianet, 27 octobre 2011, http://www.eurasianet.org/node/64396

15- Au moment des événements du 7 avril 2010, Maksim Bakiev, le fils de l’ancien dictateur Bakiev se trouvait aux Etats-Unis, où quelques temps plus tôt, il avait tissé de solides amitiés avec le Pentagone et des parlementaires américains autour des retombées lucratives de la base américaine de Manas, SOULTANOV K., « V Kirgizskouiou Revolioutsiiou Podlili Kerosina / On a versé du kérozène dans la révolution kirghize », Kommersant’, Moscou, 4 mai 2010, http://www.kommersant.ru/doc/1364001 . A partir du 7 avril 2010, les capitales occidentales, jusque-là rassurées par la stabilité de l’ancien régime et peu regardantes sur ses nombreuses entorses au respect des droits de l’homme, avaient adopté une politique de prudence doublée d’une certaine frilosité vis-à-vis des nouvelles autorités kirghizes et ce jusqu’aux élections législatives du 10 octobre 2010. S’apercevant alors que la Présidente de la République était fragilisée par la victoire du parti nationaliste et sudiste Ata-Jourt, l’attitude des capitales occidentales s’était ensuite transformée en un soutien plus affirmé pour Roza Otounbaeva avec le regret implicite de ne pas l’avoir fait plus tôt, par simple méconnaissance des réalités locales.

16- Après octobre 2010, alors que la Présidente faisait tout son possible pour promouvoir l’image de modèle de démocratisation de son pays dans la région, le parti Ata-Jourt sapait systématiquement ses efforts par des votes de décisions et de lois au Jogorkhou Kenech (Parlement), jugées rétrogrades à la fois par une majorité de Kirghiz et par la communauté internationale (lois sur l’islamisation de la sphère publique, http://www.islamnews.ru/news-68661.html, choix déplorable de l’interdiction de retourner en Kirghizie pour le chef de la Commission d’Enquête Internationale sur la Kirghizie, Kimmo Kiljunen, http://www.jamestown.org/programs/edm/single/?tx_ttnews%5Btt_news%5D=37982&tx_ttnews%5BbackPid%5D=27&cHash=7b7794102b378c1e0b88d67b23d65ad8 ), tentative de contrôle du Jogorkhou Kenech sur la chaine TV publique n°5, http://www.knews.kg/ru/politics/4956 . La Présidente a plusieurs fois opposé son veto à certaines décisions de cet ordre, notamment à celles sur l’islamisation de la sphère publique, contraires aux principes de laïcité inscrits dans la Constitution kirghize de juin 2010, ou encore au sujet de la sauvegarde de l’indépendance de la chaine TV publique n°5, menacée par le Parlement.

 

Almazbek Atambaev face aux lignes de fracture de la Kirghizie (Mediapart)

 

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/david-gauzere/blog/031111/almazbek-atambaev-face-aux-lignes-de-fracture-de-la-kirghizie

Vainqueur de la dernière élection présidentielle en Kirghizie avec 63,24 % des voix dès le premier tour, l’ancien premier-ministre Almazbek Atambaev a depuis longtemps l’image d’un modéré, habitué à trouver des consensus dans des situations politiques présumées sans issue. Depuis la révolution d’avril 2010 et l’élection législative d’octobre 2010, il a conduit un gouvernement de coalition de plusieurs forces souvent antagonistes.

A ce titre, le nouveau président kirghiz n’ignore pas combien il lui sera compliqué de préserver durant son mandat l’unité et la cohésion nationale dans un pays tiraillé par de nombreuses forces aux intérêts divergents et croisés, entre un sud rebelle et clanique et un nord plus européanisé, entre les héritiers des traditions culturelles et religieuses d’un islam superficiel mâtiné de chamanisme et les nouvelles formes croissantes et très éclectiques de l’islam radical, entre les Kirghiz et les minorités ethniques… le tout dans un fond de disparités socio-économiques importantes et sous l’impact de la crise internationale.

OPPOSITION DES LOGIQUES POLITIQUES ENTRE LE NORD ET LE SUD DE LA KIRGHIZIEPremier et principal domaine de frictions entre Kirghiz, l’opposition des logiques politiques entre Bichkek et Och fait craindre le risque d’une partition du pays. La dernière élection présidentielle a encore récemment révélé ce point.

Russifié et ouvert aux influences européennes, le nord de la Kirghizie est aussi davantage urbanisé et industrialisé. La présence d’une forte minorité russe et la tradition de liens anciens avec la Russie a développé le goût du débat et du positionnement politique. L’ancienne tradition de la « démocratie élective directe » des baï (chefs de tribu) lors deskouroultaï (assemblées de chefs de tribu) depuis le XVIe siècle, la place égalitaire rendue aux femmes par l’adat (loi coutumière des nomades) en dépit de l’islam et surtout la nécessité de trouver des consensus permanents entre les tribus et les vallées face à des menaces et des ennemis communs, avaient déjà, bien avant la colonisation russe du milieu du XIXe siècle, préfiguré cette recherche constante des équilibres politiques et économiques entre les différentes tribus kirghizes. Aujourd’hui, les citoyens du nord de la Kirghizie, kirghizophones ou russophones, sont relativement politisés et savent se positionner en fonction de leur appartenance politique pour tel ou tel parti, en fonction de son programme. Par ailleurs, du fait de cette vision politique forte, les principales forces politiques de Bichkek ont des relais dans l’ensemble du pays (représentants et sièges locaux) et peuvent ainsi compter dans le sud sur le soutien des élites intellectuelles citadines et des minorités nationales, notamment ouzbèke.

Le sud du pays (sud de l’oblast de Djalal-Abad, oblasti d’Och et de Batken) est en revanche resté plus traditionnel et conservateur. L’islam y est anciennement implanté et le système législatif de la charia a régi cette région jusqu’à l’arrivée du pouvoir soviétique. Une forte minorité ouzbèke, majoritaire dans certains villages, a toujours peuplé cette région. Arrivées dès le XVIIe siècle dans la Vallée du Fergana, les tribus nomades kirghizes ont depuis été peu à peu absorbées par la riche culture écrite véhiculée par les populations sédentaires, tout en maintenant un mode de vie semi-nomade. L’adat des Kirghiz est aussi entré très tôt en conflit avec la charia et les Khans ouzbeks successifs de Kokand ont toujours eu du mal à pacifier les zones kirghizophones de leur Khanat. Pour autant, les échanges marchands et culturels étaient permanents et rendaient interdépendants, non sans conflits, les nomades kirghiz et les sédentaires ouzbeks ou tadjiks. La forte prégnance de l’islam et l’accoutumance au pouvoir fort du Khan et à son organisation hiérarchique verticale avaient fini par légitimer le culte de l’autorité et de la verticalité chez les Kirghiz de la région. Aujourd’hui, les dirigeants locaux du sud du pays s’inscrivent dans cette tradition despotique et clanique du Khan. Leur parti politique n’a pas de programme et n’est qu’une force d’appoint pour son chef. Il n’a pas, non plus, de représentants dans les autres régions du pays. Même au sud, un dirigeant politique de Batken sera systématiquement concurrencé par un autre de Djalal-Abad ou d’Och, sans que ni l’un, ni l’autre n’ait des relais suffisants autre part que dans sonoblast (division administrative régionale) d’origine, même au sud. Les réseaux de clientèles opaques ôtent enfin toute légitimité aux partis politiques locaux. Ces partis trouvent néanmoins un certain écho dans les couches moyennes de la population locale, notamment les petits commerçants ou encore les agriculteurs. Peu de femmes, contrairement au nord du pays, constituent leurs membres du fait de la tradition vivace de reléguer toute femme au second plan de la vie publique locale et ces partis sont aujourd’hui séparés sur des lignes ethniques, Kirghiz et Ouzbeks conservant chacun séparément leurs soutiens respectifs.

Le nouveau président devra donc parvenir, non sans difficultés, à réconcilier les deux parties du pays, de plus en plus centrifuges. Le renforcement d’une éducation nationale de qualité et sans parti prix ethnique et la mise en place de quotas ethniques dans l’armée et l’administration locale pourraient à moyen terme forger au sein des générations naissantes le sentiment d’appartenir à un pays uni et soudé. Le renforcement de l’ancrage des partis politiques démocratiques au sud permettra enfin aux populations locales de disposer de relais politiques efficaces pour faire entendre leurs revendications dans un cadre respectueux de la légalité.

DE L’ISLAMO-TENGRISME AU RADICALISME ISLAMIQUEAutre domaine de tensions de plus en plus fortes, surtout depuis l’indépendance, la religion avive les esprits entre d’une part les musulmans et les adeptes d’autres religions et de l’athéisme, puis au sein des musulmans eux-mêmes, entre les tenants de la tradition et ceux de l’orthodoxie religieuse et enfin, dans cette dernière catégorie, les partisans de l’islam officiel encadré par le mouftiiat (direction spirituelle nationale des musulmans) et ceux du radicalisme islamique, lui-même divisé entre plusieurs écoles en concurrence.

Les Kirghiz, et plus particulièrement ceux du centre et du nord du pays, sont traditionnellement peu islamisés et se sont de tous temps montré hostiles à l’instauration de toute règle religieuse contraignante, ayant depuis toujours préféré l’adat à la charia. Superficiel, l’islam traditionnel des Kirghiz est aussi marqué par des emprunts aux religions antérieures (bouddhisme, zoroastrisme, nestorianisme…), au culte des forces de la nature (tengrisme) et au chamanisme qui s’y rattache. L’athéisme officiel proclamé de l’époque soviétique n’a pas modifié le rapport des Kirghiz au sacré. En revanche, l’indépendance et l’ouverture de la Kirghizie à l’international ont encouragé l’arrivée de nouveaux missionnaires musulmans et chrétiens en Kirghizie, séduits par le libéralisme politique présent dans cette république et absent des Etats voisins. Sur un terreau de pauvreté dû à l’effondrement du système soviétique et de ses certitudes idéologiques, les nouveaux missionnaires n’ont pas eu d’immenses difficultés à imposer leurs propres acceptions des différentes fois monothéistes à des populations traditionnellement tolérantes. Les conversions (ou reconversions) étaient alors massives, souvent guidées par le désir d’obtenir l’emploi promis et rêvé. Ainsi, aujourd’hui l’islamisme, même marginal au nord, a ses adeptes, principalement dans les banlieues défavorisées de Bichkek, là où les populations déracinées ne se sentent plus assez kirghizes pour conserver les traditions de leurs ancêtres, ni assez russophones pour pouvoir prétendre au monde de vie occidental de la capitale. C’est au sein de ces mêmes populations qu’agissent aussi des mouvements protestants divers, comme les Témoins de Jéhovah ou encore l’Eglise mormone. Les sectes protestantes rencontrent une certaine popularité dans le nord du pays, car tout en prêchant la rigueur, elles garantissent encore l’égalité des sexes réfutée par l’islamisme radical et qui permet aux femmes kirghizes de conserver leurs acquis de l’époque soviétique. Ces sectes sont aussi pluriethniques, renforçant ainsi l’harmonie intercommunautaire, notamment parmi les populations russophones. Mais, l’augmentation du poids des sectes protestantes dans les régions septentrionales et centrales de Kirghizie ne va pas sans provoquer certaines tensions avec les religions traditionnelles, que ce soit l’islam ou la religion orthodoxe. Dans les villages kirghiz, les mariages ou les obsèques servent aussi parfois de terrains de confrontation entre les néo convertis et leurs parents restés fidèles à l’islamo-tengrisme de leurs aïeux.

Dans le sud, la question de la religion est encore plus épineuse que dans le nord, puisque l’islam, ici bien ancré, connaît de véritables courants contradictoires qui le traversent sur un fond de pauvreté et de chômage généralisé dans la jeunesse. La pratique d’un islam traditionnel, contrôlé par le mouftiiat, demeure très populaire chez les anciens, mais s’effrite chez les plus jeunes. Là, l’internationalisation des frontières, la réalisation du hadj et la venue constante de pèlerins missionnaires échappant au contrôle des autorités de l’Etat développent l’apparition d’autres formes moins conventionnelles et plus radicales que l’islam officiel. Plus religieuse que la majorité kirghize, la minorité ouzbèke reste particulièrement sensible aux nouvelles formes du radicalisme islamique. Pour autant, ce radicalisme musulman est loin de constituer un tout homogène. Différentes écoles s’y opposent en son sein, entre les Nourjous prédicateurs turcs, le Jamat-i-Tablig arabo-pakistanais et le Hizb-out-Tahir. Les Nourjous, par un système de prédication rappelant les télévangélistes américains, visent plutôt un public lettré et urbain. Le Jamat-i-Tablig s’adresse au contraire principalement aux couches les plus défavorisées des grandes villes, tandis que le Hizb-out-Tahir a aussi ses fidèles en milieu rural dans la Vallée du Fergana. Enfin, des jeunes désœuvrés et déjà depuis longtemps travaillés par les mouvements fondamentalistes musulmans finissent par rejoindre en Afghanistan les mouvements islamistes radicaux armés et affiliés à Al-Qaeda, comme par exemple le Mouvement Islamiste du Turkestan ou encore l’Union pour le Jihad Islamique, ou à constituer leurs supplétifs sur place lorsque ces derniers lancent régulièrement des offensives armées dans la Vallée du Fergana pour déstabiliser les divers régimes politiques d’Asie centrale.

Par leurs financements extérieurs, les mouvements islamistes ou protestants parviennent à remplacer l’Etat, là où il a partout démissionné : Assistance médicale et sanitaire, ouverture d’écoles et de crèches, transports publics privés, bourses d’études, emplois réservés… L’Etat devra donc, le plus urgemment possible, reprendre pied dans la vie sociale au risque de perdre sinon la partie devant ce cancer insidieux qui grignote peu à peu la société kirghize de l’intérieur. Déjà, les députés du sud, conservateurs et souvent religieux, n’ignorent pas que si la démocratie reste appliquée en Kirghizie, elle favorisera toujours la supériorité numérique du sud et sa représentation politique au Parlement. Le Parlement servira donc de cheval de Troie aux députés sudistes pour imposer à Bichkek toujours plus de règles religieuses à l’ensemble d’un pays qui n’en veut pas toujours : Velléités d’un retour à la polygamie, du voile toléré dans les écoles primaires, de limitations législatives au statut de la femme, de la prière musulmane au Parlement… Le nord, ne se retrouvant pas dans ces valeurs, n’aura alors plus d’autre alternative que de demander la sécession, au nom de la protection des valeurs kirghizes traditionnelles menacées.

Pour A. Atambaev, la question religieuse demeurera donc un point très délicat à régler, tant les passions restent vives et tant les forces religieuses antagonistes en présence augmentent les risques d’une désagrégation de la cohésion territoriale et nationale. L’affirmation sans exception d’un Etat laïc, tolérant et au service de tous et la continuité accordée par les autorités politiques à la primauté des traditions kirghizes (ainsi qu’à la préservation d’un islam modéré parmi les autres minorités musulmanes) sauront vaincre le spectre du fondamentalisme religieux et endiguer la partition religieuse entre le nord et le sud du pays et le développement du terrorisme dans la Vallée du Fergana.

KIRGHIZSTANAIS ET KIRGHIZ : LA NON RESOLUTION DE L’ETHNICITE, SOURCE DE TROUBLES RECURRENTSLes derniers pogroms interethniques de juin 2010 à Och ont enfin souligné l’ambigüité du sentiment national en Kirghizie. Depuis l’indépendance, tous les Kirghiz s’accordent à reconnaître qu’il est bien présent dans le pays. Mais, sa définition diffère entre celui des Kirghiz et celui des autres ethnies, puis entre les Kirghiz eux-mêmes.

Issu du nord du pays et formé à Saint-Pétersbourg, le premier président kirghiz, Askar Akaev, demeure encore actuellement le seul président d’Asie centrale à avoir pris des mesures de reconnaissance politique et culturelle des minorités ethniques. Alors qu’ailleurs en Asie centrale, les populations allogènes se sentaient écartées de la vie politique, économique et culturelle du pays qui les avaient vu naître, en Kirghizie, elles avaient par tradition toujours été associées depuis l’époque soviétique. Si bien que les acteurs de l’indépendance, comme des révolutions de 2005 et de 2010 provenaient de différentes ethnies confondues et peuplant le nord de la Kirghizie. Le concept de « nach obchtchiï dom (notre maison commune) » du premier président kirghiz permettait de rendre à la langue russe son statut de deuxième langue officielle aux côtés du kirghiz et d’adopter le concept de « citoyenneté kirghizstanaise », unifiant sur un socle commun l’ensemble des ethnies du pays. Il permettait également l’instauration de quotas dans l’administration et, au niveau politique, la nomination d’un premier-ministre d’origine russe. Marié à une russe, son successeur, Kourmanbek Bakiev, a, bon gré mal gré continué cette tradition, notamment au nord du pays. Originaire du sud, il a en revanche joué la carte de l’ethnicité pour mieux asseoir son assise politique et se constituer un fief électoral dans sa région natale de Djalal-Abad. Cet apparatchik de l’époque soviétique n’a pas hésité, reprenant la stratégie nationaliste de Slobodan Milosevic, à attiser les braises des rancœurs interethniques qui, après sa chute en avril 2010, ont abouti à l’embrasement du sud de la république.

L’ancien dictateur, dont de nombreux partisans ont depuis rejoint les deux principaux concurrents d’A. Atambaev, pouvait s’appuyer sur l’ambiguïté des notions de droit du sol et de droit du sang en Kirghizie pour agiter, tel un pompier pyromane, la boîte de l’ethnicité. Il est clair que la notion de « Kirghistanais » repose sur le droit du sol. En revanche, la nature du sentiment kirghiz reste confuse et c’est justement cette confusion qui fut entre autres à l’origine de la lenteur du rétablissement de l’ordre dans le sud à la suite des événements sanglants de juin 2010 et de la défiance actuelle persistant entre le sud et le nord de la Kirghizie. Qu’est-ce qu’un Kirghiz ? Un habitant de la Kirghizie (droit du sol) ? Un habitant qui a du sang et un patrimoine génétique, culturel et linguistique commun (droit du sang) ? Les Kirghiz demeurent toujours divisés sur cette question. Qui plus est, l’arrivée des nouvelles formes, globalisées, du radicalisme islamique ajoute la question de l’appartenance religieuse à l’ethnicité. Un Kirghiz doit-il être obligatoirement musulman ? Cette question ne se posait pas par le passé, étant donné que l’appartenance religieuse des héros épiques kirghiz n’était pas claire. Aujourd’hui, pour un Kirghiz du sud, l’islam doit obligatoirement être rattaché à l’ethnicité, alors que cela n’est pas nécessaire pour son compatriote du nord pour qui, un Kirghiz doit simplement perpétuer les traditions et certains aspects du mode de vie de ses ancêtres. Si tous les Kirghiz partagent l’idée de faire du kirghiz leur première langue officielle, le statut du russe comme deuxième langue officielle fait encore largement débat. Les nationalistes kirghiz, nombreux dans le sud du pays, voudraient purement et simplement supprimer l’usage du russe dans la vie politique et l’administration et ont déjà remporté une manche par l’imposition de l’obligation pour tout candidat à l’élection présidentielle de passer un test linguistique en kirghiz avant de se voir accepter leur candidature par la Commission Centrale Electorale. Les minorités nationales et les Kirghiz russophones, soit entre 30 et 35 % de la population, ne pourront donc jamais prétendre à la fonction suprême. La majorité de la population kirghize et l’ensemble des minorités ethniques militent en revanche pour le maintien du statut officiel aux deux langues. Si elles perçoivent le kirghiz comme un héritage direct de leurs ancêtres qu’il faut à tous prix préserver, elles comprennent pertinemment que le russe demeurera toujours la langue des échanges internationaux, interrégionaux et interethniques. Les intellectuels kirghiz savent aussi très bien que le russe leur permettra de mieux exporter à l’étranger la culture et les traditions kirghizes.

Favorable au maintien de l’égalité de statut des deux langues dans la politique et l’administration, le nouveau président devra cependant mieux prendre compte les revendications politiques, linguistiques et culturelles de la minorité ouzbèke, tout en évitant une sécession du pays. Un grand nombre d’Ouzbeks appellent de leurs vœux à l’officialisation de leur langue dans les oblasti du sud et à une meilleure représentation politique dans les régions où ils sont majoritaires et à Bichkek. A ce titre, les tensions sont très vives et peuvent dégénérer à tout instant avec les nationalistes kirghiz. D’autres Ouzbeks, minoritaires, vont encore plus loin en appelant à une sécession des oblasti du sud, mais restent divisés sur la nature de leur nouvel Etat potentiel, entre les religieux et conservateurs partisans d’un Etat islamique à Ouzgen et les libéraux demandeurs d’un Etat laïc, alternative selon eux à l’Ouzbékistan voisin répressif, à Djalal-Abad.

La marge de manœuvre d’A. Atambaev dans le sud du pays sera donc étroite pour maintenir la cohésion nationale et un climat de paix. Il pourra cependant compter sur les relais puissants de son parti et convaincre par sa volonté de développement économique d’une région encore largement déshéritée. Par ailleurs, la possibilité d’accorder un certain degré d’autonomie politique et linguistique aux oblasti du sud en échange du maintien de l’intégrité territoriale et de l’harmonie interethnique pourrait aussi contribuer à accroître la popularité du nouveau président dans la région.

Les chantiers ne manquent donc pas pour A. Atambaev et le Parti Social Démocrate de Kirghizie. Il lui faut globalement reconstruire un pays miné par la pauvreté, la corruption et toutes sortes de divisions aux racines bien profondes et complexes. La réussite de son mandat conditionnera la viabilité de la Kirghizie. La communauté internationale doit donc davantage s’impliquer dans son soutien au nouveau régime parlementaire kirghiz. En effet, de ce cœur de l’Eurasie laboratoire de l’apprentissage de la démocratie qu’est la Kirghizie, tous les devenirs sont désormais possibles. Mais, il est évident que quel que soit la voie choisie par les acteurs nationaux et locaux, elle aura inéluctablement des répercussions directes et importantes sur l’avenir du monde.

David GAÜZERE

Journaliste indépendant

Expert sur la Kirghizie et le Kazakhstan

Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase postsoviétique

 

Election présidentielle kirghize: les enseignements d’un scrutin ouvert (Mediapart)

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/david-gauzere/blog/021111/election-presidentielle-kirghize-les-enseignements-dun-scrutin-ouvert

 

Le 30 octobre dernier, l’ancien premier-ministre kirghiz, A. Atambaev a été élu président de la république dès le premier tour avec un score de 63,24 % des suffrages, devançant de loin ses principaux concurrents, A. Madoumarov et K. Tachiev. Malgré quelques dysfonctionnements locaux au niveau de l’établissement des listes électorales, inéluctables dans une démocratie naissante, le scrutin s’est dans l’ensemble bien déroulé, faisant suite à une campagne électorale ouverte et disputée.

AUTOUR DU TAUX DE PARTICIPATION ET DES RESULTATS DE L’ELECTION PRESIDENTIELLE

L’analyse sur le plan local du taux de participation et des différents scores des candidats ne fait finalement que confirmer les estimations déjà calculées par les experts politologues kirghiz et étrangers reposant sur divers points de fracture, régionale, urbaine et ethnique dans le pays.

- La participation était forte au nord du pays avec une moyenne de 70-80 % de votants* (Talas, Tchouï, Yssyk-Koul, Naryn) et A. Atambaev y a été partout plébiscité avec souvent un score d’autour de 90 % des suffrages exprimés (89,25 %, Yssyk-Koul, 93,72 %, Talas, 94,19 %, Naryn), bien plus faible au sud avec un taux de participation de 40-50 % (Batken, Och, Djalal-Abad). A la vue du nombre important de voix recueillies par les candidats kirghiz nationalistes A. Madoumarov (48,73 %, Batken) et K. Tachiev (42,04 %, Djalal-Abad) et à l’arrivée souvent d’A. Atambaev en seconde position dans le sud du pays, nous pouvions en déduire que l’électorat kirghiz s’était mobilisé en masse pour le scrutin de dimanche dernier dans les régions de Batken, Och et Djalal-Abad.

- Villes/Campagnes : Plus faible dans les capitales régionales russophones (autour de 60 %, 66,92 %, Bichkek), la participation restait très élevée dans les campagnes kirghizes et les chefs-lieux de canton du nord et du centre du pays. Elle demeurait en revanche peu basse dans le sud du pays, campagnes et villes confondues.

- Kirghiz/Minorités ethniques : Première conclusion de cette élection, ce sont les régions kirghizophones qui ont fait preuve dimanche dernier du taux de participation le plus actif. Fort dans les régions de Talas et de Naryn, ce taux était déjà légèrement moins élevé dans les régions ethniquement mixtes d’Yssyk-Koul et de Tchouï, ainsi qu’à Bichkek ; ce qui laissait à penser que l’électorat russophone s’était moins déplacé dimanche dernier. A. Atambaev a été plébiscité dans toutes ces régions. En revanche, dans le sud du pays, où ses soutiens étaient plus faibles, il est arrivé en tête dans les villages à dominante ouzbèke, traduisant ainsi le besoin urgent de sécurité exprimé par la minorité ouzbèke, principale victime des pogroms de juin 2010.

LES ENSEIGNEMENTS POLITIQUES DU SCRUTIN

Les enseignements politiques du scrutin confirment une fois de plus les multiples divisions géographiques et ethniques qui traversent la société kirghize, ainsi que les profonds bouleversements que connaît actuellement la société depuis l’indépendance en 1991.

Au niveau politique, la victoire confortable d’A Atambaev démontre la lassitude de la plupart de la population des révolutions et des conflits ethniques à répétition et son aspiration à plus de stabilité. Les autres candidats en course ont, pour la plupart, reconnu cette victoire et émis le souhait d’apporter leur collaboration au nouveau président. Dans le sud kirghiz, en revanche, les deux principaux concurrents d’A Atambaev la contestent et en appellent à la fois aux manifestations populaires et au repli de leurs actions sur le sud, tout en jouant la carte du sentiment anti-ouzbek, populaire dans la Vallée du Fergana.

Leur attitude et le mode opératoire employé, irresponsable, prouvent bien que les responsables et les forces politiques du sud du pays conservent avant tout une base régionale et clanique et ne sont pas encore prêts à utiliser le cadre de la légalité pour parvenir au pouvoir, puis l’exercer dans un cadre démocratique.

L’Histoire est à l’origine de cette fracture « tectonique » entre le nord et le sud du pays. Le sud, religieux et conservateur, était jusqu’à la colonisation russe, traditionnellement tourné vers les khanats ouzbek, notamment celui de Kokand. Le pouvoir vertical du khan et l’absence de contestation politique qu’il impliquait se retrouvent aujourd’hui dans la conception du pouvoir par les dirigeants locaux du sud de la Kirghizie. Nous y rencontrons donc un système politique de type moyen-oriental, géographique, clanique, où la seule opposition politique sérieuse se fonde sur l’islam. A l’inverse, le nord et le centre du pays, ont davantage été marqués par l’influence russe et européenne. Bien avant la colonisation russe du milieu du XIXe siècle, des contacts informels étaient déjà établis entre les chefs des tribus kirghizes et le pouvoir russe. L’influence des idées européennes et l’appel au débat politique permanent se sont donc depuis progressivement installés dans cette partie du pays, où actuellement prédomine plutôt un système politique multipartite à l’européenne reposant sur des programmes reprenant l’éventail politique classique allant de l’extrême-gauche à l’extrême droite, en passant par le clivage gauche-droite et l’écologie politique. Les principales forces politiques du nord du pays ont également une vision nationale (et non pas uniquement régionale) et disposent de représentants dans l’ensemble des régions du pays et parmi toutes les ethnies.

Il est donc évident que le nouveau président de la république a su dès le premier tour rassembler autour de lui, gagnant à sa personne l’ensemble du nord et du centre de la Kirghizie et pouvant s’appuyer dans le sud sur la minorité ouzbèke et l’élite intellectuelle citadine locale, lasse des troubles politiques et interethniques passés.

A. Atambaev possède actuellement une personnalité de rassembleur. Premier-ministre pragmatique, il a su depuis octobre 2010 conduire avec succès une coalition politique hétéroclite et aux intérêts divergents vers le rétablissement de la sécurité et de l’état de droit en Kirghizie.

Désormais élu président, il lui faudra encore rassurer par des réformes économiques et sociales l’électorat du sud du pays pour gagner petit à petit la confiance d’une population locale précarisée et désabusée et remédier aux germes latents des crises interethniques et des sentiments séparatistes.

David GAÜZERE

Journaliste indépendant

Expert sur la Kirghizie et le Kazakhstan

Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase post-soviétique

*Source : Commission Centrale Electorale de la République Kirghize,http://www.shailoo.gov.kg/index.php?module=news&page=VYBORY_PREZIDENTA_KYRGYZSKOY_RESPUBLIKI_Svedeniya_ob_uchastii_izbirateley_v_vyborah_na_1900_VYBORY_PREZIDENTA_KYRGYZSKOY_RESPUBLIKI_Svedeniya_ob_uchastii_izbirateley_v_vyborah_na_1900&pagelang=ru

http://www.shailoo.gov.kg/index.php?module=news&page=VYBORY_PREZIDENTA_KYRGYZSKOY_RESPUBLIKI_Predvaritelnye_rezultaty__VYBORY_PREZIDENTA_KYRGYZSKOY_RESPUBLIKI_Predvaritelnye_rezultaty&pagelang=ru