Kirghizie : Des élections présidentielles ouvertes (IRIS)

 

Notes de l’Observatoire Stratégique et Economique de l’Espace Post-Soviétique, Institut des Relations Internationales et Stratégiques, 30 Octobre 2011

http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-russie/2011-10-30-elections-kirghizes.pdf

 

Par David GAÜZERE / Chercheur indépendant associé à l’UMR 5 222 Europe, Européanité, Européanisation – CNRS/Université de Bordeaux 3, Expert sur la Kirghizie et le Kazakhstan – Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase post-soviétique

Ce 30 octobre se tiendra le premier tour des élections présidentielles en Kirghizie. Dans cette jeune république d‘Asie centrale, régulièrement sujette à des révolutions et à des troubles interethniques, la tenue de ces élections représente un enjeu sans précédent dans la région, dans le sens où, pour la première fois, le résultat ne sera pas connu d’avance.

Le nombre important de candidats inscrits à ce scrutin témoigne aussi bien de la soif de démocratie des Kirghiz comme de la volonté de la plupart des candidats à assouvir leurs ambitions personnelles. Aujourd’hui réduits à 19, 86 candidats avaient initialement fait part de leur intention de se présenter à ces élections, la plupart d’entre eux n’étant pas soutenus par un parti [1]. Aussi, l’organisation de ces élections restera inédite en Asie centrale et, pour cette raison, sera suivie de près par la communauté internationale.

LES PREMIERES ELECTIONS PRESIDENTIELLES LIBRES D’ASIE CENTRALE

A l’instar des élections législatives d’Octobre 2010, les élections présidentielles d’Octobre 2011 seront donc les premières à se dérouler de manière totalement libre en Asie centrale. De ce fait, le choix du nouveau Président de la République reste encore inconnu, même si plusieurs indices peuvent déjà laisser présager que le Premier-Ministre actuel, Almazbek Atambaev, sera probablement élu. Le nombre élevé de postulants à la fonction présidentielle et la faiblesse des formations politiques favoriseront cependant inéluctablement un éparpillement des voix au premier tour, obligeant très certainement A. Atambaev à rassembler et à construire des alliances pour pouvoir trouver ensuite une majorité politique solide, stable et disposant d’une assise électorale dans l’ensemble des régions du pays [2].

Autre défi, si la Constitution kirghize votée par referendum en Juin 2010, soit 2 mois après la Révolution d’Avril, garantit la mise en place d’un système parlementaire qui offre peu de place à la fonction présidentielle [3], la plupart des candidats en lice, guidés par leurs seules ambitions personnelles et faisant peu de cas du parlementarisme, souhaitent par tous les moyens arriver à la fonction suprême, afin de pouvoir ensuite concentrer les pouvoirs entre leurs mains et rétablir un système présidentiel fort qui satisferait leur destin personnel. Exception faite à cette règle, Omourbek Tekebaev, le Secrétaire Général du Parti Socialiste Kirghiz Ata-Meken et rédacteur de la Constitution de 2010, a dernièrement annoncé avec fracas ne plus vouloir concourir aux élections présidentielles, dans le seul souci de vouloir conserver le régime parlementaire, selon lui, menacé [4]. Au sein du Parti Social-Démocrate de Kirghizie (PSDK), en course, le positionnement des candidats par rapport à ces élections présidentielles fait aussi débat. Roza Otounbaeva, la Présidente de la République intérimaire, avait dès son intronisation émis le souhait de ne pas vouloir concourir à la fonction présidentielle, tout en quittant son parti politique pour placer ses compétences au service de l’ensemble de ses concitoyens. A. Atambaev représentera donc le PSDK lors des prochaines élections et devrait normalement récupérer l’essentiel de l’électorat d’Ata-Meken, aux positions traditionnellement proches. Pour le moment, portant l’héritage de la Révolution d’Avril 2010, il souhaite toujours préserver le système parlementaire en Kirghizie, pouvant compter en ce sens sur le soutien de la communauté internationale [5].

En revanche, le souhait d’un retour à un pouvoir présidentiel fort et vertical prévaut toujours parmi les militaires de haut rang en campagne et dans le sud du pays, où peuvent être observés deux types de candidatures :

  • Les candidatures individuelles répondant uniquement à l’ambition personnelle d’un candidat indépendant ou à la nostalgie d’un retour à l’ordre et à la sécurité de la part d’un haut gradé de l‘appareil militaire
  • Les candidatures provenant de formations politiques à base géographique du sud du pays et illustrant la spécificité de ce sud, peu enclin au modèle politique parlementaire et à l’expression de forces partisanes au contenu idéologique

    Les puissances régionales et internationales comprennent la nécessité de soutenir la jeune république parlementaire en prenant clairement position pour A. Atambaev. Ses deux concurrents, Kamtchybek Tachiev et Adakhan Madoumarov, tous deux issus du sud du pays, risquent au contraire de bénéficier des soutiens les plus opaques provenant des milieux économiques locaux, notamment des plus interlopes [6].

    Cette opposition entre deux conceptions radicalement différentes de la politique repose de fait sur des divergences culturelles profondes et anciennes entre le nord et le sud de la Kirghizie, que seul le sentiment d’appartenance par les Kirghiz à l’ethnie kirghize, partout majoritaire, parvient encore à surmonter.

    L’ENJEU DU MAINTIEN DE LA COHESION NATIONALE

    Certains députés kirghiz ont beau arguer que la question de la cohésion nationale n’est plus un thème d’actualité et que le simple fait de prononcer les mots d’ « opposition nord-sud » pourrait être puni de lourdes peines d’emprisonnement [7], les faits passés et, sans doute, les résultats des prochaines élections présidentielles démontreront toujours que des différences culturelles importantes continueront de subsister entre le nord et le sud du pays. Pire même, l’internationalisation des frontières, l’accroissement des échanges et des idées et l’augmentation des écarts socio-économiques depuis l’indépendance contribuent chaque jour à les renforcer davantage.

    Démographiquement tout d’abord, le nord de la Kirghizie a déjà entrepris sa transition démographique, tandis que de forts taux de fécondité prédominent encore au sud. L’addition des populations des 3 oblasti (régions administratives) méridionales du pays déduit que tout choix démocratique, reposant de principe sur le nombre de voix, donnera systématiquement l’avantage au sud, soit à la partie du pays qui est la moins préparée aux modèles politiques reposant sur le libre choix démocratique.

    Le nord du pays est globalement plus riche, industrialisé et urbanisé. Il est aussi largement russophone et traditionnellement ouvert aux influences européennes. La présence depuis plus d’un siècle d’une forte minorité russe et le caractère très superficiel de l’islam ont permis à cette partie du pays, dans le prolongement du Kazakhstan voisin, d’être plus réceptive aux divers modèles de pensées européens, dont notamment au fait de pouvoir se déterminer individuellement et librement pour tel ou tel modèle politique, tel ou tel candidat. Les éleveurs nomades kirghiz des Vallées de Tchouï, de Talas, de Naryn ou du Lac Yssyk-Koul’ avaient aussi pris l’habitude depuis le XVIe siècle de se prononcer librement par des « désignations électives directes » pour le choix de tel ou tel baï (chef de tribu), lors de kouroultaï (grandes assemblées tribales), au sein desquels les femmes jouaient aussi un rôle important. Bien qu’aujourd’hui sédentarisés, les Kirghiz continuent d’observer cette tradition de démocratie directe et refusent d’accepter toute idéologie totalitaire. Depuis toujours rétifs au communisme doctrinaire comme à l’islam politique, les Kirghiz ont su exprimer au moment des événements de 1990-1991, puis des révolutions de 2005 et de 2010, leur besoin d’être entendus de leurs dirigeants et leur souhait d’alternance politique. De même, le choix de la Constitution de Juin 2010 confirme cette recherche permanente du débat politique par la population et son refus d’être embrigadée. A l’inverse, le sud du pays demeure plus traditionnel et conservateur. Là, l’ancienneté et la force de l’islam, la présence de populations sédentaires culturellement mêlées kirghizes, ouzbèkes et tadjikes pratiquant une agriculture irriguée ou, dans les villes de la Vallée du Fergana, des activités commerçantes, entretiennent depuis longtemps des réseaux de clientèles et de fidélités puissants, parfois abusivement qualifiés de mafia, et à l’intérieur desquels toute initiative individuelle demeure réduite et mal perçue. Cette attitude de recherche permanente d’hommages-liges se ressent aussi dans la vie politique locale, comme dans les soutiens apportés aux candidats du sud lors des élections législatives ou présidentielles. Ici, l’étiquette du parti politique a peu de signification et la population locale se détermine davantage en fonction de l’origine et de l’ancrage géographique du candidat [8].

    Ainsi, Dimanche prochain, les habitants des campagnes et des périphéries défavorisées des capitales régionales du sud du pays se détermineront sans doute pour tel ou tel candidat politique, en fonction de ses origines géographiques, ethniques ou tribales. K. Tachiev et A. Madoumarov devraient ainsi obtenir des scores importants chez les Kirghiz des régions d’Och, de Batken et de Djalal-Abad, tandis que les Ouzbeks, demandeurs d’une certaine sécurisation après les émeutes de Juin 2010, devraient plutôt apporter leurs suffrages à Anarbek Kalmatov, candidat déclaré du Parti Ar-Namys, colonel et originaire de Djalal-Abad au premier tour, puis ensuite à A Atambaev [9].

    Au nord de la Kirghizie, et parmi l’élite urbaine du sud du pays, le choix des candidats devrait plutôt s’exprimer selon des critères de libre choix personnel. Le Premier-Ministre actuel et candidat du PSDK, A. Atambaev, devrait partir favori. A la différence de ses concurrents, son passé de Premier-Ministre et le soutien tacite de la Présidente intérimaire R. Otounbaeva lui confèrent une certaine légitimité. Sa proximité avec Vladimir Poutine permet également au Kremlin de dissiper toute appréhension par rapport à l’expérimentation de la démocratie et du parlementarisme en Asie centrale [10]. Seule ombre au tableau, A. Atambaev pourrait être tenté d’utiliser les ressources gouvernementales pour financer sa propre campagne électorale [11].

    D’un point de vue mathématique, A. Atambaev devrait remporter les prochaines élections présidentielles en Kirghizie. L’équation démographique nord-sud ne devrait en principe pas trop influencer ces élections, du fait d’une concurrence persistante entre les deux hommes forts du sud, K. Tachiev et A. Madoumarov, qui devrait logiquement profiter au Premier-Ministre sortant. Or, le pays ne reste pas pour autant à l’abri d’une surprise. La complexité des relations tribales, interrégionales et interethniques, ainsi que l’instabilité politique permanente dans le sud du pays, pourrait avoir raison de tout pronostic. Un score trop élevé d’A. Atambaev pourrait raviver les tensions intercommunautaires et la défiance du sud envers Bichkek [12]. Le 10 Octobre dernier, des membres de l’Union du Djihad Islamique, un groupuscule islamiste actif dans la région d’Och et lié à Al-Qaeda, ont été arrêtés, alors qu’ils s’apprêtaient à perturber la campagne électorale à l’approche du premier tour des élections [13].

    Quels que puissent être les résultats, le seul bon déroulement des élections présidentielles portera déjà en soi une réussite qui confirmera l’îlot de liberté et de démocratie que cherche à devenir la Kirghizie dans la région. Les populations des Etats voisins, aux régimes répressifs, y verront sans doute alors un modèle à imiter à l’heure du printemps arabe et des soulèvements populaires du début de cette nouvelle décennie. Quel qu’il soit, le prochain Président de la République Kirghize devra à l’avenir savoir faire preuve de modération et de dialogue, afin de pouvoir concilier les différentes ethnies et tribus du pays autour de l’idée de cohésion nationale et de parer aux disparités économiques et sociales toujours plus aiguës.

     

    David GAÜZERE

Journaliste indépendant

Expert sur la Kirghizie et le Kazakhstan

Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase post-soviétique

 

[1] – Cf. la liste des candidats au 20 Octobre 2011 – http://iwpr.net/report-news/list-candidates-october-30-presidential-election (Source : IWPR – Central Asia) – 2 candidats indépendants, Almambet Matouibraimov et Torobaï Koloubaev, auraient depuis fait défection, KOSTENKO Iou., « V Kyrgyzstane, 2 Kandidaty Namereny Soïti S Prezidentskoï Gonki (En Kirghizie, 2 candidats ont l’intention de quitter la course à la présidentielle) », 24.kg, 25 Octobre 2011, http://www.24kg.org/election2011/112434-v-kyrgyzstane-dva-kandidata-namereny-sojti-s.html

[2] – « Kyrgyzstanskie Sotsiologi Prognozirouiout Rezoul’taty Prezidentskikh Vyborov : Atambaev Lidirouet (Les sociologues kirghizstanais pronostiquent les résultats des élections présidentielles : Atambaev mène) », Fergana.ru, 14 Octobre 2011, http://www.fergananews.com/article.php?id=7131 ; cf. la popularité des tournées politiques d’A. Atambaev dans le pays et la notoriété de ses soutiens locaux sur le site officiel du candidat – http://www.atambaev.kg/ru/novosti/ . Ses concurrents concentrent plutôt leur campagne au sud (absence de venues médiatisées au nord du pays).

[3]Constitution de la République Kirghize de Juin 2010, http://www.24.kg/konstitucija2010/72880-proekt-konstitucii-kr-2010-goda.html

[4] – TEKEBAEV O., « Vozvrata K Prochlomou ? Net ! (Un retour vers le passé ? Non !) », Déclaration d’Omourbek Tekebaev aux membres du Parti Ata-Meken et aux électeurs de Kirghizie – Journal électronique d’Ata-Meken, Bichkek, 23 Septembre 2011, http://www.atamekenkg.com/index.php?option=com_content&view=article&id=13667:2011-09-23-07-39-02&catid=110:main-news

[5] – « Kyrgyzstanskie Sotsiologii Prognozirouiout Rezoul’taty Prezidentskikh Vyborov : Atambaev Lidirouet (Les sociologues kirghizstanais pronostiquent les résultats des élections présidentielles : Atambaev mène) », Op. Cit. ; Site officiel d’Almazbek Atambaev, Op. Cit.

[6] – CAGNAT R., « Kyrgyzstan : Impressions et pronostics à quelques jours des élections présidentielles », Observatoire Géostratégique et Economique de l’Espace Post-Soviétique, Institut des Relations Internationales et Stratégiques (Paris), Octobre 2011, http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-russie/2011-10-paysage-lectoral-au-kyrgyzstan.pdf

[7] – DJOLDOCHOVA J., « Obrachtchenie Depoutata Jokorkhou Kenech J. Djoldochovoï K Kandidatam V Prezidenty KR (Déclaration du Député du JK (Parlement) J. Djoldochova aux candidats à la présidentielle de la République Kirghize) », Site du Parlement de la République Kirghize, 30 Septembre 2011, http://www.kenesh.kg/RU/Pages/ViewNews.aspx?id=8&NewsID=3950

[8] – GAÜZERE D., Les Kirghiz et la Kirghizie à l’époque contemporaine : La construction d’un Etat-Nation, Editions Universitaires Européennes, Sarrebruck, Septembre 2010, 556 pp.

[9] – Le politologue kirghiz M. Sariev pousse plus loin ce raisonnement en imaginant même une victoire d’A. Atambaev dès le premier tour, pariant sur une impossible alliance entre les 2 candidats rivaux du sud (électorat d’A. Madoumarov à Djalal-Abad et à Batken, électorat de K. Tachiev à Och), la présence de partisans d’A. Atambaev dans le sud et le ralliement des minorités ethniques dès le premier tour, « Politolog M. Sariev o chansakh kandidatov na prezidentskikh vyborakh (Le politologue M. Sariev à propos des chances des candidats aux élections présidentielles) », CA-News.org, 25 Octobre 2011, http://ca-news.org/news/814821

[10] – MARAT E., « Kyrgyzstan’s Presidential Elections: New Game With Old Players », Central Asia Caucasus Institute Analyst, Washington (Etats-Unis), 10 Octobre 2011, http://www.cacianalyst.org/?q=node/5645

[11]Ibid. ;A. Atambaev, qui a temporairement quitté le poste de Premier-Ministre, a le plus investi dans des fonds de campagne. Il aurait dépensé à ce jour plus de 22 millions de soms (environs 490 000 $), suivi par A. Madoumarov, ayant consacré 20 millions de soms et, enfin, K. Tachiev, avec plus de 9 millions de soms (200 000 $), « TsIK Kyrgyzstana : Na Agitatsionnouiou Kampaniiou Po-Prejnemou Bol’che Vsekh Tratit Prem’er-Ministr Almazbek Atambaev (La Commission Centrale Electorale de Kirghizie : Pour la campagne électorale le Premier-Ministre Almazbek Atambaev dépense encore plus que tous) », 24.kg, 11 Octobre 2011, http://www.24kg.org/election2011/111222-cik-kyrgyzstana-na-agitacionnuyu-kampaniyu-po.html

[12] – « Boudouchtchiï Prezident Kyrgyzstana Opredelitsia Ouje V Pervom Toure, Posle Kotorogo Mogout Natchat’sia Volneniia, Stchitaet Politolog E. Nogoïbaeva (Le futur président de la Kirghizie sera choisi dès le premier tour, à l’issue duquel commencera l’excitation, commente la politologue E. Nogoïbaeva », AKIPress, 25 Octobre 2011, http://kg.akipress.org/news:435031

[13] – TRILLING D., « After Osh Hijacking, Police Target Uzbek Town », Eurasianet.org, 09 Octobre 2011, http://www.eurasianet.org/node/64290 ; DZYUBENKO O., « Kyrgyz Security Forces Foil Al-Qaeda Plot », Reuters, 11 Octobre 2011, http://www.reuters.com/article/2011/10/11/us-kyrgyzstan-islamists-idUSTRE79A3MG20111011

 

Douche froide après les élections kirghizes (Mediapart)

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/151010/douche-froide-apres-les-elections-kirghizes

 

Après la victoire, dimanche 10 octobre dernier, du parti nationaliste Ata-Jourt, majoritaire au sud, devant les forces traditionnelles démocratiques, en tête au nord, le pays «se retrouve plus que jamais divisé en deux». Par David Gauzère, géographe, spécialiste de la République kirghize.

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Les dernières élections législatives kirghizes ont été suivies avec attention par la communauté internationale et ont eu valeur d’exemplarité de par leur transparence, leur caractère pluripartite et leur engouement populaire dans cette région du monde habituellement peu encline aux expériences démocratiques.

Pourtant, l’annonce des résultats le lendemain allait prodiguer une douche froide à ses organisateurs, instigateurs de la démocratie et du parlementarisme dans le pays, en premier lieu à la Présidente intérimaire, Roza Otounbaeva (lire la dépêche AFP du 12 octobre).

1.-Retour des vieux démons nationalistes au sud, victoire de la démocratie au nord

La victoire du Parti nationaliste Ata-Jourt devant les forces traditionnelles démocratiques révélait les perversions parfois de la démocratie et surtout la supériorité démographique du sud du pays, ébranlé par la Révolution d’avril et les troubles inter-ethniques de juin dernier.

1 – Première tendance très inquiétante: l’arrivée en tête du Parti Ata-Jourt, vitrine légale de l’ancien Parti Ak-Jol – aujourd’hui dissout – des partisans de l’ancien dictateur Kourmanbek Bakiev, avec 8,89 % des voix (1), a pris un goût de revanche dans les populations villageoises du sud, tandis qu’il a glacé plus d’un Kirghiz au nord des Monts Tian-Chan. Le parti ultra-nationaliste a réalisé d’excellents scores dans le sud, arrivant bien loin en tête. « La Kirghizie aux Kirghiz » était son credo de campagne et, d’après le parti, les minorités ethniques n’étaient que tolérées dans le pays, tant qu’elles se conformaient à la connaissance et au respect de la langue et de la culture de l’ethnie tutélaire kirghize (2).

Composé de cadres de l’ancien régime du dictateur Bakiev évincés lors de la Révolution d’avril dernier, tous ex-communistes bon teint reconvertis dans le nationalisme ethnique, le parti n’a jamais caché ses intentions de vider à terme le sud du pays de ses minorités ethniques, en premier lieu des Ouzbeks, et de faire sécession du reste du pays dès le lendemain du scrutin. Il peut compter sur de puissants relais locaux, comme Melis Myrzakmatov, le maire d’Och, très hostile à la présidente Roza Otounbaeva et favorable à l’éradication des Ouzbeks de sa ville, des chefs mafieux locaux, liés à l’ancien dictateur et à sa famille par un système tribal et clanique traditionnel (Janych, le frère aîné de l’ex-président, avait «uni» sous sa férule tous les chefs mafieux locaux contrôlant les divers trafics de l’héroïne en provenance d’Afghanistan durant l’ancien régime et avait ensuite joué le rôle de principal organisateur et bailleur de fonds des troubles inter-ethniques du sud du pays en juin 2010) (3).

Les avoirs financiers de l’ancien dictateur, «évaporés» dès le lendemain de la Révolution, ont depuis été généreusement distribués depuis Minsk (lieu d’exil de Bakiev) ou directement sur place au Parti Ata-Jourt par des intermédiaires, dans le but de déstabiliser le nouveau pouvoir central de Bichkek. Quant aux Ouzbeks, vu le score élevé du Parti Ata-Jourt dans le sud du pays, il semblerait que la peur et le dénuement les aient poussé à reporter leurs voix sur la liste du Parti Ar-Namys, dirigé par le Général Feliks Koulov, candidat du Kremlin, adepte d’un pouvoir fort calqué sur le modèle russe. Bien que réticent à la démocratie parlementaire, Koulov n’est pas nationaliste pour autant (durant ces élections, il était d’ailleurs LE candidat des déshérités des minorités ethniques du pays).

Les forces démocratiques ont en revanche réalisé un score dérisoire dans le sud du pays, où vivent les deux tiers des citoyens de Kirghizie, où la démographie est plus forte qu’au nord, où les mœurs sont plus conservatrices, orientales et où le poids de l’islam est fort. Les Ouzbeks ayant eu peur des provocations du Parti Ata-Jourt se sont jetés comme un seul homme dans les bras du Général Koulov, en qui ils voyaient un homme fort et protecteur et redoutaient la faiblesse des dirigeants des forces démocratiques, qui leur inspirait craintes et vulnérabilité face aux exactions quotidiennes des nationalistes kirghiz dans le sud du pays (régions d’Och et de Djalal-Abad).

2 – Deuxième tendance, l’arrivée en suivant des forces démocratiques traditionnelles et du Parti Ar-Namys (4) et leurs excellents scores au nord du pays, plus européanisé, industrialisé, russophone, et peu islamisé a, à la fois, confirmé l’adhésion de la majorité des électeurs de cette partie du pays à la démocratie et au parlementarisme et souligné le fossé culturel (voire maintenant religieux) qui les sépare de leurs compatriotes du sud (le Parti Ata-Jourt a, au contraire, réalisé des scores

(1) Parti Ata-Jourt, tendance nationaliste – 8,89 %, Commission Centrale Electorale, 11 octobre 2010. Voir : http://www.shailoo2010.kg/ru/gasshailoo.html

(2) TRILING D., « Kyrgyzstan : Election Could Produce Worrisome Result – Experts »,Eurasianet.org, 8 octobre 2010.

(3) Lire aussi «Au sud kirghiz, les liaisons dangereuses» (Mediapart, 8 juillet 2010) et «Le Kirghizistan, rongé par la violence et la crise, élit son Parlement», Radio France Internationale, 10 octobre 2010.

(4) Parti Social-Démocrate de Kirghizie (PSDK), tendance centre-gauche – 8,03 % ; Parti Ar-Namys, tendance bonapartiste – 7,74 % ; Parti Républicain, tendance droite nationale – 7,25 % ; Parti Socialiste Ata-Meken, tendance socialiste réformiste – 5,60 % ; Parti Boutoun Kyrgyzstan, tendance droite autonomiste au sud – 4,84 % ; Parti Ak-Choumkar, tendance centre – 2,63 %, Les Verts Kirghiz – 0,37 %, etc…, Commission Centrale Electorale, 11 Octobre 2010. Tous les résultats: http://www.shailoo2010.kg/ru/gasshailoo.html

(5) « Партия «Ата-Журт» будет оплачивать услуги по решению ЦИК в связи с уничтожением ряда документов (Le Parti Ata-Jourt va payer des services sur décision de la CCE dans le cadre de la destruction d’une série de documents) », Central Asian News, 9 octobre 2010.http://www.ca-news.org/news/504831?from=rss

(6) KARIMOV D., « Спецслужбы Кыргызстана изъяли крупную сумму иностранной валюты, направленной в страну родственниками экс-президента для финансирования одной из партий (Les services spéciaux du Kirghizstan ont trouvé une forte somme en devises étrangères envoyée au pays par des proches de l’ex-Président pour le financement d’un des partis) »,24.kg, 7 octobre 2010.

(7) « Кыргызстан : Оппозиционный нынешнему руководству «Ата-Журт» претендует на четверть мандатов в парламенте страны (Kirghizstan : Le Parti d’opposition au pouvoir actuel Ata-Jourt réclame le tiers des sièges du Parlement du pays) », Fergana.ru, 11 octobre 2010.
« ENEMO Election Observation Mission : 20% of all voters were included into additional voter list at one polling station in Suzak rayon», Central Asian News, 11 Octobre 2010.

(8) KARIMOV D., « Партии, участвовавшие в парламентских выборах в Кыргызстане, договорились о пересчете голосов избирателей, чтобы окончательно определиться с итогами голосования (Les partis ayant participé aux élections parlementaires au Kirghizstan se sont accordés pour recompter les votes des électeurs, afin de définitivement fixer le terme de l’élection)», 24.kg, 13 Octobre 2010.
PODOL’SKAIA D., « Акылбек Сариев : Нас тоже удивил факт прироста избирателей в Кыргызстане на 200 тысяч человек (Alybek Sariev : Nous sommes aussi étonnés du fait de l’augmentation de 200 000 électeurs au Kirghizstan) », 24.kg, 12 Octobre 2010.
KOUTOUEVA A., « Омбудсмен Кыргызстана Турсунбек Акун заявил, что партии «Ата-Журт», «Республика» и «Ар-Намыс» занимались подкупом электората, но конкретных фактов не привел (Le médiateur du Kirghizstan Toursounbek Akoun a déclaré que les partis Ata-Jourt, Ar-Namys et Respoublika se sont occupés à acheter l’électorat, mais n’a pas apporté de preuves concrètes) », 24.kg, 12 Octobre 2010.

Les partis politiques kirghiz ont également grassement rémunéré les citoyens impliqués dans la promotion de leur campagne au quotidien, notamment les fonctionnaires d’Etat, allant jusqu’à leur verser le triple de leur salaire mensuel ordinaire (notamment les Partis Ata-Jourt et Respoublika), KARABAYEV A., « Kyrgyz Citizens Share Thoughts on Upcoming Election »,Central Asia On Line, 7 octobre 2010.

David GAUZERE

Docteur en Géographie Humaine et Sociale – Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 / Université Nationale Kirghize J. Balasagyn (Bichkek) - Spécialiste de la République Kirghize.

 

Retour sur les élections kirghizes : la menace de partition Nord-Sud (Rue89)

RUE89

http://rue89.nouvelobs.com/2010/10/18/retour-sur-les-elections-kirghizes-la-menace-de-partition-nord-sud-171772

Par David Gauzere chercheur. Publié le 
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Les dernières élections législatives kirghizes ont été suivies avec attention par la communauté internationale et ont eu valeur d’exemplarité de par leur transparence, leur caractère pluripartite et leur engouement populaire dans cette région du monde habituellement peu encline aux expériences démocratiques.

Retour des vieux démons nationalistes au sud, victoire de la démocratie au nord

Pourtant, l’annonce des résultats le lendemain allait prodiguer une douche froide à ses organisateurs, instigateurs de la démocratie et du parlementarisme dans le pays, en premier lieu à la Présidente intérimaire, Roza Otounbaeva.

La victoire du Parti nationaliste Ata-Jourt devant les forces traditionnelles démocratiques révélait les perversions parfois de la démocratie et surtout la supériorité démographique du sud du pays, ébranlé par la Révolution d’Avril et les troubles inter-ethniques de Juin dernier.

Première tendance très inquiétante, l’arrivée en tête du Parti Ata-Jourt, vitrine légale de l’ancien Parti Ak-Jol – aujourd’hui dissout – des partisans de l’ancien dictateur Kourmanbek Bakiev, avec 8,89 % des voix, a pris un goût de revanche dans les populations villageoises du sud, tandis qu’il a glacé plus d’un Kirghiz au nord des Monts Tian-Chan.

Le parti ultra-nationaliste a réalisé d’excellents scores dans le sud arrivant bien loin en tête. « La Kirghizie aux Kirghiz » était son credo de campagne et, d’après le parti, les minorités ethniques n’étaient que tolérées dans le pays, tant qu’elles se conformaient à la connaissance et au respect de la langue et de la culture de l’ethnie tutélaire kirghize.

Composé de cadres de l’ancien régime du dictateur Bakiev évincés lors de la Révolution d’Avril dernier, tous des ex-communistes bon teint reconvertis dans le nationalisme ethnique, le parti n’a jamais caché ses intentions de vider à terme le sud du pays de ses minorités ethniques, en premier lieu des Ouzbeks, et de faire sécession du reste du pays dès le lendemain du scrutin.

Il peut compter sur de puissants relais locaux, comme Melis Myrzakmatov, le Maire d’Och, très hostile à la présidente Roza Otounbaeva et favorable à l’éradication des Ouzbeks de sa ville, des chefs mafieux locaux, liés à l’ancien dictateur et à sa famille par un système tribal et clanique traditionnel (Janych, le frère aîné de l’ex-président, avait « uni » sous sa férule tous les chefs mafieux locaux contrôlant les divers trafics de l’héroïne en provenance d’Afghanistan durant l’ancien régime et avait ensuite joué le rôle de principal organisateur et bailleur de fonds destroubles inter-ethniques du sud du pays en Juin 2010).

Les avoirs financiers de l’ancien dictateur, « évaporés » dès le lendemain de la Révolution, ont depuis été généreusement distribués depuis Minsk (lieu d’exil de Bakiev) ou directement sur place au Parti Ata-Jourt par des intermédiaires, dans le but de déstabiliser le nouveau pouvoir central de Bichkek.

Quant aux Ouzbeks, vu le score élevé du Parti Ata-Jourt dans le sud du pays, il semblerait que la peur et le dénuement les aient poussé à reporter leurs voix sur la liste du Parti Ar-Namys, dirigé par le Général Feliks Koulov, candidat du Kremlin, adepte d’un pouvoir fort calqué sur le modèle russe.

Bien que réticent à la démocratie parlementaire, Koulov n’est pas nationaliste pour autant (durant ces élections, il était d’ailleurs LE candidat des déshérités des minorités ethniques du pays).

Les forces démocratiques ont en revanche réalisé un score dérisoire dans le sud du pays, où vivent les deux-tiers des citoyens de Kirghizie, où la démographie est plus forte qu’au nord, où les mœurs sont plus conservatrices, orientales et où le poids de l’islam est fort.

Les Ouzbeks ayant eu peur des provocations du Parti Ata-Jourt se sont jetés comme un seul homme dans les bras du Général Koulov, en qui ils voyaient un homme fort et protecteur et redoutaient la faiblesse des dirigeants des forces démocratiques, qui leur inspirait craintes et vulnérabilité face aux exactions quotidiennes des nationalistes kirghiz dans le sud du pays (régions d’Och et de Djalal-Abad).

2 - Deuxième tendance, l’arrivée en suivant des forces démocratiques traditionnelles et du Parti Ar-Namys et leurs excellents scores au nord du pays, plus européanisé, industrialisé, russophone, et peu islamisé a, à la fois, confirmé l’adhésion de la majorité des électeurs de cette partie du pays à la démocratie et au parlementarisme et souligné le fossé culturel (voire maintenant religieux) qui les sépare de leurs compatriotes du sud (le Parti Ata-Jourt a, au contraire, réalisé des scores marginaux au nord).

Craintes sur l’avenir de l’unité et de la cohésion nationale

A l’issue de ces élections, la Kirghizie se retrouve plus que jamais divisée en deux, entre un nord qui jouera la carte démocratique et un sud enferré dans ses démons nationalistes. Un éclatement du pays en deux entités séparées n’est donc dorénavant plus à exclure.

Peut-être même qu’il rendrait service au nord afin d’y préserver l’enracinement démocratique et de placer exclusivement les ressources naturelles et économiques de cette partie du pays à son propre développement. Une grande partie de nordistes adhèrent désormais à cette thèse et se disent las d’envoyer leurs fils et leur argent combattre le terrorisme islamiste, servir de force d’interposition entre sudistes et Ouzbeks ou encore réparer les dégâts des destructions économiques locales, le tout au sein d’une population qu’ils comprennent de moins en mois et qui leur est de plus en plus hostile.

Mais, un tel éclatement du pays resterait toutefois dangereux pour les minorités ethniques du sud du pays, livrées aux autorités nationalistes locales des régions d’Och ou de Djalal-Abad. A. Keldibekov, le numéro 2 du Parti Ata-Jourt s’est par exemple déclaré prêt, dès maintenant, à jouer de la légitimité démocratique accordée par le suffrage universel pour reprendre les massacres contre les Ouzbeks dans le sud [6]. C’était hélas un point du programme de son parti, pour lequel il était arrivé en tête dans le pays.

Dans l’immédiat, la Présidente kirghize cherche au plus vite à former un nouveau gouvernement, afin de sauver à tout prix ce qui peut encore l’être de l’unité et de la cohésion nationale. Les cinq premiers partis (qui ont réalisé plus de 5 % des suffrages) siègeront au Jogorkhou Kenech (Parlement) kirghiz.

Une coalition naturelle semble déjà se dessiner entre le Parti Social-Démocrate de Kirghizie et le Parti Socialiste Ata-Meken. Koulov du Parti Ar-Namys qui, redoutant le déclenchement d’un scénario à la yougoslave dans le sud, se dit prêt à apporter son soutien à la coalition démocratique et à accepter le choix de la république parlementaire.

Quant au Parti Républicain, il devrait lui-aussi rejoindre logiquement la coalition démocratique contre le Parti Ata-Jourt, qui se retrouverait alors seul face aux quatre autres partis. Le premier-ministre, désormais premier personnage du pays, serait donc issu de cette coalition (ce que n’accepte pas le Parti Ata-Jourt qui se déclare prêt à se soulever dans le sud pour obtenir par la violence ce que le suffrage universel lui refuserait).

Quant à Roza Otounbaeva, après avoir nommé son premier-ministre, elle se retirerait alors du premier plan de la vie politique, tout en conservant un rôle honorifique, conformément à la nouvelle Constitution largement approuvée par les Kirghiz lors du referendum du 27 Juin 2010.

Magouilles et manigances du clan Bakiev durant la campagne électorale

Les organisations internationales, en premier lieu l’OSCE, ont salué la transparence des dernières élections législatives en Kirghizie, claires et équitables. Il n’y a pas eu d’entraves du pouvoir central de Bichkek, ni dans leur préparation, ni dans leur déroulement et encore moins dans le dépouillement et l’annonce des résultats. Roza Otounbaeva s’en fixait son premier objectif et elle y est bien parvenue… au moins dans les régions contrôlées par le nouveau pouvoir, soit sur 95 % du territoire.

En revanche, la situation était bien moins évidente à gérer dans certains districts ruraux du sud du pays, tous des bastions de l’ancien dictateur Bakiev, notamment au cours de la dernière semaine de la campagne électorale. Là, de nombreuses entorses au bon déroulement du processus électoral ont été à déplorer, tant au moment de la campagne électorale, que le jour des élections.

Le Parti Ata-Jourt doit par exemple « payer sur décision de la Commission Centrale Electorale pour la destruction d’une série de documents » juridiques après des incidents violents durant la campagne électorale.

Par ailleurs, « des virements de fonds importants en devises étrangères de proches de l’ancien dictateur Bakiev en faveur d’un parti politique influent dans le sud, ont été saisis dans une voiture à un poste frontière », le jeudi précédent le scrutin. La Commission Electorale Centrale d’Etat s’en est heureusement aperçue à temps…

Plus préoccupant, le bourrage d’urnes de bulletins de vote du Parti Ata-Jourt dans des villages reculés des régions d’Och et de Djalal-Abad attestaient de la volonté machiavélique des anciens tenants du pouvoir de le reprendre dans le sud par tous les moyens et en s’assurant de complaisances locales, à défaut de pouvoir démocratiquement s’imposer dans le reste du pays. Des urnes déjà bourrées de bulletins avaient été installées par exemple le jour-même du scrutin dans des villages du District de Souzak, fief de l’ancien dictateur Bakiev et du Président du Parti Ata-Jourt, Kamtchybek Tachiev, près de Djalal-Abad (20 % d’électeurs fantômes en plus dans le District de Souzak se seraient déplacés le jour du scrutin !).

Dans ces villages densément peuplés et peu accessibles de la Vallée du Fergana, rétifs à toute intervention du pouvoir central ou d’observateurs étrangers, la population locale ethniquement kirghize aurait massivement voté pour le candidat du Parti Ata-Jourt. Trop massivement peut-être, étant donné un différentiel national de 200 000 électeurs entre le scrutin référendaire du 27 Juin 2010 et les élections législatives du 10 Octobre 2010 et des « erreurs » de rédaction des protocoles dans la remise des résultats de ces bureaux à la Commission Centrale Electorale.

Ainsi, des électeurs fictifs fausseraient les résultats et le classement du Parti Ata-Jourt en sa faveur au niveau national (seules 25 753 voix séparent officiellement le Parti Ata-Jourt du PSDK). Un achat de voix par le Parti Ata-Jourt ne serait pas à écarter, afin de mener à bien son entreprise frauduleuse. Il est, en tout cas, attesté par de nombreux témoignages locaux. L’avantage d’une telle tricherie reposait sur sa discrétion, qui lui permettait aussi bien d’échapper aux contrôles des observateurs internationaux, absents des villages reculés du sud, et du pouvoir central.

De peur de susciter la sécession du sud du pays, les nouvelles autorités de Bichkek n’avaient pas souhaité changer l’administration locale dans les régions d’Och et de Djalal-Abad, contrairement au reste du pays après la Révolution d’Avril. Les cadres locaux de l’ancien régime ont donc continué à se servir impunément et à leurs fins personnelles des ressources financières, matérielles et administratives de l’administration locale et les ont ensuite mises à profit sur ordre de Janych Bakiev dans l’organisation des massacres inter-ethniques de Juin. Une enquête judiciaire vise aujourd’hui le Parti Ata-Jourt pour son implication dans ces massacres.

La défiance du sud envers le nord est montée d’un cran depuis le 7 Avril dernier. Ne contrôlant que relativement le sud, le nord n’a disposé d’aucun moyen pour endiguer les heurts inter-ethniques de Juin dernier, puis n’a pu réagir ni au lynchage de l’ancienne Ministre des Affaires sociales, Aïgoul Ryskoulova, lorsqu’elle a tenté d’enquêter sur place à Och sur les massacres de Juin, ni aux injonctions irrespectueuses et graveleuses du Maire d’Och, héraut de la cause ethnique des Kirghiz du sud, à l’encontre de la Présidente kirghize, qu’il accuse régulièrement de brader l’ethnicité.

Depuis la Révolution d’Avril, nous assistons actuellement à une « milosevitchisation » calculée des cadres de l’ancien Parti Ak-Jol dans le sud du pays (contrairement au nord), soit à un glissement dangereux du sérail communiste local vers le nationalisme ethnique et la fuite en avant. Le Parti Ata-Jourt, dont les cadres anciens étaient, il y a peu de temps encore des fonctionnaires zélés au service de l’idéologie communiste de l’URSS, ne cache dorénavant plus son désir de « purifier » de gré ou de force le sud du pays de ses minorités ethniques, en premier lieu des Ouzbeks, pourtant établis sur place depuis des millénaires.

Un tel programme, au-delà de son caractère haineux purement abject, entraînerait également une tragédie économique en désorganisant les circuits de production et de vente dans le sud, étant donné l’imbrication traditionnelle des Kirghiz et des Ouzbeks dans l’économie locale.

Enfin, il précipiterait la sécession du pays en deux entités politiques et économiques antagonistes et pourrait casser le fragile équilibre des forces en Asie centrale. La Vallée du Fergana, de par ses frontières inextricables et compliquées, de par ses enclaves territoriales absurdes et de par ses populations denses et mêlées, reste le cœur de l’Asie centrale sur lequel reposent les piliers de la stabilité régionale. Rompre cet équilibre, déjà fragile, conduirait l’ensemble de l’Asie centrale vers un abîme chaotique à l’issue imprévisible.

Légitimité» et soutiens du nouveau gouvernement provisoire kirghize (Mediapart)

 

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/100410/legitimite-et-soutiens-du-nouveau-gouvernement-

 

De Bichkek, où il se trouve, David Gauzère, vice-président de l’Association des Kirghizes de France et de leurs amis, docteur en géographie humaine et sociale à l’Université Bordeaux-3, tente une analyse à chaud de la situation après le soulèvement kirghize et le renversement du gouvernement.
Dès la nomination du nouveau gouvernement provisoire à Bichkek, la course à la reconnaissance internationale a commencé. Le premier ministre intérimaire, Roza Otounbaeva, et son équipe doivent rapidement trouver des programmes et des initiatives pour séduire le peuple et inviter la communauté internationale à engager des discussions et à proposer son aide en matière de coopération, afin de sortir le pays du marasme économique actuel.

Qui sont vraiment les nouveaux maîtres de la Kirghizie ? Quelle est leur légitimité? Comment sont-ils percus par les puissances régionales et internationales?
Ce nouveau pouvoir est perçu ici comme étant «légitime». Aux yeux de l’ensemble de l’opinion, presque à l’unisson, mercredi dernier, les nouvelles instances dirigeantes kirghizes n’ont fait que reprendre à la faveur d’une révolution violente, ce que la légalité leur avait auparavant garanti lors des résultats de la dernière élection présidentielle du 23 juillet 2009 et qui leur avait ensuite été confisqué par l’ancien régime du président Bakiev. Même d’anciens membres du Parti Ak-Jol du président Bakiev, dorénavant, le reconnaissent.
Les vrais résultats du 23 juillet 2009 donnaient en effet Almazbek Atambaev, chef du parti social-démocrate de Kirghizie gagnant (52 % des voix), tandis que le président déchu, Kourmanbek Bakiev, serait arrive en troisième position. Ces résultats provenant du parti social-démocrate de Kirghizie ont été le soir-même confirmés par l’OSCE et d’autres sources indépendantes. Ce n’est ensuite qu’a partir du lendemain des élections que les tripatouillages électoraux ont commencé à la commission centrale électorale contrôlée par le régime de Bakiev (les copies des premiers résultats originaux ont toutefois été sauvegardées au siège du parti social-démocrate de Kirghizie et au bureau de l’OSCE à Bichkek. D’autres copies auraient été retrouvées au lendemain de la révolution au bureau présidentiel, au 7e étage de la Maison-Blanche et dans… la chambre du fils du président, Maksim. Le vrai vainqueur, légitime, de cette élection était donc Almazbek Atambaev et le parti social-démocrate de Kirghizie, dont de nombreux représentants forment le nouveau pouvoir actuel à Bichkek.

Qui sont justement les personnes et les forces en présence du nouveau gouvernement provisoire ?
Aujourd’hui, le nouveau pouvoir provisoire à Bichkek est detenu par une coalition de 3 partis politiques majeurs regroupes dans le Mouvement populaire uni et de plusieurs organisations politiques et non-gouvernementales, syndicales et associatives indépendantes.
Ces 3 grandes forces politiques sont :

  • Le Parti social-démocrate de Kirghizie (centre-gauche) : il est le grand parti, vainqueur de la dernière élection présidentielle bafouée. Son président est Almazbek Atambaevet le premier ministre actuel, Roza Otounbaeva en est membre, comme la majorité des nouveau dirigeants

actuels.

Almazbek Atambaev (né en 1956) avait un temps, entre mars et novembre 2007, été nommé par l’ancien président Bakiev, comme signe d’ouverture après de nombreuses manifestations populaires.

Roza Otounbaeva (née en 1950) est une diplomate chevronnée. Premier ministre des Affaires étrangères après l’indépendance du pays en 1991, elle a ensuite été ambassadrice de la République kirghize à Londres. Elle est parfaitement anglophone et comprend bien l’allemand et le français.

D’autres personnalités politiques importantes dans le nouveau gouvernement provisoire proviennent de ce parti.

  • Le Parti socialiste Ata Meken (socialiste) : C’est surtout son leader charismatique et francophile, Omourbek Tekebaev (né en 1958), qui le représente dans son pays et à l’étranger.

Omourbek Tekebaev est originaire du sud du pays, de la même région que le président sortant, mais sa vision de la vie politique a toujours dépassé les clivages régionaux et tribaux pour plutot privilégier le débat d’idées. Membre de l’Internationale socialiste, Omourbek Tekebaev aurait pu remporter les présidentielles de 1995 et de 2000, si les résultats avaient été respectés par l’ancien pouvoir d’Askar Akaev. Puis, sous Kourmanbek Bakiev, il a manifesté son opposition au régime soit au Parlement (malgré son rôle de président du Parlement entre mars 2005 et février 2006), soit dans la rue par l’organisation de manifestations de masses. Il est avant tout un homme de terrain, très populaire.
 

  • Le Parti Ak-Choumkar (centre-droit) : ce parti est présidé par Temir Sariev (né en 1963).

Le Mouvement populaire uni et les ONG indépendantes qui participent au nouveau pouvoir prévoient d’organiser d’ici six mois des élections présidentielle et législatives et de mettre en place une nouvelle constitution, garantissant un régime parlementaire comme en Italie ou en Israël ou encore sous la IVe République en France (président à rôle strictement honorifique, premier ministre nommé par le président, aux pouvoirs renforcés et qui dépendrait de la majorité parlementaire, extension des droits du Parlement).
 

Avec l’arrivée de ces personnes aux manettes de l’Etat, c’est le retour d’un régime plus libéral et ouvert a la conception européenne de la politique qui se met en place. C’est aussi la génération suivante qui marque son entrée sur la scène politique du pays (tous les dirigeants ont au minimum 7 ans de moins que le président Bakiev, parfois même 20 ans de moins). Ces forces sont enfin vraiment les seules en Kirghizie à proposer des programmes politiques.
L’ancien régime était uniquement basé sur des fidélités clientélistes, sans orientation politique précise. Il s’inscrivait en cela dans la tradition agricole et conservatrice du sud du Kirghizstan (Djalal-Abad, Och et Batken). Le nord, bien plus russifié, industrialisé, et ouvert aux idées européennes, présente davantage de candidats politiques élus ou choisis sur des idées et des programmes définis.

Le nouveau régime comprend certes des personnes issues de toutes les régions du pays, mais les
personnes du sud qui y ont fait allégeance ont souvent du accepter la rupture de leurs relations familiales et tribales traditionnelles pour mener a bien un combat politique d’idées. Aussi, leur courage doit être doublement salué aujourd’hui.
Cette révolution a été depuis le départ initiée par le peuple, frustré par tant d’injustices, de corruption, d’arbitraire et de misère sous l’ancien régime. Elle n’a, je le précise, nullement été téléguidée de l’extérieur. Au contraire, jusqu’à jeudi soir, Russie, Chine et Etats-Unis sont restés neutres, sans la moindre déclaration politique. Puis, la situation a sensiblement évolué.

  • Coté russe: Des négociations pour une aide économique et humanitaire ont été engagées dès le 8 avril 2010 entre Vladimir Poutine et Roza Otounbaeva, aboutissant à une reconnaissance de facto du gouvernement provisoire par Moscou. La Russie est habituellement hostile à tout soulèvement populaire dans son pré-carré, mais elle avait, depuis la mi-février rompu les liens avec l’ancien président Bakiev, accusé d’avoir détourné les fonds russes d’aide économique alloués au pays, au profit de sa famille et de ses proches.
  • Coté américain: Après avoir appris que le fils du président déchu se trouvait à Washington au moment de la révolution, le département d’Etat américain a, en revanche, clairement affirmé son soutien sans ambiguité à l’ancien régime déchu. Le contrat de construction d’une nouvelle base en dépendait. Enfoncant le clou le lendemain, l’administration américaine a décidé de geler tout contrat d’investissement américain en Kirghizie, tant que le nouveau régime ne reconnaîtra pas Maksim Bakiev comme interlocuteur indispensable dans les échanges économiques avec les Etats-Unis, annonce qui a crée l’hilarité générale à Bichkek.
  • Coté chinois: La Chine, qui suit de près la situation, souhaite rester neutre et s’abstenir de toute déclaration politique (selon la vieille stratégie chinoise de non ingérence en dehors de la sphère économique et commerciale).

Cette révolution était donc avant tout populaire, spontanée. «Cette révolution est la notre, contrairement à celle de 2005», affirmaient encore d’une seule voix les gens présents ce matin sur la place Ala-Too. «Personne ne peut nous la confisquer». Il est vrai que, même si les événements en cours à Bichkek étaient depuis longtemps prévisibles, les 3 puissances régionales ont été prises de cours par leur rapidité et n’avaient préparé aucun scénario de sortie.

Pire, pour les Etats-Unis, leur absence de projection à court terme devant la situation à Bichkek et leur obstination à défendre le régime de Bakiev font qu’ils ont perdu la partie en Kirghizie face à la Russie, là ou ils auraient pu avoir l’occasion unique de parler d’une seule voix et de redorer leur image dans la région.
Le nouveau gouvernement provisoire en place à Bichkek est donc avant tout perçu comme étant «légitime». Le peuple regrette simplement qu’à défaut d’avoir été entendu par les urnes le 23 juillet 2009, il ait fallu passer par une révolution violente au prix de 97 morts et de plus de 500 blessés pour pouvoir concrétiser enfin quelques mois plus tard son choix. Une reconnaissance rapide du nouveau gouvernement intérimaire par la communauté internationale permettrait de rétablir le calendrier du droit et de la légalité à Bichkek. Elle garantirait enfin à la jeunesse, née après l’indépendance, principal acteur de cette révolution et vivier des nouvelles forces progressistes, sociales et porteuses d’espoirs et de projets qui se lèvent un peu partout dans le pays et qui refusent la politique des tribus et des clientèles, la possibilité d’un avenir commun, partage et ouvert aux propositions de chacun.

 

Kirghizstan: de Bichkek, le récit d’une journée de sang (Mediapart)

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Le président Bakiev, qui a fui la capitale, est arrivé par avion à Och dans sa résidence secondaire. Là, des négociations se seraient engagées avec l’opposition pour la remise du pouvoir en échange d’une amnistie éventuelle. Présent à Bichkek, David Gauzère, géographe et spécialiste du Kirghizstan, nous raconte la journée d’émeutes et la chute du régime Bakiev installé depuis 2005 et la «révolution des tulipes». 

 

Mercredi 13 h 00. Une foule, calme, était massée sur la Place Ala-Too, près du palais présidentiel de Bichkek. Entourée d’un cordon de policiers anti-émeutes coiffés de casques blancs, la foule arborait nonchalamment quelques banderoles et scandait quelques slogans contre la vie chère et l’augmentation récente du prix de l’énergie.

Un quart d’heure plus tard, sans motif apparent, la police commence à tirer des balles à blanc, puis très vite réelles sur une foule en colère, mais pacifique et soucieuse d’éviter tout débordement. Des gens commencent ci et là à tomber. Je m’éclipse alors rapidement de la place dans le sillage d’une foule paniquée.

Quelques rues plus loin, le calme régnait encore et les jeunes gens plaisantaient, pensant que les coups de feu restaient encore limités à la place centrale. Or, très vite, d’autres rafales d’armes automatiques se font entendre de différents endroits. Les casernes partout en ville se soulèvent et les affrontements opposent soldats révoltés et loyalistes.

L’après-midi se poursuit ainsi. Pas de scènes de pillages ou d’emeutes entre gens du peuple. La maitrise de soi de chacun semble l’emporter par rapport a la Revolution de 2005. Comme eux, je rentre chez moi. Mais, regulierement des coups de feu, ponctues de jets de grenades assourdissantes viennent nous rappeler qu’aujourd’hui n’est pas un jour comme un autre a Bichkek.

Depuis quelques mois, la tension se faisait plus palpable en Kirghizie. La multiplication par deux du prix de l’electricite et par trois du prix de l’energie decidee en Mars dernier par le President K. Bakiev a servi de detonateur a un peuple ecrase d’injustices bien plus profondes.

K. Bakiev, parvenu au pouvoir a la suite de la Revolution des Tulipes de 2005, avait ces derniers temps donne des allures despotiques et familiales a son regime. Les dernieres elections presidentielles du 23 Juillet dernier avaient deja largement ete entachees de fraudes et denoncees par l’opposition, l’OSCE et les chancelleries occidentales.

Depuis, son pouvoir s’etait resserre sur sa base tribale, la tribu bassyz de l’aile gauche, issue de la region de Souzak, pres de Djalal Abad, dans le sud du pays. Son fils, Maksim, nomme par son pere a la tete de l’agence centrale pour le developpement, les investissements et l’innovation, avait profite de son nouveau poste pour largement s’enrichir sur les detournements de fonds publics et developper des liens sulfureux avec les milieux vereux de la finance, parmi lesquels les mafias russe et napolitaine.

Le 24 Mars dernier, jour d’anniversaire de la Revolution des Tulipes, K. Bakiev publiait un ouvrage sur sa version des evenements de 2005. Trois jours auparavant, il reunissait un « kurultai », assemblee de notables, tries sur le volet, dans lequel il pronait la concorde nationale rudoyant l’opposition sur le mode du pere reprimandant son enfant apres une betise. L’opposition, toutes tendances confondues, avait elle aussi realise auparavant son propre « kurultai », mais en banlieue, loin des cameras et en presence de nombbreux agents du pouvoir infiltres.

Au cours de ce « kurultai », l’opposition avait nomme un comite directeur de 15 personnes. Mais, qu’il etait difficile pour elle de promouvoir ses idees ! Cet ilot de democratie qu’etait la Kirghizie dans les premieres annees de son independance a bien change depuis : presse censuree, journalistes et opposants arretes, bastonnes ou executes, parfois sur ordres de proches de la presidence, opposition intimidee, dont les leaders eux-memes, harceles par les tracasseries administratives ou judiciaires, avaient du mal a se faire entendre aupres du peule : Le General Isakov, degrade et emprisonne depuis plusieurs mois deja, le chef du parti Ak-Choumkar, Sariev, le chef du parti social-democrate, Atambaev et le chef du parti socialiste Ata-Meken, Tekebaev, arretes avec d’autres depuis hier.

Aussi, depuis quelques mois, une colere sourde grondait sous le calme apparent des rues de Bichkek. Tout le monde ne parlait en catimini que de cela, du changement previsible du pouvoir, dans les rues ou sur les forums electroniques mondiaux, ou sur Facebook notamment l’opposition avait deja acquis une longueur d’avance. Mais, la meme question restait toujours sur les levres de chacun.

Quand ? Les evenements s’accelerent depuis cet apres-midi. Le President a fui en avion, ce soir a 20 h. On ne sait ou. De toute maniere, il n’est pas visible et ne repond pas. Sa maison personnelle a Bichkek a ete pillee et incendiee. Daniar Ousenov, le Premier-Ministre, assure aujourd’hui le pouvoir depuis la Maison Blanche, de plus en plus comme un « desperado ».

Apres les premiers tirs dans les casernes du debut de cet apres-midi, la foule essentiellement masculine, reste compacte et se renforce autour des principaux batiments officiels, ne craignant ni la forte pluie de ce jour, ni les balles sifflantes. Les chaines de television diffusaient encore des programmes denigrant l’opposition a 14 h. A 15 h, les programmes sont partout interrompus. Puis, a 16 h, l’opposition prend la parole sur les ecrans par des debats populaires animes ou des images des evenements presentees en boucle sans commentaires.

Ces memes images montrent a partir de 17 h des opposants paradant sur des chars dans les rues « pris » a l’armee, en meme temps que leurs dirigeants, fraichement liberes, rejoignent la foule portes a bout de bras. A 18 h, le Parlement est investi par les opposants. Mais, les coups de feu continuent, de plus en plus sporadiquement et concentres autour de la Maison Blanche, ou se retranche un Premier-Ministre jusqu’au boutiste refusant de voir le changement du cours des evenements et appelant chacun a la lute contre les « bandits ivrognes ». Vers 19 h, l’opposition prend officiellement le pouvoir.

Le comite directeur, forme lors du « kurultai » du 17 Mars dernier, declare assurer la gouvernance du pays et appelle a des negociations avec le parti presidentiel jusque-la au pouvoir a la Maison Blanche. La foule maintient toujours la pression autour du batiment ou des snipers fideles au Premier-Ministre tirent toujours depuis les toits. C’est ici que les victimes sont les plus nombreuses.

On cite tantot le chiffre de 47 victimes, tantot 100 et plus. Il est encore trop tot pour le dire. La nuit approchant, l’opposition nomme alors en toute urgence des comites de vigilance qu’elle place autour des supermarches de la ville afin d’eviter le renouvellement des pillages de 2005, jusque-la absents aujourd’hui. Enfin, les evenements de Bichkek resultent d’une agitation nee en province. Pour les memes causes, plus graves en province, des troubles avaient eclate a Naryn et dans la Vallee de l’Alai en Mars dernier et depuis hier, l’opposition s’emparait progressivement du pouvoir provincial : Talas hier, Naryn, ce matin et le reste du pays, dont la capitale cet apres-midi, dans un cadre de violents affrontement similaires a сeux de Bichkek.

Ce soir, la situation est redevenue calme a Bichkek, a l’exception de la Maison Blanche ou se livrent toujours les derniers combats. Pas question de se rendre pour le Premier-Ministre, car il sait qu’il encourt certainement le meme sort que son Ministre de l’Interieur, lynche hier par la foule a Talas.

L’opposition, prise au depourvu par des evenements plus rapides qu’elle avait espere, n’a pas encore defini de « leader » et de programme a tenir d’ici l’echeance de nouvelles elections presidentielles prochainement organisees. Rassembles avec divers autres partis au sein du Mouvement Populaire Uni, les partis social-democrate et socialiste semblent cependant etre en position de force pour prendre les renes du pays. 02 h du matin, la Maison Blanche est tombee dans les mains de l’opposition. Roza Otounabeva, ancienne Ministre des Affaires Etrangeres et ex-Ambassadrice de la Kirghizie au Royaume-Uni, est chargee de former le nouveau gouvernement provisoire.

David Gauzère, docteur en géographie humaine et sociale a l’Universite de Bordeaux 3 – Spécialiste de la Kirghizie. Vice-président de l’Association des Kirghizes de France et de leurs Amis

Au sud kirghiz, les liaisons dangereuses (Mediapart)

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La situation politique dans le sud du pays reste marquée par des relations étroites et opaques entre les réseaux familiaux, tribaux et économico-mafieux, rappelle David Gauzère, géographe et spécialiste du Kirghiztan.

 

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Alors qu’au lendemain de la Révolution du 7 Avril 2010, la rue retrouvait son calme à Bichkek et dans la plupart des autres villes de Kirghizie, la situation restait encore confuse dans le pourtour ferganais, où l’ancien Président Kourmanbek Bakiev s’était retranché avec ses hommes dans l’attente de son exil ultérieur vers la Biélorussie. Les vagues d’affrontements réguliers entre les tenants de l’ancien régime dictatorial de la famille Bakiev et ceux du Gouvernement provisoire dans la région depuis la Révolution devaient ensuite révéler la complexité des relations dans le sud kirghiz.

  1. LA FAMILLE BAKIEV OU LA MAINMISE D’UNE MAFIA SUR LE SUD KIRGHIZ

Alors qu’Askar AKAEV, son prédécesseur, avait rapidement pris la fuite à l’issue de la Révolution des Tulipes en 2005, cinq ans plus tard, Kourmanbek BAKIEV, lui, refusait de s’avouer vaincu par les événements et, quitte à déstabiliser une région entière, était prêt à mobiliser ses réseaux familiaux, tribaux et criminels pour tenter de reprendre le pouvoir. Il pouvait en cela compter sur trois personnes de son plus proche entourage : Son fils Maksim et ses deux frères Djanych et Akmat.

  • Maksim BAKIEV était le responsable de l’Agence centrale kirghize pour le développement, l’investissement et les innovations, sorte d’officine destinée à recueillir et à injecter les fonds étrangers dans l’économie du pays. Le détournement systématique de fortes sommes d’argent lui a valu sa fortune personnelle et ses liens avec les réseaux mafieux russes et napolitains, liés au trafic de drogue [1]. Il est depuis le 13 Juin au soir incarcéré au Royaume-Uni à la suite de son interpellation par la police britannique à l’Aéroport de Farnborough. Une demande d’extradition a été prononcée contre lui par le Gouvernement Provisoire.
  • Djanych BAKIEV était le responsable des Services de la Sécurité de la Maison Blanche. En fuite, il est accusé d’avoir ordonné la répression de la manifestation du 07 Avril (89 morts – plus de 1 600 blessés) et l’organisation des soulèvements suivants dans le sud.
  • Akmat BAKIEV était à Djalal-Abad l’homme de terrain de Djanych, lors de la mise en place des opérations de soulèvement dans le sud kirghiz et l’intermédiaire obligé entre la famille BAKIEV, les réseaux mafieux du sud du pays et les « barons » de la drogue tadjiks et afghans.

Ces trois hommes, par des entretiens téléphoniques réguliers et enregistrés à leur insu [2], ont clairement préparé la déstabilisation du sud du pays par une série de soulèvements organisés, dont les plus graves ont conduit aux affrontements inter-ethniques d’Och et de Djalal-Abad du 11 au 14 Juin 2010 [3].

  1. DES RELATIONS INTER-COMMUNAUTAIRES CONFLICTUELLES ET MELEES

Les heurts inter-communautaires entre Kirghiz et Ouzbeks de Juin 2010 ne sont malheureusement pas les premiers. La Vallée du Fergana, très fertile et densément peuplée, voyait traditionnellement depuis la fin du XVIe siècle s’opposer périodiquement nomades et sédentaires pour le contrôle de l’eau et de la terre.

Depuis la fin du XIXe siècle, l’affirmation de l’idée d’Etat-Nation a vu l’instrumentalisation de ces révoltes traditionnelles. Ainsi, la Russie tsariste en 1873-6 ou en 1898, puis l’URSS dans les années 1920, a régulièrement mis en avant une communauté contre une autre pour asseoir son pouvoir politique dans la région.

En 1990 – comme ensuite en 2010 – , les mafias locales imbriquées dans les jeux de solidarités tribales ou de « mahalla » [4], ont à nouveau éveillé les tensions inter-communaitaires. Les slogans de haine, les procédés d’éliminations physiques et d’auto-défense par les populations, l’orientation géographique des destructions et les bilans sont restés inchangés, la déflagration de Juin 2010 étant la copie conforme de celle de 1990 [5]. Les événements de Juin 2010 ne sont hélas que le tragique rappel, jour pour jour, du vingtième anniversaire des événements de Juin 1990, seuls les acteurs politiques ayant changé (mais pas leurs mentalités).

Pourtant, les relations entre les nomades kirghiz et les sédentaires ouzbeks ou tadjiks n’ont pas toujours été conflictuelles dans l’Histoire. Dans les trois Etats qui se partagent la Vallée du Fergana, les populations sont entremêlées depuis la fin du XVIe siècle, vivent en inter-dépendance économique et s’influencent culturellement les unes les autres [6]. Les frontières étatiques ne répondent qu’à l’arbitraire du pouvoir soviétique et représentent un non sens, dont l’absurdité se révèle dans l’existence d’une dizaine d’enclaves dans la Vallée (dont six importantes sur le territoire kirghiz).

  1. DES RELATIONS COMPLEXES ET DANGEREUSES

Le responsable du Service de la Sécurité Nationale de la République Kirghize (SSNRK), Kenechbek DOUCHEBAEV, évoquait un rapport étroit entre la famille BAKIEV, les réseaux mafieux narco-traficants locaux et afghans et le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan, parlant même d’une visite d’un émissaire de l’ancien Président BAKIEV dans le Sud-Waziristan (zone tribale du nord-ouest du Pakistan) [7]. Cette piste demeure plausible, tout en n’en excluant pas d’autres, notamment de simples connections locales.

  • Protégés d’Al-Qaïda au Pakistan, les dirigeants du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO) rêvent depuis toujours d’installer un « califat généralisé » en Asie centrale. Is recrutent assez facilement dans la Vallée du Fergana, malgré l’oppression de régimes autoritaires en Ouzbékistan et au Tadjikistan. L’inextricable tracé des frontières et la présence d’enclaves font que la population de la Vallée du Fergana se sent délaissée par les pouvoirs politiques des trois Etats qui la gouvernent. Sa paupérisation croissante, sa démographie vigoureuse et sa forte islamisation en font un terreau idéal pour les jeunes recrues du MIO de feu Djouma NAMANGANI, qui tire ses ressources financières essentiellement du trafic de l’opium afghan (depuis les enclaves ouzbèkes de Sokh, le MIO avait déjà mené en 1999, 2000 et 2001 des incursions armées très meurtrières dans la Vallée) [8].
  • A partir de l’Afghanistan, le trafic de la drogue se fait en direction du nord, via la frontière poreuse du Tadjikistan, avant de d’atteindre la Vallée du Fergana, d’où diverses routes l’acheminent ensuite en Russie, en Turquie ou en Chine, chaque itinéraire étant contrôlé par un « baron » puissant. Depuis longtemps, la famille BAKIEV contrôlait le passage de la drogue par le sud kirghiz et y percevait des prébendes conséquents, qui étaient en suivant blanchis dans les casinos du pays ou dans des banques locales et étrangères [9].
  • Les « barons » disposaient ensuite d’exécutants servilement liés à accomplir leurs basses œuvres. Aïbek MIRSIDIKOV, dit Aïbek le Noir, était l’un d’eux. Lié à Akmat BAKIEV, il aurait reçu pour instruction de fomenter des troubles ethniques dans le sud kirghiz pour aider son « maître » à reprendre le pouvoir dans le sud, à défaut de pouvoir revenir à Bichkek, avant l’organisation du referendum du 27 Juin 2010 [10]. La technique était simple et imparable : A la tête d’une tierce force, le « chef » envoyait ses hommes sur des quartiers ouzbeks, puis kirghiz, brûlant, violant et tuant tout sur son passage, au nom du camp opposé et la surenchère ethnique alors commençait, attisée ensuite par des dons financiers accordés aux uns et aux autres [11]. Les relations verticales et clientélistes sont très fortes dans le sud kirghiz, où le « patriarche », sinon le « parrain », règne seul en chef sur sa famille, sinon son mouvement politique, laissant peu de droits à la contestation de son arbitraire et relayant jeunes cultivés « contestataires » et femmes à la fuite vers Bichkek ou au silence. Ainsi, cela explique en partie l’impopularité des démocrates Roza OTOUNBAEVA ou Omourbek TEKEBAEV dans leur propre région d’origine, alors qu’ils recueillent un fort soutien des Kirghiz des autres régions. Dans ce sud, plus islamisé et agricole, les valeurs individuelles doivent toujours s’effacer au nom de la tradition devant le collectif, que ce soit la tribu kirghize ou la « mahalla » ouzbèke.

Les relations politiques dans le sud kirghiz restent donc régies suivant des règles d’inter-relations étroites et opaques entre les réseaux familiaux, tribaux et économico-mafieux. Cette région place par exemple toujours sur un piédestal le dirigeant local qui sait parvenir à ses fins par diverses ruses et combines et se méfie souvent en général des valeurs d’individualisme et de libéralisme portés par la démocratie.

  1. LE PARLEMENTARISME ET LA QUESTION DU SUD

L’adoption de la nouvelle Constitution par 90,56 % des suffrages exprimés lors du referendum du 27 Juin 2010 devrait instaurer tôt ou tard une république parlementaire dans le pays. Mais, même si ce nouveau régime serait mieux adapté à la réalité géographique de ce pays montagneux, il ne pourrait à lui seul endiguer dans le sud ni les montées d’autoritarisme des chefs locaux, dont certains siègent au Gouvernement Provisoire (A. BEKNAZAROV), ni les exigences autonomistes de la minorité ouzbèke.

  • Azimbek BEKNAZAROV est l’archétype des dirigeants locaux du sud du pays, liés à une tribu et à une région donnée, qui voit dans son ascension politique le prétexte de valoriser les siens. Si cette vision de la politique et de la gestion du pouvoir s’impose dans le sud ferganais, elle reste mineure au nord du pays, plus russifié et européanisé, où les étiquettes politiques ont là un sens et où la liberté de parole trouve des racines profondes dans une société nomade plus égalitaire (égalité des individus et des sexes garantie par l’ « adat » [12]puis confirmée par le pouvoir soviétique, limitation autorégulée du pouvoir politique par la tradition des « kouroultaï » [13] et autonomie consentie des vallées par leur isolement hivernal…) et un écho auprès des populations européennes (russes, ukrainiennes, allemandes…).
  • La communauté ouzbèke, première minorité nationale en Kirghizie [14], n’a pas encore arrêté de choix clair sur son devenir, mais exige au mieux un certain degré d’autonomie linguistique, juridique et administrative et le choix de ses dirigeants en faveur de tel ou tel camp au moment de la Révolution du 07 Avril 2010 s’est opéré en fonction des assurances promises sur ces critères. Ainsi, par les voix opposées de Kadyrjan BATYROV ou de feu Aïbek MIRSIDIKOV, les Ouzbeks de Kirghizie cherchent à se faire reconnaître en tant que « société distincte » et à bénéficier d’avantages culturels conséquents. Toutefois, le chemin suivi n’est pas le même entre la « voie » individuelle des chefs locaux cités, la « voie islamiste », séduisant surtout à Ouzgen ou à Iskit-Naoukat, et « la voie » démocratique prônée à Djalal-Abad. Mais, quelque soit l’option choisie, celle-ci a le don d’irriter le Président de l’Ouzbékistan voisin, Islam KARIMOV. Le vieux président autoritaire redoute de fait de voir apparaître sur les flancs de son pays une « entité autonome » à la direction politique étrangère et concurrente à la sienne, qui servirait le cas échéant de sanctuaire à l’opposition de son propre pays. Aussi, les réfugiés ouzbeks sont appelés sans ménagement à revenir au plus vite en Kirghizie et Islam KARIMOV a, en 1990 comme en 2010, joué la prudence et apporté son soutien aux autorités de Bichkek lors des affrontements inter-ethniques au nom de la stabilité régionale [15].

Le sud kirghiz continue de former une « entité propre » reliée de fait et de droit au reste du pays, mais en conservant un fort particularisme identitaire. Les nouvelles autorités politiques de Bichkek devront le plus tôt possible tenir compte de la singularité de cette région, lui reconnaître une certaine forme d’autonomie et l’encourager à s’imprégner au plus vite des mécanismes de fonctionnement d’une démocratie réelle et transparente. Encore faudrait-il que les éléments démocrates du Gouvernement Provisoire arrivent, dans le sillage de Roza OTOUNBAEVA, à imposer leur autorité et à faire partager leur vision à l’ensemble du pays avec l’aide de nouvelles forces politiques naissantes et prometteuses apparues ou recomposées depuis la Révolution d’Avril (partis politiques, clubs, associations, organisations non-gouvernementales…), porte-paroles d’une société ouverte et rajeunie.

———–

[1] L’homme d’affaires véreux russo-américain Evgennyi GOUREVITCH, aujourd’hui sous mandat d’arrêt international d’un juge italien pour blanchiment d’argent sale, était l’entremetteur entre Maksim BAKIEV et les milieux de la pègre napolitaine. Leur société commune « MGN » gérait en toute opacité les fortunes de plusieurs pans de l’économie nationale privatisés (l’or avec KyrgyzAltyn, l’énergie avec SeverElektro et KyrgyzGaz, et les moyens de communication avec KyrgyzTelekom et l’aéroport Manas et même le Fonds Social du Kirghizistan), DALY J. CK, « Central Asia’s Newest ‘Democrat in Exile’ », ISN ETH Zurich, 29 Juin 2010, http://www.isn.ethz.ch/isn/Current-Affairs/Security-Watch/Detail/?ots591=4888caa0-b3db-1461-98b9-e20e7b9c13d4&lng=en&id=118086 ; BOUKACHEVA B., « Loutchche Piannyï Aïdar, Tchem Trezvyï Maksim : Kirgizskikh Prezidentov Pogoubili Deti (Mieux vaut l’ivrogne Aïdar au sobre Maksim : Les enfants ont détruit les Présidents kirghiz) », Fergana.ru, 16 Avril 2010, http://www.ferghana.ru/article.php?id=6539

[2] http://www.youtube.com/watch?v=UTeKQRMYmSA http://www.youtube.com/watch?v=ZolZJUA8B80&feature=related

[3) Provoquées par les proches de l'ancien Président BAKIEV, les émeutes auraient fait de 294 à plus de 2 000 morts et de 400 000 à 1 000 000 déplacés selon différentes sources.

[4] Chaque « mahalla » correspond à la fois à un quartier géographique précis, urbain ou rural, et à l’organisation familiale et sociale de ce quartier à l’intérieur des populations sédentaires ouzbèkes et tadjikes. Toute décision politique et administrative locale, concernant chaque habitant du quartier, doit être prise au niveau de la « mahalla ». Le chef de chaque « mahalla » locale est nommé par un conseil des anciens de chaque famille et jouit donc toujours d’un âge avancé.

[5] RAZAKOV T., Och Koogalany / Ochskie Sobytiia (Les événements d’Och), Bichkek « Renessans », Bichkek, 1993, 112 pp. ; CHERMATOVA S., « Askar Akaev : Sobytiia 1990-ogo I 2010-ogo Imeiout Odnou I Tou Je Pritchinou (Askar Akaev : Les événements de Juin 1990 et de Juin 2010 ont une seule et même origine) », Fergana.ru, 26 Juin 2010,http://www.ferghana.ru/article.php?id=6633

[6] Les mariages mixtes restent fréquents et le partage d’une religion commune (l’islam sunnite) et de deux langues proches (kirghiz et ouzbek, avec des dialectes communs dans la Vallée du Fergana) ont toujours permis des relations complémentaires entre éleveurs nomades kirghiz et agriculteurs et commerçants sédentaires ouzbeks et tadjiks.

[7] KARIMOV D., « Mejdounarodnye Terroristitcheskie Organiozatsii Namereny Vnov’ Organizovat’ Besporiadki Na Iouge Kyrgyzstana (Des organisations terroristes internationales ont l’intention d’organiser de nouveau des désordres dans le sud du Kirghizstan) », 24.kg, 24 Juin 2010, http://www.24.kg/osh/77414-mezhdunarodnye-terroristicheskie-organizacii.html ; « SNB Kyrgyzstana : Pogromy Na Iouge Organizovali Maksim Bakiev, « Ouzbeki » I Taliban (SSNRK : Maksim Bakiev, les « Ouzbeks » – MIO – et les Taliban ont organisé les pogroms dans le sud) », Fergana.ru, 24 Juin 2010,http://www.ferghana.ru/article.php?id=6629

[8] RASHID A., Asie centrale, champ de guerres : Cinq républiques face à l’islam radical, Ed. Autrement (Frontières), Paris, 2002, pp. 124-139

[9] OROZALIEV V., « Klan Bakievykh i Narkotrafik : Kak Rastchichtchali Dorogou Narkote (Le clan des Bakiev et le narcotrafic : Comment ils ont ouvert la route au trafic de drogues) »,Centrasia.ru, 18 Juin 2010, http://www.centrasia.ru/newsA.php?st=1276843680

[10] SEAN, Kyrgyzstan’s Red Revolution Gets Redder », Sean’s Russia Blog, 13 Juin 2010,http://seansrussiablog.org/2010/06/13/kyrgyzstans-red-revolution-gets-redder ; « Pourquoi le sud du Kirghizstan s’embrase ? », Le Monde, 14 Juin 2010,http://www.lemonde.fr/international/article/2010/06/13/pourquoi-le-sud-du-kirghizistan-s-embrase_1372103_3210.html#ens_id=1371930

[11] NAMATBAEVA T., «Des gangs criminels attisent les tensions ethniques », Canoë, 13 Juin 2010, http://fr.canoe.ca/infos/international/archives/2010/06/20100613-101525.html

[12] L’ « adat » est la loi coutumière des nomades kirghiz, kazakhs et mongols. Par ses principes égalitaires et individualistes, elle s’oppose sur bien des points à la « charia » musulmane, plus suivie dans le sud sédentaire de la Kirghizie.

[13] Un « kouroultaï » est la réunion une assemblée traditionnelle de notables issus de plusieurs tribus dans la société nomade kirghize, ayant pour but de régler des décisions importantes relatives au maintien de la cohésion entre les tribus face à un danger extérieur commun et d’ « élire » un représentant comme chef des tribus kirghizes confédérées, puis de le déposer en cas de dérive autoritaire.

[14] Représentant officiellement 14,5 % de la population (recensement de 2009), la communauté ouzbèke est très compacte dans le sud du pays (régions d’Och et de Djalal-Abad) et présente un taux démographique plus élevé que celui des Kirghiz, étant ainsi majoritaire dans plusieurs endroits du sud du pays (Arslanbob, Ouzgen…).

[15] KARIMOV D., « Islam Karimov : Sobytiia Na Iouge Kyrgyzstana Vyzvany Ne Mejetnitcheskim Konfliktom, A Podryvnymi Deïstviaimi, Organizovannymi Izvne (Islam Karimov : Les événéments dans le sud du Kirghizstan ne sont pas causés par des conflits inter-ethniques, mais par des actions subversives organisées de l’extérieur) », 24.kg, 21 Juin 2010, http://www.24kg.org/osh/77014-islam-karimov-sobytiya-na-yuge-kyrgyzstana.html

 

Kirghizie: des élections présidentielles ouvertes (Mediapart)

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/david-gauzere/blog/291011/kirghizie-des-elections-presidentielles-ouvertes

  • 29 OCT. 2011

 

 

Ce dimanche, se tient le premier tour des élections présidentielles en Kirghizie. Dans cette jeune république d‘Asie centrale, régulièrement sujette à des révolutions et à des troubles interethniques, la tenue de ces élections représente un enjeu sans précédent dans la région, dans le sens où, pour la première fois, le résultat ne sera pas connu d’avance.

Le nombre important de candidats inscrits à ce scrutin témoigne aussi bien de la soif de démocratie des Kirghiz comme de la volonté de la plupart des candidats à assouvir leurs ambitions personnelles. Aujourd’hui réduits à 19, 86 candidats avaient initialement fait part de leur intention de se présenter à ces élections, la plupart d’entre eux n’étant pas soutenus par un parti [1]. Aussi, l’organisation de ces élections restera inédite en Asie centrale et, pour cette raison, sera suivie de près par la communauté internationale

 

LES PREMIERES ELECTIONS PRESIDENTIELLES LIBRES D’ASIE CENTRALE

A l’instar des élections législatives d’Octobre 2010, les élections présidentielles d’Octobre 2011 seront donc les premières à se dérouler de manière totalement libre en Asie centrale. De ce fait, le choix du nouveau Président de la République reste encore inconnu, même si plusieurs indices peuvent déjà laisser présager que le Premier-Ministre actuel, Almazbek Atambaev, sera probablement élu. Le nombre élevé de postulants à la fonction présidentielle et la faiblesse des formations politiques favoriseront cependant inéluctablement un éparpillement des voix au premier tour, obligeant très certainement A. Atambaev à rassembler et à construire des alliances pour pouvoir trouver ensuite une majorité politique solide, stable et disposant d’une assise électorale dans l’ensemble des régions du pays[2].Autre défi, si la Constitution kirghize votée par referendum en Juin 2010, soit 2 mois après la Révolution d’Avril, garantit la mise en place d’un système parlementaire qui offre peu de place à la fonction présidentielle [3], la plupart des candidats en lice, guidés par leurs seules ambitions personnelles et faisant peu de cas du parlementarisme, souhaitent par tous les moyens arriver à la fonction suprême, afin de pouvoir ensuite concentrer les pouvoirs entre leurs mains et rétablir un système présidentiel fort qui satisferait leur destin personnel. Exception faite à cette règle, Omourbek Tekebaev, le Secrétaire Général du Parti Socialiste Kirghiz Ata-Meken et rédacteur de la Constitution de 2010, a dernièrement annoncé avec fracas ne plus vouloir concourir aux élections présidentielles, dans le seul souci de vouloir conserver le régime parlementaire, selon lui, menacé [4]. Au sein du Parti Social-Démocrate de Kirghizie (PSDK), en course, le positionnement des candidats par rapport à ces élections présidentielles fait aussi débat. Roza Otounbaeva, la Présidente de la République intérimaire, avait dès son intronisation émis le souhait de ne pas vouloir concourir à la fonction présidentielle, tout en quittant son parti politique pour placer ses compétences au service de l’ensemble de ses concitoyens. A. Atambaev représentera donc le PSDK lors des prochaines élections et devrait normalement récupérer l’essentiel de l’électorat d’Ata-Meken, aux positions traditionnellement proches. Pour le moment, portant l’héritage de la Révolution d’Avril 2010, il souhaite toujours préserver le système parlementaire en Kirghizie, pouvant compter en ce sens sur le soutien de la communauté internationale [5].En revanche, le souhait d’un retour à un pouvoir présidentiel fort et vertical prévaut toujours parmi les militaires de haut rang en campagne et dans le sud du pays, où peuvent être observés deux types de candidatures :- Les candidatures individuelles répondant uniquement à l’ambition personnelle d’un candidat indépendant ou à la nostalgie d’un retour à l’ordre et à la sécurité de la part d’un haut gradé de l‘appareil militaire- Les candidatures provenant de formations politiques à base géographique du sud du pays et illustrant la spécificité de ce sud, peu enclin au modèle politique parlementaire et à l’expression de forces partisanes au contenu idéologiqueLes puissances régionales et internationales comprennent la nécessité de soutenir la jeune république parlementaire en prenant clairement position pour A. Atambaev. Ses deux concurrents, Kamtchybek Tachiev et Adakhan Madoumarov, tous deux issus du sud du pays, risquent au contraire de bénéficier des soutiens les plus opaques provenant des milieux économiques locaux, notamment des plus interlopes [6].Cette opposition entre deux conceptions radicalement différentes de la politique repose de fait sur des divergences culturelles profondes et anciennes entre le nord et le sud de la Kirghizie, que seul le sentiment d’appartenance par les Kirghiz à l’ethnie kirghize, partout majoritaire, parvient encore à surmonter.L’ENJEU DU MAINTIEN DE LA COHESION NATIONALECertains députés kirghiz ont beau arguer que la question de la cohésion nationale n’est plus un thème d’actualité et que le simple fait de prononcer les mots d’ « opposition nord-sud » pourrait être puni de lourdes peines d’emprisonnement [7], les faits passés et, sans doute, les résultats des prochaines élections présidentielles démontreront toujours que des différences culturelles importantes continueront de subsister entre le nord et le sud du pays. Pire même, l’internationalisation des frontières, l’accroissement des échanges et des idées et l’augmentation des écarts socio-économiques depuis l’indépendance contribuent chaque jour à les renforcer davantage.Démographiquement tout d’abord, le nord de la Kirghizie a déjà entrepris sa transition démographique, tandis que de forts taux de fécondité prédominent encore au sud. L’addition des populations des 3 oblasti(régions administratives) méridionales du pays déduit que tout choix démocratique, reposant de principe sur le nombre de voix, donnera systématiquement l’avantage au sud, soit à la partie du pays qui est la moins préparée aux modèles politiques reposant sur le libre choix démocratique.Le nord du pays est globalement plus riche, industrialisé et urbanisé. Il est aussi largement russophone et traditionnellement ouvert aux influences européennes. La présence depuis plus d’un siècle d’une forte minorité russe et le caractère très superficiel de l’islam ont permis à cette partie du pays, dans le prolongement du Kazakhstan voisin, d’être plus réceptive aux divers modèles de pensées européens, dont notamment au fait de pouvoir se déterminer individuellement et librement pour tel ou tel modèle politique, tel ou tel candidat. Les éleveurs nomades kirghiz des Vallées de Tchouï, de Talas, de Naryn ou du Lac Yssyk-Koul’ avaient aussi pris l’habitude depuis le XVIe siècle de se prononcer librement par des « désignations électives directes » pour le choix de tel ou tel baï (chef de tribu), lors dekouroultaï (grandes assemblées tribales), au sein desquels les femmes jouaient aussi un rôle important. Bien qu’aujourd’hui sédentarisés, les Kirghiz continuent d’observer cette tradition de démocratie directe et refusent d’accepter toute idéologie totalitaire. Depuis toujours rétifs au communisme doctrinaire comme à l’islam politique, les Kirghiz ont su exprimer au moment des événements de 1990-1991, puis des révolutions de 2005 et de 2010, leur besoin d’être entendus de leurs dirigeants et leur souhait d’alternance politique. De même, le choix de la Constitution de Juin 2010 confirme cette recherche permanente du débat politique par la population et son refus d’être embrigadée. A l’inverse, le sud du pays demeure plus traditionnel et conservateur. Là, l’ancienneté et la force de l’islam, la présence de populations sédentaires culturellement mêlées kirghizes, ouzbèkes et tadjikes pratiquant une agriculture irriguée ou, dans les villes de la Vallée du Fergana, des activités commerçantes, entretiennent depuis longtemps des réseaux de clientèles et de fidélités puissants, parfois abusivement qualifiés de mafia, et à l’intérieur desquels toute initiative individuelle demeure réduite et mal perçue. Cette attitude de recherche permanente d’hommages-liges se ressent aussi dans la vie politique locale, comme dans les soutiens apportés aux candidats du sud lors des élections législatives ou présidentielles. Ici, l’étiquette du parti politique a peu de signification et la population locale se détermine davantage en fonction de l’origine et de l’ancrage géographique du candidat [8].Ainsi, Dimanche prochain, les habitants des campagnes et des périphéries défavorisées des capitales régionales du sud du pays se détermineront sans doute pour tel ou tel candidat politique, en fonction de ses origines géographiques, ethniques ou tribales. K. Tachiev et A. Madoumarov devraient ainsi obtenir des scores importants chez les Kirghiz des régions d’Och, de Batken et de Djalal-Abad, tandis que les Ouzbeks, demandeurs d’une certaine sécurisation après les émeutes de Juin 2010, devraient plutôt apporter leurs suffrages à Anarbek Kalmatov, candidat déclaré du Parti Ar-Namys, colonel et originaire de Djalal-Abad au premier tour, puis ensuite à A Atambaev [9].Au nord de la Kirghizie, et parmi l’élite urbaine du sud du pays, le choix des candidats devrait plutôt s’exprimer selon des critères de libre choix personnel. Le Premier-Ministre actuel et candidat du PSDK, A. Atambaev, devrait partir favori. A la différence de ses concurrents, son passé de Premier-Ministre et le soutien tacite de la Présidente intérimaire R. Otounbaeva lui confèrent une certaine légitimité. Sa proximité avec Vladimir Poutine permet également au Kremlin de dissiper toute appréhension par rapport à l’expérimentation de la démocratie et du parlementarisme en Asie centrale [10]. Seule ombre au tableau, A. Atambaev pourrait être tenté d’utiliser les ressources gouvernementales pour financer sa propre campagne électorale [11].D’un point de vue mathématique, A. Atambaev devrait remporter les prochaines élections présidentielles en Kirghizie. L’équation démographique nord-sud ne devrait en principe pas trop influencer ces élections, du fait d’une concurrence persistante entre les deux hommes forts du sud, K. Tachiev et A. Madoumarov, qui devrait logiquement profiter au Premier-Ministre sortant. Or, le pays ne reste pas pour autant à l’abri d’une surprise. La complexité des relations tribales, interrégionales et interethniques, ainsi que l’instabilité politique permanente dans le sud du pays, pourrait avoir raison de tout pronostic. Un score trop élevé d’A. Atambaev pourrait raviver les tensions intercommunautaires et la défiance du sud envers Bichkek [12]. Le 10 Octobre dernier, des membres de l’Union du Djihad Islamique, un groupuscule islamiste actif dans la région d’Och et lié à Al-Qaeda, ont été arrêtés, alors qu’ils s’apprêtaient à perturber la campagne électorale à l’approche du premier tour des élections[13].Quels que puissent être les résultats, le seul bon déroulement des élections présidentielles portera déjà en soi une réussite qui confirmera l’îlot de liberté et de démocratie que cherche à devenir la Kirghizie dans la région. Les populations des Etats voisins, aux régimes répressifs, y verront sans doute alors un modèle à imiter à l’heure du printemps arabe et des soulèvements populaires du début de cette nouvelle décennie. Quel qu’il soit, le prochain Président de la République Kirghize devra à l’avenir savoir faire preuve de modération et de dialogue, afin de pouvoir concilier les différentes ethnies et tribus du pays autour de l’idée de cohésion nationale et de parer aux disparités économiques et sociales toujours plus aiguës.David GAÜZEREJournaliste indépendant

Expert sur la Kirghizie et le Kazakhstan

Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase post-soviétique

 

[1] - Cf. la liste des candidats au 20 Octobre 2011 -http://iwpr.net/report-news/list-candidates-october-30-presidential-election (Source : IWPR – Central Asia) – 2 candidats indépendants, Almambet Matouibraimov et Torobaï Koloubaev, auraient depuis fait défection, KOSTENKO Iou., « V Kyrgyzstane, 2 Kandidaty Namereny Soïti S Prezidentskoï Gonki (En Kirghizie, 2 candidats ont l’intention de quitter la course à la présidentielle) »,24.kg, 25 Octobre 2011, http://www.24kg.org/election2011/112434-v-kyrgyzstane-dva-kandidata-namereny-sojti-s.html

[2] - « Kyrgyzstanskie Sotsiologi Prognozirouiout Rezoul’taty Prezidentskikh Vyborov : Atambaev Lidirouet (Les sociologues kirghizstanais pronostiquent les résultats des élections présidentielles : Atambaev mène) », Fergana.ru, 14 Octobre 2011,http://www.fergananews.com/article.php?id=7131 ; cf. la popularité des tournées politiques d’A. Atambaev dans le pays et la notoriété de ses soutiens locaux sur le site officiel du candidat - http://www.atambaev.kg/ru/novosti/ . Ses concurrents concentrent plutôt leur campagne au sud (absence de venues médiatisées au nord du pays).

[3] - Constitution de la République Kirghize de Juin 2010,http://www.24.kg/konstitucija2010/72880-proekt-konstitucii-kr-2010-goda.html[4] - TEKEBAEV O., « Vozvrata K Prochlomou ? Net ! (Un retour vers le passé ? Non !) »,Déclaration d’Omourbek Tekebaev aux membres du Parti Ata-Meken et aux électeurs de Kirghizie – Journal électronique d’Ata-Meken, Bichkek, 23 Septembre 2011,http://www.atamekenkg.com/index.php?option=com_content&view=article&id=13667:2011-09-23-07-39-02&catid=110:main-news[5] - « Kyrgyzstanskie Sotsiologii Prognozirouiout Rezoul’taty Prezidentskikh Vyborov : Atambaev Lidirouet (Les sociologues kirghizstanais pronostiquent les résultats des élections présidentielles : Atambaev mène) », Op. Cit. ; Site officiel d’Almazbek Atambaev, Op. Cit.

[6] - CAGNAT R., « Kyrgyzstan : Impressions et pronostics à quelques jours des élections présidentielles », Observatoire Géostratégique et Economique de l’Espace Post-Soviétique, Institut des Relations Internationales et Stratégiques (Paris), Octobre 2011,http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-russie/2011-10-paysage-lectoral-au-kyrgyzstan.pdf

[7] - DJOLDOCHOVA J., « Obrachtchenie Depoutata Jokorkhou Kenech J. Djoldochovoï K Kandidatam V Prezidenty KR (Déclaration du Député du JK (Parlement) J. Djoldochova aux candidats à la présidentielle de la République Kirghize) », Site du Parlement de la République Kirghize, 30 Septembre 2011, http://www.kenesh.kg/RU/Pages/ViewNews.aspx?id=8&NewsID=3950

[8] - GAÜZERE D., Les Kirghiz et la Kirghizie à l’époque contemporaine : La construction d’un Etat-Nation, Editions Universitaires Européennes, Sarrebruck, Septembre 2010, 556 pp.

[9] - Le politologue kirghiz M. Sariev pousse plus loin ce raisonnement en imaginant même une victoire d’A. Atambaev dès le premier tour, pariant sur une impossible alliance entre les 2 candidats rivaux du sud (électorat d’A. Madoumarov à Djalal-Abad et à Batken, électorat de K. Tachiev à Och), la présence de partisans d’A. Atambaev dans le sud et le ralliement des minorités ethniques dès le premier tour, « Politolog M. Sariev o chansakh kandidatov na prezidentskikh vyborakh (Le politologue M. Sariev à propos des chances des candidats aux élections présidentielles) », CA-News.org, 25 Octobre 2011, http://ca-news.org/news/814821[10] - MARAT E., « Kyrgyzstan’s Presidential Elections: New Game With Old Players », Central Asia Caucasus Institute Analyst, Washington (Etats-Unis), 10 Octobre 2011,http://www.cacianalyst.org/?q=node/5645

[11] - Ibid. ;A. Atambaev, qui a temporairement quitté le poste de Premier-Ministre, a le plus investi dans des fonds de campagne. Il aurait dépensé à ce jour plus de 22 millions de soms (environs 490 000 $), suivi par A. Madoumarov, ayant consacré 20 millions de soms et, enfin, K. Tachiev, avec plus de 9 millions de soms (200 000 $), « TsIK Kyrgyzstana : Na Agitatsionnouiou Kampaniiou Po-Prejnemou Bol’che Vsekh Tratit Prem’er-Ministr Almazbek Atambaev (La Commission Centrale Electorale de Kirghizie : Pour la campagne électorale le Premier-Ministre Almazbek Atambaev dépense encore plus que tous) », 24.kg, 11 Octobre 2011, http://www.24kg.org/election2011/111222-cik-kyrgyzstana-na-agitacionnuyu-kampaniyu-po.html

[12] - « Boudouchtchiï Prezident Kyrgyzstana Opredelitsia Ouje V Pervom Toure, Posle Kotorogo Mogout Natchat’sia Volneniia, Stchitaet Politolog E. Nogoïbaeva (Le futur président de la Kirghizie sera choisi dès le premier tour, à l’issue duquel commencera l’excitation, commente la politologue E. Nogoïbaeva », AKIPress, 25 Octobre 2011,http://kg.akipress.org/news:435031

[13] - TRILLING D., « After Osh Hijacking, Police Target Uzbek Town », Eurasianet.org, 09 Octobre 2011, http://www.eurasianet.org/node/64290 ; DZYUBENKO O., « Kyrgyz Security Forces Foil Al-Qaeda Plot », Reuters, 11 Octobre 2011,http://www.reuters.com/article/2011/10/11/us-kyrgyzstan-islamists-idUSTRE79A3MG20111011

Un mois après la révolution kirghize, les défis du nouveau pouvoir (Rue89)

 

RUE89

http://www.rue89.com/2010/05/02/un-mois-apres-la-revolution-kirghiz-les-defis-du-nouveau-pouvoir-149866

Le nouveau pouvoir issu de la révolution dite « des coquelicots » du 7 avril dernier impose lentement et non sans peine son autorité sur l’ensemble du pays, alors que face à lui s’expriment les attentes d’une population fatiguée et démunie de tout. Les chantiers du gouvernement provisoire sont immenses et devront bénéficier dans les plus brefs délais d’un soutien indispensable de la communauté internationale pour être menés avec succès.

1. Vers une république parlementaire ?

Premier chantier du nouveau pouvoir : établir une constitution appelant à l’instauration d’une république parlementaire.

D’après les premiers résultats issus de discussions et d’ébauches menées entre responsables de partis politiques et experts juridiques et constitutionnels rendus publics le 26 avril, cette nouvelle constitution garantirait une stricte séparation des pouvoirs, diminuerait le poids du président de la République et augmenterait la place du Parlement dans la vie politique institutionnelle kirghize :

  • Le statut du président de la République serait réduit à un rôle honorifique. Le Président ne ferait que nommer le Premier ministre et ne pourrait même plus nommer seul, sans l’aval du Parlement, les grands administrateurs de l’Etat. Son mandat durerait cinq ans et ne serait renouvelable qu’une fois. Sa rémunération ne proviendrait que de son propre salaire. Tout pouvoir de véto lui serait enfin retiré.
  • Le Parlement verrait ses pouvoirs renforcés. Le parti majoritaire à la Chambre ne pourrait plus obtenir seul plus de 50% des sièges, même en cas de majorité absolue.
  • Les préfets et les maires seraient élus et siègeraient à la tête de conseils, dont ils ne seraient plus que des porte-parole.
  • Dix des treize membres de la Commission électorale centrale, jusque-là choisis par le président de la République, seraient désormais désignés par des partis politiques et des organisations non-gouvernementales.

Il va sans nul doute que le système parlementaire, même s’il est imparfait, reste le mieux adapté à la situation du Kirghizstan du fait de sa situation géographique et historique singulière en Asie centrale.

L’isolement des vallées kirghizes l’hiver encourage les replis identitaires, mais fragilise davantage chaque vallée qui n’a d’autre recours que le consensus politique pour trouver des débouchés économiques à ses productions. En conséquence, les vallées sont économiquement interdépendantes et ne peuvent s’affranchir.

Les complémentarités économiques des vallées kirghizes exigent donc un consensus nécessaire sur toute prise de décisions dans le pays.

Le Nord a ainsi besoin des métaux rares, présents dans l’Oblast de Batken et de l’agriculture cotonnière de la vallée du Fergana pour développer son industrie minière ou textile, tandis que l’agriculture du Sud dépend en partie des grands combinats industriels de la vallée du Tchoui, fabricants de tracteurs, de matériels et d’engrais agricoles divers.

Les Kirghiz ont par ailleurs une tradition historique « agorique » avec la formation des « kurultai », ces grandes assemblées de chefs de tribus (« bai ») qui, depuis le XVIe siècle, dictaient la coutume (« adat ») dans l’espace kirghiz, réglaient les différends, choisissaient « électivement » les khans (y compris parmi des femmes) et les déposaient lorsqu’ils devenaient trop ambitieux (« manap »), afin que tout équilibre politique ne soit pas rompu.

Cette tradition de « démocratie directe athénienne » perdure encore aujourd’hui dans l’inconscient kirghiz, lorsque chaque révolution interrompt à un certain seuil la montée en arbitraire du pouvoir précédent.

2. Enrayer la pauvreté et l’économie souterraine

Deuxième chantier : décriminaliser, renationaliser les secteurs-clés de l’économie.

  • Sous les régimes d’Askar Akaev et de Kourmanbek Bakiev, l’économie souterraine était en plein essor à Bichkek et à Och. La profusion de casinos dans la capitale témoigne à elle-seule de la force des réseaux mafieux souterrains. Dans un Etat où le salaire mensuel moyen d’un professeur d’université est de 100 euros, la tentation d’un deuxième emploi non officiel est grande. Enfin, les différences sociales, restées enfouies jusqu’au début des années 2000, s’affichent dorénavant de manière débridée et ostensible. Les fortunes se défont aussi vite qu’elles s’amassent, toutes bâties autour de la concussion, du crime organisé et de tous les trafics qui s’y rattachent et qui gangrènent presque tous les secteurs de l’économie nationale.
  • D’autre part, les rares secteurs de l’économie échappant encore au marché de la criminalité sont entre les mains de sociétés mixtes partagées entre le gouvernement kirghiz et des grands groupes étrangers (« joint-ventures »). Les sociétés étrangères récoltent ainsi de façon avantageuse les profits tirés des ressources naturelles, dont aurifères, de la Kirghizie et privent l’Etat kirghiz d’une part importante de ses recettes. La compagnie canadienne Centerra Gold Inc. dispose ainsi annuellement de près de 70% des revenus du gisement d’or de Koumtor, les Chinois possèdent en des proportions analogues celui de Djeroui, comme l’unique puits de pétrole kirghiz, situé près de Djalal-Abad.
  • Enfin, la question du partage des terres montre son acuité au moment de chaque grand changement politique (indépendance en 1991, révolutions de 2005 et de 2010), se transformant bien souvent en tensions ou affrontements socio-ethniques locaux. De culture nomade, les Kirghiz ont une tradition de gestion collective et publique de la terre et abhorrent toute forme de propriété et de parcellisation, étrangère à la tradition de l’adat (la terre y est vue comme un tout, un apanage national. Or, dans les deux principales vallées de Kirghizie, de nombreuses minorités ethniques détiennent des terres et, avec les populations kirghizes sédentarisées de ces vallées, les gèrent différemment (propriété privée, héritage filial partagé et notarié..). Ainsi, le vide institutionnel né de tout changement politique brutal sonne comme une revanche pour les populations semi-sédentarisées et appauvries des Kirghiz de la montagne, avides de terres plus fertiles et riches, sur les populations allogènes et « assimilées » des vallées.

Le nouveau gouvernement provisoire entend redonner de la transparence à l’économie du pays en instaurant des conseils de direction censés entourer chaque directeur de société publique ou privée kirghize et toute administration publique d’Etat ou locale.

Mais s’il en a le projet, en a-t-il les moyens ? Comment pourra-t-il définir à l’avenir une position plus avantageuse au peuple kirghiz dans ses négociations avec les grandes entreprises étrangères ?

3. Le Sud, toujours le Sud

Troisième chantier du gouvernement provisoire -et des gouvernements suivants- la question du Sud aiguise la plupart des esprits dans le pays, mais ne parvient pas à faire l’unanimité de tous.

Le Sud, rural, conservateur, ouzbékophone et plus islamisé, forme depuis toujours une identité à part en Kirghizie [Dans les jours qui ont suivi sa chute à Bichkek et son repli sur ses terres ferganaises, l’ancien Président kirghiz Kourmanbek Bakiev avait tenté d’utiliser la carte de la « spécificité méridionale » pour conserver son pouvoir dans le sud, à défaut de pouvoir le reconquérir dans le reste du pays].

  • Quid d’une indépendance ? Même si une majorité d’Ouzbeks et de Kirghiz méridionaux la réfutent, l’indépendance des régions du Sud du Kirghizstan séduit une part non négligeable de la population locale et a ses bastions, ouzbékophones. Les partisans de cette indépendance souhaiteraient établir une seconde entité ouzbèke, dirigée par un régime politique différent et alternatif à la dictature de l’Ouzbékistan voisin. Mais, des divergences profondes demeurent entre les partisans d’une république islamique, nombreux à Ouzgen, et ceux d’une entité ouzbèke démocratique, manifestes à Djalal-Abad. La présence d’enclaves étrangères ouzbèkes et tadjikes dans la partie kirghize de la vallée du Fergana entrave encore plus toute velléité d’indépendance chez ses partisans. Cependant, tous les Ferganais -y compris les Kirghiz de la vallée- s’accordent à reconnaître que la population des trois « oblasti » (régions administratives) méridionales du Kirghizstan forment une « société distincte » du reste du pays, avec ses propres cultures et traditions.
  • Quid d’une autonomie et dans quel cadre ? Le gouvernement provisoire devra donc tenir compte de cette réalité dans ses prochaines négociations avec les pouvoirs locaux. Formant plus de 14% de la population, les Ouzbeks composent désormais la minorité ethnique la plus importante de Kirghizie (devant les Russes, mieux reconnus) et entendent au niveau local se faire reconnaître des droits linguistiques, culturels et économiques. La question d’une autonomie des régions méridionales devra tôt ou tard être abordée. Mais, si tous la souhaitent localement, le cadre choisi ne fait pas l’unanimité entre la demande d’une simple officialisation de la langue ouzbèke dans les trois provinces et celle d’une autonomie juridique, culturelle, religieuse, économique et administrative plus large.
4. Mettre fin aux différents prosélytismes religieux

Quatrième chantier : définir une politique cultuelle cohérente dans le cadre d’un Etat laïc, respectueux de toute religion, mais ferme vis-à-vis des activités religieuses illégales, terroristes ou sectaires.

Le Kirghizstan connaît à l’échelle du monde des bouleversements importants dans le domaine des cultes et des religions, avec :

  • La radicalisation de l’islam
  • La profusion des nouvelles sectes chrétiennes, néo-protestantes.

Ces phénomènes représentent un sérieux défi à surmonter pour les nouvelles autorités. Les nouvelles formes de religiosité sont encore marginales, mais progressent cependant sur le terreau de la pauvreté et des injustices sociales. Ce danger est en outre aggravé au Kirghizstan par l’enclavement des vallées.

L’islamisme progresse bien dans la vallée du Fergana, au sud du pays, tandis que le nord du pays se christianise petit à petit sous l’action de sectes protestantes américaines ou coréennes, porteuses autant d’argent, d’emplois que de projets d’évangélisation.

Les tensions sont déjà parfois palpables lors d’événements religieux familiaux entre les néo-convertis de chaque religion et les Kirghiz traditionnels, peu islamisés et encore très empreints de chamanisme.

Par-delà une fragilisation de l’identité nationale, l’apparition de nouvelles pratiques religieuses pourrait d’ici quelques années représenter une menace sur la cohésion territoriale et nationale de la Kirghizie, si des mesures d’encadrement ne sont pas adoptées au plus tôt par le nouveau pouvoir à Bichkek.

Les défis du nouveau pouvoir

Les nouveaux défis ne manquent pas au nouveau gouvernement provisoire, mais Roza Otounbaeva, la dirigeante par interim, a conscience de l’immensité de sa tâche et de la chance unique réservée à son gouvernement.

La nouvelle équipe en place à Bichkek est rajeunie en moyenne de dix ans, a une plus grande ouverture internationale et une meilleure connaissance des nouvelles technologies de l’information.

Les luttes de pouvoir qui pourraient plus tard opposer les nouveaux dirigeants entre eux relèvent désormais de la vie politique traditionnelle partisane et ne sont plus la conséquence d’un jeu de clientèles et de tribus.

Les partis politiques qui ont pris le pouvoir à Bichkek ont des programmes politiques distincts et des membres dans chaque région du pays, élus avec la mission de défendre dans chaque région la ligne de leur parti.

Il est certain que la vie politique kirghize connaîtra encore d’autres soubresauts à l’avenir, car toute démocratie ne peut se construire en un seul jour, mais il va sans nul doute que son processus de maturation et de stabilisation est déjà aujourd’hui bel et bien engagé.

Qui sont les nouveaux maîtres du Kirghizstan ? (Rue89)

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http://rue89.nouvelobs.com/2010/04/11/au-kirghizstan-le-nouveau-pourvoir-sinstalle-et-cherche-des-soutiens-147012

Par David Gauzere chercheur. Publié le 

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Roza Otounbaeva, Premier ministre intérimaire du nouveau pouvoir (Vasily Fedosenko/Reuters)

Roza Otounbaeva, Premier ministre intérimaire du nouveau pouvoir (Vasily Fedosenko/Reuters)

(De Bichkek) Dès la nomination du nouveau gouvernement provisoire -le Premier ministre intérimaire, Roza Otounbaeva, et son équipe- à Bichkek, une course à la reconnaissance et à l’aide internationale pour sortir le pays de la crise a commencé. Mais qui sont vraiment les nouveaux maîtres du Kirghizstan ? Quelle est leur légitimité ? Comment sont-ils perçus par les puissances régionales et internationales ?

Localement, ce nouveau pouvoir est vu comme « légitime »

Aux yeux de l’ensemble de l’opinion, presque à l’unisson, les nouvelles instances dirigeantes kirghizes n’ont fait que reprendre, à la faveur d’une révolution violente, ce qui leur avait été confisqué lors de la dernière élection présidentielle du 23 juillet 2009 au profit de l’ancien régime du Président Bakiev. Même d’anciens membres du Parti Ak-Jol de Bakiev le reconnaissent.

Les vrais résultats donnaient en effet Almazbek Atambaev, leader du Parti social-démocrate de Kirghizie, gagnant (avec 52% des voix), tandis que le Président déchu, Kourmanbek Bakiev, serait arrivé en 3e position.

Ces résultats, provenant du Parti social-démocrate de Kirghizie, ont été le soir même confirmés par l’OSCE et d’autres sources indépendantes. Ce n’est ensuite qu’à partir du lendemain du scrutin que les tripatouillages électoraux ont commencé à la Commission centrale électorale, contrôlée par le régime de Bakiev.

Quelles sont les forces en présence ?

Le nouveau gouvernement provisoire à Bichkek est détenu par une coalition de trois partis politiques majeurs, regroupés dans le Mouvement populaire uni, et de plusieurs organisations politiques et non-gouvernementales, syndicales et associatives indépendantes. Ces trois grandes forces politiques sont :

  • Le Parti social-démocrate de Kirghizie (centre-gauche) : il est le grand vainqueur de la dernière élection présidentielle. Son président est Almazbek Atambaev et le Premier ministre, Roza Otounbaeva, en est membre, comme la majorité des nouveau dirigeants actuels.
    Atambaev avait un temps, en 2007, été nommé par l’ancien Président Bakiev, au nom de l’« ouverture » après de nombreuses manifestations populaires (« diviser pour régner »…). Roza Otounbaeva est pour sa part une diplomate chevronnée. Ministre des Affaires étrangères après l’indépendance en 1991, elle a ensuite été ambassadrice à Londres.
  • Le Parti socialiste Ata Meken : c’est surtout son leader charismatique -et francophile-, Omourbek Tekebaev, qui le représente le mieux dans son pays et à l’étranger. Tekebaev et son parti sont membres de l’Internationale socialiste. Il est du Sud, la région du Président sortant, mais sa vision de la vie politique a toujours dépassé les clivages régionaux et tribaux pour plutôt privilégier le débat d’idées. Il est avant tout un homme de terrain, très populaire.
  • Le Parti Ak-Choumkar (centre-droit), présidé par Temir Sariev.

Le Mouvement populaire uni et les ONG indépendantes qui participent au nouveau pouvoir prévoient d’ici six mois d’organiser des élections présidentielles et législatives et de mettre en place une nouvelle Constitution, garantissant un régime parlementaire (Président honorifique, Premier ministre nommé par le Président, aux pouvoirs renforcés et qui dépendrait de la majorité parlementaire, extension des droits du Parlement).

Avec l’arrivée de ces personnes aux manettes de l’Etat, c’est le retour d’un régime plus libéral et ouvert à la conception européenne de la politique qui se met en place. C’est aussi la génération suivante qui marque son entrée sur la scène politique du pays (tous les dirigeants ont entre sept et vingt ans de moins que le Président Bakiev.

Ces forces sont enfin vraiment les seules au Kirghizstan à proposer des programmes politiques. L’ancien régime était uniquement basé sur des fidélités clientélistes, sans orientation politique précise. Il s’inscrivait en cela dans la tradition orientale, agricole et conservatrice du sud Kirghiz (Djalal-Abad, Och et Batken).

Le Nord, bien plus russifié, industrialisé et ouvert aux idées européennes, présente davantage de candidats politiques élus ou choisis pour des idées et des programmes. La grande différence politique, génératrice d’espoir, entre les deux régimes doit se trouver à ce niveau.

Le nouveau régime comprend certes des personnes issues de toutes les régions du pays, mais les personnes du Sud qui y ont fait allégeance ont souvent dû accepter la rupture de leurs relations familiales et tribales traditionnelles pour mener à bien un combat d’idées. Aussi, leur courage doit être doublement salué aujourd’hui.

Ce soulèvement a été depuis le départ initié par le peuple, frustré par les injustices, la corruption, l’arbitraire et la misère sous le régime déchu.

Quel a été le rôle des puissances étrangères ?

Cette révolution n’a, je le précise, nullement été téléguidée de l’extérieur. Au contraire, jusqu’à jeudi soir, Russie, Chine et Etats-Unis sont restés neutres, en dehors de toute déclaration politique. Puis la situation a sensiblement évolué.

  • Côté russe : des négociations pour une aide économique et humanitaire ont été engagées dès le 8 avril entre Vladimir Poutine et Roza Otounbaeva, aboutissant à une reconnaissance de facto du gouvernement provisoire par Moscou. La Russie est de nature hostile à tout soulèvement populaire dans son pré-carré, mais elle avait depuis la mi-février rompu les liens avec l’ancien Président, accusé d’avoir détourné les fonds russes d’aide économique allouée au pays au profit de sa famille et de ses proches.
  • Côté américain : après avoir appris que le fils du Président déchu se trouvait à Washington au moment de la révolution, le département d’Etat américain a clairement affirmé son soutien sans ambiguïté à l’ancien régime. Le contrat de construction d’une nouvelle base militaire en dépendait. Enfonçant le clou le lendemain, l’administration américaine décidait de geler tout contrat d’investissement américain au Kirghizstan, tant que le nouveau régime ne reconnaitrait pas Maksim Bakiev, le fils du Président renversé, comme interlocuteur indispensable dans les échanges économiques avec les Etats-Unis, annonce qui a créé l’hilarité générale à Bichkek [Hillary Clinton s’est entretenue samedi avec le Premier ministre kirghize et a promis de l’aide humanitaire].
  • Côté chinois  : la Chine, qui suit de près la situation, souhaite rester neutre et s’abstenir de toute déclaration politique (selon la vieille stratégie chinoise de non-ingérence en dehors de la sphère économique et commerciale).

Cette révolution était donc avant tout populaire, spontanée. « Cette révolution est la nôtre, contrairement à celle de 2005 », affirmaient encore d’une seule voix les gens présents samedi sur la Place Ala-Too. « Personne ne peut nous la confisquer ».

Il est vrai que, même si les événements en cours à Bichkek étaient depuis longtemps prévisibles, les trois puissances régionales ont été en revanche toutes prises de cours par leur rapidité et n’avaient préparé aucun scénario de sortie.

Pire, pour les Etats-Unis, leur absence de projection à court terme devant la situation à Bichkek et leur obstination à défendre le régime honni de Bakiev, font qu’ils ont perdu la partie au Kirghizstan face à la Russie, là où ils auraient pu avoir l’occasion unique de redorer leur image dans la région.

Le nouveau gouvernement provisoire en place à Bichkek est donc issu des forces populaires. Mais il est avant tout perçu comme « légitime ». Le peuple regrette simplement qu’à défaut d’avoir été entendu par les urnes le 23 juillet 2009, il ait fallu passer par une révolution violente au prix de 97 morts et de plus de 500 blessés pour pouvoir concrétiser son choix quelques mois plus tard.

Une reconnaissance rapide du nouveau gouvernement intérimaire par la communauté internationale permettrait de rétablir le calendrier du droit et de la légalité à Bichkek. Elle garantirait enfin à la jeunesse, essentiellement née après l’indépendance, principal acteur de cette révolution et qui refuse la politique des tribus et des clientèles, la possibilité d’un avenir plus ouvert.

Révolution au Kirghizstan : 24 heures dans un pays qui bascule (Rue89)

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http://rue89.nouvelobs.com/2010/04/08/revolution-au-kirghizstan-24-heures-dans-un-pays-qui-bascule-146672

Par David Gauzere chercheur. Publié le 
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Un policier en civil frappe un manifestant à terre dans les rues de Bichkek mercredi (Vladimir Pirogov/Reuters)

Un policier en civil frappe un manifestant à terre dans les rues de Bichkek mercredi (Vladimir Pirogov/Reuters)

(De Bichkek) A 13 heures ce mercredi, une foule, calme, est massée sur la Place Ala-Too, près du palais présidentiel de Bichkek. Entourée d’un cordon de policiers anti-émeutes coiffés de casques blancs, la foule arbore nonchalamment des banderoles et scande quelques slogans contre la vie chère et l’augmentation récente du prix de l’énergie.

Un quart d’heure plus tard, sans motif apparent, la police commence à tirer, d’abord des balles à blanc, puis très vite de vraies munitions sur des manifestants certes en colère, mais pacifiques et soucieux d’éviter tout débordement. Des gens commencent ici et là à tomber.

Je m’éclipse alors rapidement de la place, dans le sillage d’une foule paniquée. Quelques rues plus loin, le calme régne encore et les jeunes gens plaisantent, pensant que les coups de feu resteront encore limités à la place centrale.

Des périodes d’accalmie, puis les échanges de tirs reprennent

Mais, très vite, d’autres crépitements de balles se font entendre. Les casernes partout en ville se soulèvent, soldats révoltés et loyalistes s’affrontent.

L’après-midi se poursuit ainsi, avec de longues périodes d’accalmie durant lesquelles les gens rentrent précipitamment du travail, mais dans une atmosphère insouciante. Pas de scènes de pillage ou d’émeutes, contrairement à ce qui s’était passé lors du précédent soulèvement, en 2005.

Comme eux, je rentre chez moi. Mais régulièrement des coups de feu, ponctués d’explosions de grenades assourdissantes, viennent nous rappeler qu’aujourd’hui n’est pas un jour comme un autre à Bichkek.

Un pouvoir à bout de souffle

Depuis quelques mois, la tension se faisait plus palpable en Kirghizie. La multiplication par deux du prix de l’électricité et par trois du prix de l’énergie, décidées en mars par le président Bakiev, a servi de détonateur, auprès d’un peuple ecrasé d’injustices bien plus profondes.

Bakiev, parvenu au pouvoir a la suite de la révolution des Tulipes de 2005, avait durci son régime. L’élection présidentielle du 23 juillet avait été largement entachée de fraudes, dénoncées par l’opposition, l’OSCE et les pays occidentaux.

Depuis, son pouvoir s’était resserré sur sa base tribale, la tribu bassyz de l’aile gauche, issue de la region de Souzak, près de Djalal Abad, dans le sud du pays.

Son fils Maksim, nommé par son père a la tête de l’Agence centrale pour le développement, les investissements et l’innovation, avait profité de son nouveau poste pour s’enrichir et développer des liens sulfureux avec les milieux véreux de la finance, parmi lesquels les mafias russe et napolitaine.

En mars, pouvoir et opposition tenaient conseil

En mars, Bakiev réunissait un « kurultai », assemblée de notables, et prônait la concorde nationale, rudoyant l’opposition comme un père réprimande son enfant qui a fait une bêtise.

L’opposition avait tenu son propre « kurultai », loin des caméras mais en présence de nombreux agents du pouvoir infiltrés. Elle avait nommé un comité directeur de 15 personnes. Mais qu’il était difficile pour elle de promouvoir ses idées !

Cet îlot de démocratie qu’était la Kirghizie dans les premières années de son indépendance a en effet bien changé : presse censurée, journalistes et opposants arrêtés, bastonnés ou exécutés, parfois sur ordres de proches de la présidence, opposition intimidée -y compris ses leaders, harcelés par les tracasseries administratives ou judiciaires.

Aussi, depuis quelques mois, la colère grondait. En catimini, tout le monde ne parlait que de la chute du pouvoir, dans les rues ou sur les forums Internet, notamment sur Facebook. L’opposition y avait une longueur d’avance. Mais la même question restait toujours sur les lèvres de chacun : quand ?

La victoire de l’opposition

Les événements se sont donc accélérés mercredi après-midi, et le Président a fini par fuir en avion, vers 20 heures, on ne sait pour quelle destination. Sa maison personnelle a Bichkek a été pillée et incendiée. Daniar Ousenov, le Premier ministre, assumait le pouvoir depuis la Maison Blanche, de plus en plus esseulé.

Après les premiers tirs dans les casernes du début de l’après-midi, la foule, essentiellement masculine, reste compacte et se renforce autour des principaux bâtiments officiels, ne craignant ni la forte pluie, ni les balles sifflantes.

A 14 heures, les chaînes de télévision diffusent encore des programmes dénigrant l’opposition. A 15 heures, les programmes sont partout interrompus. Puis, à 16 heures, l’opposition prend la parole sur les écrans, via des débats populaires animés, ou les images des événements présentées en boucle, sans commentaires.

Ces mêmes images montrent, à partir de 17 heures, des opposants paradant sur des chars dans les rues « prises » à l’armée, en même temps que leurs dirigeants, fraîchement libérés, rejoignent la foule, portés a bout de bras. A 18 heures, le Parlement est investi par les opposants.

La foule maintient la pression autour de la Maison Blanche

Mais les coups de feu continuent, de plus en plus sporadiques et concentrés autour de la Maison Blanche, ou se retranche un Premier ministre jusqu’au-boutiste, appelant chacun a la lute contre les « bandits ivrognes ».

Vers 19 heures, l’opposition prend officiellement le pouvoir. Le comité directeur formé lors du « kurultai » du 17 mars déclare assurer la gouvernance du pays et appelle à des négociations avec le parti présidentiel jusque-là au pouvoir à la Maison Blanche.

La foule maintient toujours la pression autour du bâtiment ou des snipers fidèles au Premier ministre tirent toujours depuis les toits. C’est ici que les victimes sont les plus nombreuses. On cite tantôt le chiffre de 47 victimes, tantôt 100 et plus.

La nuit approchant, l’opposition nomme alors en toute urgence des comités de vigilance, qu’elle place autour des supermarchés de la ville, afin d’éviter les pillages.

Pour les mêmes causes, des troubles ont aussi éclaté ces dernières semaines en province. Mercredi, l’opposition s’y emparait progressivement du pouvoir.

Dans la capitale, la situation est redevenue calme en soirée, sauf aux abords de la Maison Blanche, où se livrent toujours les derniers combats. Pas question de se rendre pour le Premier ministre, car il sait qu’il risque le même sort que son ministre de l’Intérieur, lynché mercredi par la foule à Talas.

Pris de court, le nouveau pouvoir s’organise

L’opposition, prise au dépourvu par des événements plus rapides qu’elle n’avait espéré, n’a pas encore défini de « leader » et de programme a tenir d’ici l’échéance de nouvelles élections présidentielles prochainement organisées. Rassemblés avec divers autres partis au sein du Mouvement populaire uni, les partis social-démocrate et socialiste semblent cependant en position de force.

► A 2 heures du matin ce jeudi, la Maison Blanche tombe entre les mains de l’opposition. Roza Otounabeva, ancienne ministre des Affaires étrangères et ex-Ambassadrice de la Kirghizie au Royaume-Uni, est chargée de former le nouveau gouvernement provisoire.

A 2h30, le président Bakiev est arrivé par avion à Och autour de minuit, espérant rejoindre sa résidence secondaire. Des négociations se seraient engagées avec l’opposition pour la remise du pouvoir, en échange d’une éventuelle amnistie.

Par ailleurs, le premier président, Akaev, chassé du pays en 2005 par Bakiev, a évoqué dans un discours « son désir de rentrer au plus vite en Kirghizie pour se retrouver au plus près de son peuple ». Mais il renonce à reprendre toute activité politique.

A 12h30, l’affaire n’est pas finie. Alors que le gouvernement provisoire se met progressivement en place à Bichkek, Bakiev parle dans un meeting au milieu de ses partisans a Jalal-Abad, tandis qu’un meeting parallèle se tient dans la même ville, organise par l’opposant Tourgounaliev.

Il semblerait que le Président se constitue une base dans le sud, pour essayer ensuite de reprendre le pouvoir. Mais, connaissant les mentalités dans la région, je pense que cette tâche est irréalisable.

En revanche, si l’ordre n’est pas rétabli dans le sud du pays par le nouveau pouvoir d’ici la fin de la semaine, un risque de partition de la Kirghizie ne serait alors pas exclu, à partir des bases tribales traditionnelles.

A 13h30, l’ancien Parlement vient d’être dissous par le nouveau Premier ministre intérimaire, Roza Otounbaeva. Des élections législatives anticipées devraient avoir prochainement lieu.

A 16h20, la Russie vient de reconnaître le nouveau pouvoir issu de l’opposition à Bichkek.