Le Tadjikistan, berceau des Ismaéliens (Novastan)

NOVASTAN

http://www.novastan.org/articles/le-tadjikistan-berceau-des-ismaeliens

 

20.11.2013

 

Entretien réalisé par AquiSuds avec David Gaüzère, spécialiste de l’Asie centrale et directeur du Centre d’Observation des Sociétés d’Asie Centrale (COSAC)

On connaît très mal l’origine des Ismaéliens, parfois associée à des images un peu troubles.

Les Ismaéliens appartiennent à l’une des diverses branches du chiisme, l’une des trois variantes de l’Islam (sunnisme, chiisme et kharijisme). Ils appartiennent ensuite à un rameau mineur du chiisme (septimain), moins connu que le chiisme duodécimain présent en Iran et en Azerbaïdjan, et sont de rite nizarite (de l’Imam réformateur Nizar au XIe siècle).

Dans leur berceau d’origine, le Badakhchan, ils ont très tôt été imprégnés d’autres éléments préislamiques, comme le platonicisme grec (prédominance de la pensée individuelle fondée sur la raison et la critique), le zoroastrisme (adoration notamment du feu) ou encore le nestorianisme, sans compter des influences chamaniques liées à la nature. Par tradition, les femmes ont dans l’ismaélisme la même place que les hommes.  Les mosquées, également qualifiées de « maisons de sagesse », sont de taille modeste et ouvertes, en dehors des prières, aux débats philosophiques. Elles servent même souvent de mairies. Les décisions pour la gestion des villages y sont prises, avec la participation des femmes.

La Région du Haut-Badakhchan

La Région du Haut-Badakhchan, devenue autonome depuis l’indépendance du Tadjikistan en 1991.

 

Que peut-on dire des grandes lignes de leur doctrine et de leur organisation ?

Les Ismaéliens se reconnaissent en un leader spirituel commun, l’Agha-Khan, personnalité à la fois politique et religieuse. Les Ismaéliens peuplent en grande partie une zone nommée le Badakhchan et comprenant la majeure partie de l’ouest du versant himalayen, du K2 au Pakistan au Pamir kirghiz, en passant par l’Hindou-Kouch. Autrefois regroupés en un même royaume himalayen, ils ne disposent plus aujourd’hui d’État, depuis que le grand-père de l’Agha-Khan actuel a été chassé du Badakhchan tadjik par l’Armée Rouge en 1921-1922. Le Haut-Badakhchan tadjik a aujourd’hui le statut de Région Autonome et se situe à l’est du Tadjikistan. Ce statut date de 1929, où, pour stabiliser le sud de l’URSS, Staline avait alors décidé de créer un District Autonome établi sur une base religieuse. Cela constituait bien entendu une exception au sein de l’URSS athée et n’a pas empêché par la suite Staline de réprimer les Ismaéliens les plus croyants, comme de ne pas reconnaître l’Agha-Khan, comme personnalité morale (d’où le maintien de ce dernier en exil à Londres).

En revanche, la population badakhchanaise a bénéficié d’un programme de russification intensive de la part des autorités soviétiques (cours de langue russe, quotas de bourses réservés à Khorog, comme à Moscou, monopolisation de la police au Tadjikistan…), du fait de la position stratégique du Haut-Badakhchan et de sa capitale Khorog sur le Piandj, la rivière frontalière séparant l’URSS de l’Afghanistan. Le Haut-Badakhchan devait alors être présenté comme une vitrine de l’éducation et du savoir soviétique face à l’inculture dominant du côté afghan.

Côté pakistanais et avec moins de moyens, depuis les années 1980, Karim Agha-Khan IV, l’Agha-Khan actuel, avait déjà depuis la haute Vallée de la Hounza mis en place des programmes éducatifs et culturels à destination de ses habitants, hommes et femmes confondus, ce qui faisait de cette vallée un havre de tolérance et de paix dans un Pakistan miné par la violence et l’intolérance. En revanche, l’indépendance du Tadjikistan en 1991 et les 5 ans de guerre civile qui ont suivi ont appauvri et davantage isolé la Région Autonome du Haut-Badakhchan tadjik et y ont rendu l’action de l’Agha-Khan salutaire, notamment lors des terribles famines de Khorog en 1993-1997, lorsque la ville rebelle subissait le blocus économique de l’armée tadjike. Je recommande à ce sujet la lecture de l’excellent article du Colonel René CAGNAT, fin connaisseur et passionné de cette région du monde, intitulé Asie centrale ‐ Pamir : La poudrière et le boutefeu et publié en Juillet 2012 comme note de l’Instit des Relations Internationales et Stratégiques.

Khorog

Khorog, ou la capitale de l’ »Agha-Khanistan ».Crédit : Eric Broncard

 

Faut-il dire Ismaéliens ou Ismaélites ?

Si les Russes les qualifient grossièrement d’ »Ismaélites« , les commodités du langage leur préfèrent en français le terme d’ »Ismaéliens » et les termes anglais « Ismaelian » ou « Ismaeli » sont utilisés dans les programmes de coopération mis en place par la Fondation de l’Agha-Khan., afin de ne pas les confondre avec les descendants d’Ismaël (prophète de l’islam et patriarche biblique) appelés ismaélites.

Dans quelle région de l’Orient vivent-ils en majorité ?

Les Ismaéliens comprennent aujourd’hui plus de 15 millions d’adeptes, présents dans 25 Etats dans le monde. Leur habitat est majoritairement concentré dans la Région Autonome du Haut-Badakhchan au Tadjikistan (230 000 personnes). Mais, d’importantes communautés ismaéliennes sont encore présentes en Inde, en Egypte (d’où provenait la dynastie fatimide aux Xe et XIe siècles), à Zanzibar en Tanzanie, au Kenya, dans la région côtière de Lattaquié en Syrie et en Turquie, où leur courant se confond maintenant avec le courant alaouite en Syrie ou alévi en Turquie (ce qui n’a pas toujours été le cas dans le passé). Ils y constituent des communautés éparses, dont certaines comprennent plusieurs millions d’adeptes. D’autres communautés, peu nombreuses mais actives dans leur rôle de relais de la Fondation de l’Agha-Khan (Agha-Khan Development Network – ADKN) vivent encore en Occident.

Qu’en est-il aujourd’hui de leur situation géopolitique ?

L’Agha-Khan n’est plus aujourd’hui le chef d’un Etat politique, mais il pourrait prochainement le redevenir. J’y reviendrai. Il continue de bénéficier toutefois d’une place d’honneur à l’Assemblée générale de l’ONU, où il est écouté. Ses paroles de sagesse et de tolérance sont aussi respectées et reconnues partout dans le monde et il n’hésite pas à les traduire souvent en actes à travers sa Fondation. On se rappelle notamment de ses appels réguliers à la lutte contre l’obscurantisme religieux ou encore sa condamnation du refus de l’Arabie Saoudite d’envoyer un bataillon d’interposition onusien pour contribuer à pacifier le « Rwanda chrétien » au moment du génocide de 1994. Sa Fondation œuvre d’autre part à la mise en place d’ »universités de montagnes » (Programme Agha-Khan Humanité - PAKhTch), destinées à former les populations des régions montagneuses d’Asie centrale et du Pakistan à des programmes d’élévation de la conscience et de l’esprit critique (SHS, économie, droit, sciences politiques…) sur une base laïque, tolérante et égalitaire, sans discrimination sexuelle, ethnique ou religieuse. Les femmes comme les hommes, les musulmans, comme les non-musulmans y ont un accès égal garanti par leur succès aux examens d’entrée. L’enseignement y est par contre surtout anglophone (langue anglaise, système d’unités de valeur et diplômes britanniques…), mais accorde une place importante à l’enseignement du russe et, entre autres pour cette raison, de nombreux étudiants russes, orthodoxes, préfèrent le prestige de ces « universités de montagne » à l’enseignement public traditionnel délabré. Or, s’il est perçu chez lui comme un demi-dieu (on parle de Khorog, comme la capitale de l’ »Agha-Khanistan« ),

Agha Khan

Son Altesse l’Agha Khan, en 2008, sur le campus de l’Université d’Asie centrale à Khorog, Tadjikistan.Crédit : AKDN/Gary Otte

 

Karim Agha-Khan IV a pourtant du mal à communiquer avec son peuple, dont il ne comprend pas la langue et les coutumes, après une vie entière passée à Londres. Sa position reste d’autre part fragile, très tributaire des incertitudes actuelles du théâtre afghan… et des manœuvres internationales autour du futur de l’Afghanistan après 2014. Si bien même qu’il semble de plus en plus acquis dans les chancelleries américaine, britannique et indienne que l’Agha-Khan redevienne prochainement le chef politique d’une nouvelle entité étatique, le Badakhchan, née sur le prochain dépeçage programmé d’un Afghanistan en lambeaux.

David Gaüzère pour AquiSuds

Aquisuds

Kirghizie : Des émirs féminins à la présidente (Novastan)

 

NOVASTAN

http://www.novastan.org/articles/kirghizie-des-emirs-feminins-a-la-presidente

 

Kirghizie : Des émirs féminins à la présidente

01.03.2013

David Gaüzère, chercheur civilisationniste sur l’Asie centrale à l’Université de Bordeaux 3, a été interrogé par la revue AquiSuds, le 22 Février 2013. Nous republions cet interview avec l’accord de l’auteur

AquiSuds: les pays musulmans de l’Asie Centrale restent fort mal connus. D’où provient selon vous, la méconnaissance que le monde à de cette région  ?
David Gaüzère : L’Asie centrale postsoviétique compte aujourd’hui cinq Etats : le Kazakhstan, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et la Kirghizie. Peuvent également être rattachées à ce vaste ensemble la Région Autonome ouïgoure du Xinjiang à l’ouest de la Chine et les provinces du nord de l’Hindou-Kouch en Afghanistan, essentiellement turcophone ou persanophone et de religion musulmane. Cette zone immense, de superficie équivalente à celle de l’Union européenne mais dont sa population ne dépasse pas 70 millions d’habitants, est longtemps restée enclavée au sein de l’URSS ou sous l’influence d’une puissance étrangère. Ceinturée par un véritable «rideau de fer», tant matériel qu’idéologique, la région a ainsi largement échappé à la connaissance des voyageurs étrangers, à l’exception de quelques délégations des partis communistes ou de quelques aventuriers audacieux logés dans les pâles hôtels Intourist.

Vers quelle époque et de quelle manière s’est déroulé le processus d’islamisation de l’Asie Centrale, et de quel courant de l’Islam s’agit-il ?
Le processus d’islamisation de l’Asie centrale s’est déroulé en deux phases parfaitement distinctes. La première phase fut brève et cantonnée aux populations persanophones sédentaires proches des oasis de Sogdiane (SamarkandBoukharaKhiva). Elle s’est déroulée pendant cinquante ans de 711 à 755, menée par des cavaliers arabes sous la houlette du Gouverneur militaire Qutaïba Ibn-Muslim depuis le Khorasan iranien voisin. La seconde phase, plus lente, est principalement le résultat de l’action du soufisme developpé par 4 confréries, arabes (Qadiriya) et locales (Qubrawiya, Yasawiya et Naqchbandiya) à partir du XIIe siècle. Cette longue phase d’islamisation s’est opéré au sein de populations strictement nomades : les steppes turkmènes et kazakhes comme les montagnes kirghizes. L’islame a connu des vagues de propagation, par exemple en réaction à des invasions (mongoles au XIIIe siècle, kalmouke au XVIIe siècle, russe aux XVIIIe et XIXe siècles) car la religion constituait alors un élément fédérateur et de résistance efficace.

Lors de la conquête russe, l’action des confréries soufies étaient de surcroît relayée par celle des commerçants tatars de la Volga qui, la vodka dans une main et le Coran dans l’autre, ont su se présenter comme les véritables intermédiaires entre le pouvoir tsariste russe et les populations turcophones – comme eux – d’Asie centrale. Dans le nord de l’espace kirghiz (régions du Tchouï et de l’Yssyk-Koul), ce lent processus d’islamisation n’était pas achevé au moment de la fondation de l’URSS dans les années 1920. Qui plus est, les parallèles restent toujours forts dans les sociétés nomades entre l’ancien pouvoir religieux chamanique et la nouvelle religion musulmane. Les mollahs continuent aujourd’hui de côtoyer les «köz atchyk» et les «buu» chamanistes kirghiz , tandis qu’Allah est indistinctement qualifié de Tengri, le dieu Ciel.

Comment expliquer la présence d’émirs féminins dans cette région, et dans quel pays rencontre-t-on la femme émir la plus connue ?

Umai Ene

L’image de Oumaï Ene, la mère-nourricière, une des divinités les plus respecté de la culture Kirghize. Crédit: kyrgyzsalam.net

 

Le cas des émirs féminins est une spécificité uniquement kirghize dans la région. Il résulte justement de cette collusion entre les deux formes de religion. Les émirs féminins tirent tout d’abord leur pouvoir de l’origine en partie sibérienne des Kirghiz et de leur cosmogonie, où Oumaï Ene, la déesse de la Terre, mère-nourricière, et épouse de Tengri, est aussi respectée actuellement que son époux. Ensuite, l’épopée de Manas, le texte fondateur de l’identité kirghize parle de Kanykeï, la femme du héros Manas, ou d’Aïtchurek, celle de son fils, Semeteï, qui «avaient pour habitude de monter à cheval et de partager sur un même pied d’égalité avec leurs maris aussi bien les affaires domestiques que politiques». Ainsi, lorsque ceux-ci partaient à la guerre, elles assuraient l’intendance du pouvoir. Puis, dans l’Histoire des Kirghiz, deux autres femmes, Janyl et Saïkal, ont commandé des hordes tribales et étaient dotées de fonctions militaires après avoir chacune été «élue» par son «kouroultaï» (assemblée tribale). Janyl et Saïkal restent aujourd’hui des modèles de courage, de bravoure et de liberté pour les Kirghiz et leur nom est encore fréquemment donné aux petites filles du pays.

Janyl Myrza

Janyl Myrza, l’héroïne nationale Kirhgize (mise en scène «Janyl Myrza» réalisé en 2007. Crédit: jeki

 

Mais, la plus illustre d’entre elles demeure sans conteste Kourmanjan-Datka qui, après la mort de son époux Alymbek-Datka, a su gérer son héritage politique dans un contexte particulièrement difficile. Hostile au Khanat de Kokand, qui occupait sa région d’origine (Alaï) et aux Russes qui avançaient vers le sud, cette femme de caractère avait su s’imposer et fédérer autour de sa personne les tribus kirghizes du sud durant ses 96 années de vie.

Datka

La première photo de Kourmanjan-Datka. Crédit: kloop.kg

 

Pouvez-vous nous décrire en quelques mots le parcours de ce personnage ?
Kourmanjan-Datka est née en 1811 dans une famille nomade de la tribu des Moungouchs sur les contreforts kirghiz de l’Alaï, à l’est de la Vallée du Fergana. Dès l’âge de 18 ans, Kourmanjan a commencer à bousculer certaines traditions islamiques et coutumières. Sa famille l’avait, conformément à la tradition, mariée à un homme qu’elle n’avait pas choisi et qu’elle découvrit pour la première fois le jour de ses noces. Au moment de quitter la yourte familiale, le jour de ses noces, elle décida de rester dans sa famille, malgré son mariage, afin de ne pas suivre un inconnu qu’elle n’avait pas choisi et qui ne lui plaisait pas. Ainsi, elle est restée mariée, mais séparée de son époux non désiré pendant deux ans, jusqu’à ce que, en 1832, le seigneur de l’Alaï, Alymbek-Datka, l’épouse, après avoir obligé son mari à la répudier avec, fait inouï dans l’Islam, le consentement tacite de l’intéressée ! Dès lors, elle a dépassé son simple statut d’épouse pour devenir le conseiller le plus fidèle du vizir de Cherali, le Khan de Kokand, dans les relations féodo-vassaliques complexes entre Alymbek et ses protecteurs rivaux, le Khan de Kokand et l’Émir de Boukhara, Seïd Mouzzafareddin. Occupé la plupart du temps par sa tâche de vizir à Kokand, Alymbek ne revenait pas souvent dans l’Alaï et avait délégué la gestion des affaires courantes de son domaine à sa femme. Kourmanjan a donc bien mesuré les enjeux de son temps à propos de la domination de son territoire et a su en tirer parti à la mort d’Alymbek en 1862. En 1862, l’année de l’assassinat d’Alymbek par Khoudoiar-Khan, un usurpateur à la solde de l’Émir de Boukhara, elle n’a pas hésité à lever des troupes et à assurer la défense de la ville d’Och contre les armées de Khoudoiar-Khan et de Seïd Mouzzafareddin ; ce qui lui a valu le titre de “Datka”, “juge” ou “sage” en kirghiz, de la part de ses deux protecteurs (dès cet instant, elle pouvait gouverner et rendre la justice dans son “fief” et lever une armée dans une totale liberté). Devenue général en chef des armées de sa région, la «Tsarine de l’Alaï»(sic) a continué son subtil jeu de division, s’étant tantôt appuyé sur l’Émirat de Boukhara, tantôt sur le Khanat de Kokand. Cette politique s’est poursuivie avec l’arrivée des Russes en Asie centrale, que Kourmanjan-Datka n’a pas hésité à solliciter pour régler ses comptes avec les souverains locaux. Pour arriver à ses fins, elle a selon les années aidé ou combattu les armées du Tsar en ayant toujours considéré la Russie, comme un État d’une égale importance que le Khanat de Kokand et l’Émirat de Boukhara.

Monument

«Tsarine de l’Alaï», le monument de Kourmanjan-Datka devant son musée à l’Alaï, Kirghizstan. Crédit: Etienne Combier

 

Ce n’est qu’en 1865, lors de la prise de Tachkent par les Russes et de l’installation de Von Kauffman comme Gouverneur du nouveau Turkestan, qu’elle a pris conscience de la supériorité militaire et politique de la Russie et qu’elle s’est définitivement rangée sous la protection de Von Kauffman pour l’aider à combattre les armées de Khoudoiar-Khan. C’était pour elle le prix du courage à payer pour préserver la liberté de sa région et son pouvoir jusqu’à la fin des combats. A la défaite du Khan de Kokand en 1876, elle a décidé de prendre sa retraite du pouvoir, désormais délégué pour peu de temps à plusieurs de ses fils. Son départ de la «vie politique locale» s’est accompagné d’une profonde déchirure, puisque parmi ses nombreux fils, quatre ont été exécutés à la suite de l’organisation de révoltes locales contre la nouvelle puissance coloniale. Kourmanjan-Datka a notamment assisté à l’exécution d’un de ses fils par les armées du Tsar en 1898. Elle est décédée en 1907 à l’âge de 96 ans. L’image de Kourmanjan-Datka a, par la suite, été glorifiée par les autorités soviétiques locales, qui voyaient en elle plus une «héroïne nationale», un «fervent défenseur de la cause des femmes et des classes populaires» qu’un simple seigneur féodal. Cette glorification s’est depuis poursuivie à l’indépendance de la Kirghizie en 1991.

Cette figure de femme émir a-t-elle inspiré d’autres figures politiques féminines en Asie Centrale ?
Oui, bien sûr, tout d’abord, dans sa « lutte contre l’obscurantisme religieux », le pouvoir soviétique n’a pas hésité à s’appuyer sur la force des femmes en Kirghizie. Ainsi, plusieurs héroïnes ont été encensées.

Doch Naroda

Ourkouia Salieva. Une exposition coïnciderée au centenaire de Salieva. Crédit: kloop.kg

 

Kainazarova

Zouourakan Kaïnazarova, Héros du Travail Socialiste. Crédit: erkintoo.kg 

 

Les plus emblématiques d’entre-elles furent Ourkouia Salieva, brûlée vive sur le bûché des fanatiques « basmatchis », après avoir été la première femme à avoir fondé un kolkhoze dans la Vallée, très conservatrice, du Fergana en 1920, puis Zouourakan Kaïnazarova, la championne stakhanoviste de la récolte des betteraves dans l’après-guerre (1945-1955).

Otunbaeva

Roza Otounbaeva, 2010, Bichkek.

 

Mais, sans aucun doute, c’est Roza Otounbaeva, la première présidente d’un Etat d’Asie centrale, de surcroît le seul régime parlementaire de la région, qui a dernièrement symbolisé la figure la plus marquante de la transmission de la tradition du pouvoir politique aux femmes après l’indépendance des républiques d’Asie centrale en 1991. Kirghize, cette professeur de philosophie polyglotte d’une grande experience dans la diplomatie, n’a pas hésité à se mettre en avant lors des deux révolutions de 2005 et de 2010 dans son pays, avant d’assurer la présidence transitoire d’Avril 2010 à Novembre 2011 et de doter son pays d’institutions démocratiques et parlementaires. Elle n’avait alors pas hésité à baser son pouvoir sur les enseignements de Kourmanjan-Datka, à qui elle avait consacré l’année 2011.

Otunbaeva et Clinton

Roza Otounbaeva et Hillary Clinton, 8 March 2011. Crédit: Michael Gross

 

Par ailleurs, comme Kourmanjan-Datka avant elle, Roza Otounbaeva avait également dû éteindre le brasier interethnique qui avait emporté la ville d’Och et une grande partie du sud du pays en Juin 2010. Aujourd’hui encore, aucune autre femme en Asie centrale n’a pu accéder à des fonctions politiques aussi hautes. L’exception des femmes de tête dans la région est donc bien kirghize et, à mon avis, le demeurera encore longtemps.

David GAÜZERE,
Chercheur associé post-doc, Université de Bordeaux 3, Spécialiste civilisationniste de l’Asie centrale,
Correcteur, formateur pour Francekoul.com

 

Tensions ethno-religieuses en Asie centrale ex-soviétique (Novastan)

NOVASTAN

http://www.novastan.org/articles/tensions-ethno-religieuses-en-asie-centrale-ex-sovietique

 

02.04.2014

Depuis l’effondrement de l’URSS en 1991, les religions, longtemps étouffées par le régime athéiste soviétique, connaissent désormais un nouveau souffle, se traduisant par la restauration ou la construction de monuments religieux et par un regain de la pratique religieuse en public. Mais, en Asie centrale, le nouvel essor de la pratique religieuse engendre aussi l’apparition de nouvelles lignes de failles naguère encore inimaginables parmi les citoyens des États multiethniques et multiconfessionnels de la région. Ainsi, le renouveau de l’islam avive et divise notamment les esprits entre d’une part les musulmans et les adeptes d’autres religions et de l’athéisme, puis au sein des musulmans eux-mêmes, entre les tenants de la tradition et ceux de l’orthodoxie religieuse et enfin, dans cette dernière catégorie, les partisans de l’islam officiel encadré par les mouftiiat (directions spirituelles nationales des musulmans) et ceux du radicalisme islamique, lui-même divisé entre plusieurs écoles en concurrence.

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Photo Église orthodoxe de Bichkek

Église orthodoxe de Bichkek, Kirghizstan.Crédit : Francekoul.com / Novastan.org

 

Faible religiosité et reconfigurations religieuses des populations de tradition nomade

Les peuples de tradition nomade, Turkmènes, Karakalpaks, Kazakhs et Kirghiz (plus particulièrement les Kirghiz du centre et du nord de la Kirghizie) restent par tradition peu islamisés et se sont de tous temps montré hostiles à l’instauration de toute règle religieuse contraignante, ayant depuis toujours préféré l’adat (droit coutumier oral des peuples nomades) à la charia (droit canon écrit islamique). Superficiel, l’islam traditionnel des nomades est aussi marqué par divers emprunts aux religions antérieures (bouddhisme, zoroastrisme, nestorianisme…), au culte des forces de la nature (tengrisme) et au chamanisme qui s’y rattache. L’athéisme officiel proclamé de l’époque soviétique n’a en rien modifié le rapport de ces peuples au sacré. En revanche, l’indépendance et l’ouverture de l’Asie centrale à l’international ont encouragé l’arrivée de nouveaux missionnaires musulmans et chrétiens dans la région, attirés par le vide spirituel de populations déboussolées par la perte des repères idéologiques, et séduits par les nouveaux marchés potentiels de la foi.

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Photo Mosquée chinoise Karakol

Mosquée chinoise de Karakol, Kirghizstan.Crédit : Francekoul.com / Novastan.org

 

Sur un terreau de pauvreté idéal, les nouveaux missionnaires n’ont donc pas rencontré d’immenses difficultés à imposer leurs propres acceptions des différentes fois monothéistes à des populations traditionnellement tolérantes et labiles. Les conversions (ou reconversions) étaient massives, souvent guidées par le seul désir d’obtenir l’emploi promis et rêvé. Ainsi, aujourd’hui l’islamisme, même marginal chez les nomades, y a pourtant ses fidèles, principalement dans les banlieues défavorisées de Bichkek, d’Almaty ou d’Achkhabad, là où les populations déracinées ne se sentent plus assez marquées par leur appartenance ethnique pour conserver les traditions de leurs ancêtres, ni assez russophones pour pouvoir prétendre au monde de vie occidental des capitales. C’est au sein de ces mêmes populations qu’agissent aussi des mouvements protestants divers, comme les Témoins de Jéhovah ou encore l’Eglise mormone. Les sectes protestantes rencontrent un certain écho parmi les nomades, car tout en prêchant la rigueur de la foi, elles demeurent favorables à l’égalité des sexes réfutée par l’islamisme radical et permet ainsi aux femmes de conserver leurs acquis de l’époque soviétique. Ces sectes sont aussi pluriethniques, renforçant l’harmonie intercommunautaire, notamment parmi les populations russophones. Mais, au Turkménistan comme dans le nord de la Kirghizie, l’augmentation du poids des sectes protestantes ne va pas sans provoquer certaines tensions avec les religions traditionnelles, islam ou orthodoxie russe, les mariages ou les obsèques de proches servant parfois de terrains de confrontation entre les néo convertis et leurs parents restés fidèles à l’islamo-tengrisme de leurs aïeux.

Radicalisme religieux et menaces de balkanisation ethno-confessionnelle en Ouzbékistan et au Tadjikistan

En Ouzbékistan, au Tadjikistan et dans le sud de la Kirghizie, l’islam se trouve ici bien ancré, de par une tradition historique ancienne, et connaît de véritables courants contradictoires qui le traversent sur un fond de pauvreté et de chômage généralisé dans la jeunesse. La pratique d’un islam traditionnel, contrôlé par les mouftiiat, demeure très populaire chez les anciens, mais s’effrite chez les plus jeunes. Là, l’internationalisation des frontières, la réalisation du hadj (pèlerinage à La Mecque) et la venue constante de pèlerins missionnaires échappant au contrôle des autorités plus ou moins coercitives des Etats encouragent l’apparition d’autres formes moins conventionnelles et plus radicales que l’islam officiel. Plus religieuses que les nomades, les populations sédentaires sont particulièrement sensibles aux nouvelles formes du radicalisme islamique. Pour autant, ce radicalisme musulman est loin de constituer un tout homogène. Différentes écoles s’y opposent en son sein, entre les Nourjous prédicateurs turcs, le Jamat-i-Tablig arabo-pakistanais et le Hizb-out-Tahir. Les Nourjous, par un système de prédication rappelant les télévangélistes américains, visent plutôt un public lettré et urbain. Le Jamat-i-Tablig s’adresse au contraire principalement aux couches les plus défavorisées des grandes villes, tandis que le Hizb-out-Tahir a aussi ses fidèles en milieu rural dans la Vallée du Fergana et au Khorezm. Enfin, des jeunes désœuvrés et déjà depuis longtemps travaillés par les mouvements fondamentalistes musulmans finissent par rejoindre en Afghanistan les mouvements islamistes radicaux armés et affiliés à Al-Qaeda, comme le Mouvement Islamiste du Turkestan ou encore l’Union pour le Jihad Islamique, ou à constituer leurs supplétifs sur place lorsque ces derniers lancent régulièrement des offensives armées pour déstabiliser les régimes politiques autocratiques d’Asie centrale.

Photo de mosquée à Barskoon

Mosquée, village de Barskoon, Kirghizstan.Crédit : Francekoul.com / Novastan.org

 

Par leurs financements extérieurs, les mouvements islamistes ou protestants parviennent à remplacer l’Etat, là où il a partout démissionné : Assistance médicale et sanitaire, ouverture d’écoles et de crèches, transports publics privés, bourses d’études, emplois réservés… L’Etat devra donc, le plus urgemment possible, reprendre pied dans la vie sociale au risque de perdre sinon la partie devant ce cancer insidieux qui grignote peu à peu les sociétés centrasiatiques de l’intérieur. La question de la polygamie, du voile (et de la limitation des droits de la femme), de la nature de l’enseignement, de la propriété des biens religieux ou, en général, des relations entre l’Etat et les religions se pose chez un bon nombre des députés des parlements nationaux. En Kirghizie, si le sud religieux pourrait être séduit par de telles mesures, le nord laïc ne se retrouvant pas dans ces valeurs, pourrait à moyen terme se séparer du sud, au nom de la protection des valeurs kirghizes traditionnelles menacées.

 

David GAÜZERE

Directeur du Centre d’Observation des Sociétés d’Asie Centrale (COSAC)

Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise (Recension) (Mediapart)

 

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/david-gauzere/blog/161012/du-djihad-aux-larmes-d-allah-afghanistan-les-sept-piliers-de-la-betis

 

C’est la plume d’une personne révoltée, ulcérée par les « bêtises » commises par l’Occident en Afghanistan qui s’exprime. Dans son dernier ouvrage intitulé Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise[1], le Colonel, aujourd’hui à la retraite, René CAGNAT cherche à faire réfléchir son lecteur à travers son expérience de terrain en Asie centrale et sa riche carrière militaire sur les enseignements à tirer de plus de dix ans d’intervention occidentale en Afghanistan.

Le résultat est loin d’être brillant, même si au plan local des initiatives individuelles louables ont pu être menées, notamment par l’armée française depuis 2007 dans la Vallée de la Kapisa : la construction d’un puits, d’une ferme collective, d’une école, d’une route… Ces quelques mesures isolées ne peuvent hélas cacher la profonde incompréhension née de plus de dix ans de présence de troupes étrangères sur le sol afghan. Il est vrai qu’entre « ces pouilleux de talibans » et les « extraterrestres » otaniens, deux mondes clos s’opposent. Les talibans, de plus en plus relayés par des masses rurales afghanes traumatisées à la fois par les « erreurs » des bombardements intensifs des forces de l’OTAN et le retranchement des troupes alliées dans des camps fortifiés inaccessibles, s’appuient sur leur longue tradition pachtoune de guérilleros autant endurcis par les rigueurs du climat continental que par une longue tradition de luttes tribales intestines et d’opposition systématique à travers l’Histoire à tous les colonisateurs depuis l’époque d’Alexandre le Grand. De ce caractère bien trempé et moulé dans un islam de tradition et de combat permanent, ressortent des capacités de résistances exceptionnelles faisant que quelques milliers de talibans pachtouns arrivent aujourd’hui à faire plier les meilleures armées du monde, suréquipées et dotées des derniers équipements technologiques. En face, les forces de l’OTAN peuvent toujours faire de l’Afghanistan leur territoire d’expérimentation de leurs dernières trouvailles technologiques, la technicité des matériels et la méconnaissance du terrain hautement montagneux et enclavé qu’est l’Afghanistan ne suffisent pas à mettre hors d’état de nuire une résistance afghane chaque jour plus vigoureuse. D’autant plus que l’auteur enfonce le clou en évoquant la méconnaissance des réalités du terrain par les leviers politiques et militaires de la chaine du commandement en Europe et aux Etats-Unis. L’Occident ignore les réalités afghanes et, encore placé dans une logique de guerre froide, refuse de tendre l’oreille à une Russie prête à lui faire profiter des leçons de son échec passé, du temps de l’URSS, en Afghanistan. Qui plus est, si la plupart des Etats occidentaux ont découvert l’Afghanistan à partir de 2001, les Britanniques auraient pu cependant faire partager leur expérience passée, tirée du Grand Jeu qui les a opposés à l’Empire russe au XIXe siècle, de cette expérience durement payée en vies humaines dans des guerres qui les avaient déjà affrontés aux ancêtres des Pachtouns actuels. Or, les Britanniques d’aujourd’hui n’ont pas retenu les leçons d’un passé pourtant récent et, dans un suivisme aveugle, ont décidé de coller avec d’autres pays – dont la France – aux plans funestes du « djihad du Président Bush ».

Née d’une soif de vengeance au traumatisme du 11 Septembre 2001, la réponse américaine, bientôt otanienne, fut furtive et non préparée. Il fallait alors punir vite et massivement en rétablissant les comptes funèbres et civils des deux camps. De cette impréparation la plus totale, pour René CAGNAT, sept grandes erreurs ou « bêtises » ont été commises par les Occidentaux :

1-       Le recours à des bombardements massifs contre le peuple afghan, ayant immédiatement suscité l’hostilité de ces derniers

2-       L’absence de connaissance du milieu de vie des Pachtouns et de la porosité de la Ligne Durand établie entre l’Afghanistan et le Pakistan

3-       L’imposition impossible d’une tentative de démocratisation à l’occidentale dans un Etat oriental et aux structures patriarcales et traditionnelles

4-       L’absence de connections entre les troupes occidentales et la population locale et la réticence à utiliser les techniques du renseignement pour mener ensuite des actions ciblées

5-       La faiblesse de l’aide économique et humanitaire par rapport aux dépenses militaires engagées et la concentration de cette aide dans les villes au détriment des campagnes

6-       La sous-estimation de la portée de l’islamisme, du fanatisme et du terrorisme par l’absence de relations suivies entre les sphères politiques et militaires et les experts de la région

7-       L’absence de lutte contre le trafic de drogues pour ménager les alliés de l’Alliance du Nord très impliqués dans le trafic

J’en noterai pour ma part une huitième, évoquée par l’auteur à la fin de son ouvrage (mais non comptabilisée), l’absence d’inclusion de l’Afghanistan dans la sphère centrasiatique par nos dirigeants politiques et militaires. Pourtant, au nord du Massif de l’Hindou-Kouch, les zones turkménophones, ouzbékophones et tadjilophones se rattachent culturellement à l’Asie centrale postsoviétique voisine, étendue au Xinjiang en Chine. En ouvrant le couvercle de la cocotte minute afghane, les Occidentaux risquent désormais de s’enfermer dans un piège non contrôlé et pouvant désormais s’étendre au-delà de la limite frontalière du Piandj, séparant l’Afghanistan des républiques centrasiatiques. Les maux afghans ont désormais déjà franchi le fleuve. Les réseaux de la drogue et de la criminalité organisée noyautent de plus en plus les pouvoirs politiques autoritaires, vieillissants et corrompus des républiques centrasiatiques, tandis que l’expansion d’un terrorisme islamiste en provenance des medersas pakistanaises et relayé par le Mouvement Islamiste du Turkestan et de ses succursales nationales grignote chaque jour des sociétés restées jusque-là étrangères à l’intolérance et au fanatisme. Même les Etats de tradition nomade que sont la Kirghizie et le Kazakhstan ne sont plus aujourd’hui épargnés par ce fléau qui, sur un fond de paupérisation sociale, touche désormais les portes de l’Union européenne en s’étendant au Tatarstan et au Caucase. Aussi, René CAGNAT, qui se plaint à juste titre de ne pas être entendu par nos dirigeants, souhaiterait qu’à défaut de « pouvoir guérir l’Afghanistan de ses plaies », que nous puissions encore préserver l’Asie centrale par l’installation de forces armées de part et d’autre du Piandj et par un étroit travail de collaboration avec l’armée russe (la 201e division de l’armée russe étant déjà stationnée au nord du fleuve).

Afin de renforcer la crédibilité de son propos, l’auteur n’hésite pas à republier dans un ordre chronologique à la suite de quelques pages de présentation actualisées des articles personnels parus entre 2002 et 2012 dans différents organes de presse en France. Outre l’expérience du terrain complétée d’une certaine érudition, René CAGNAT tient par une relation intimiste avec ses lecteurs à faire partager l’évolution de sa pensée à propos de l’Afghanistan et de l’Asie centrale en plus de dix ans de conflit. Il n’hésite pas enfin à laisser s’exprimer ses sentiments, combattant au quotidien l’indicible et le politiquement correct et donnant à parité égale et sans jugement la parole à tous les acteurs du conflit. Sa seule mission est de témoigner et de faire partager son expérience, afin que nous, ses lecteurs, soyons de plus en plus nombreux à comprendre la partie qui se joue actuellement en Afghanistan et qui pourrait bien à très court terme avoir des conséquences sur notre vie de tous les jours en France.

David GAÜZERE

Docteur en Géographie Humaine et Sociale – Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 – Spécialiste Asie centrale postsoviétique (questions de sécurité et de lutte contre le terrorisme)

 


[1] René CAGNAT, Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise, Ed. du Rocher, Paris, Août 2012, 152 pp.

 

Quelle rumeur des steppes? (Recension) (Mediapart)

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/david-gauzere/blog/130512/quelle-rumeur-des-steppes

 

La rumeur des steppes participe de ces murmures qui, à tout moment de l’Histoire, se sont  brusquement transformés en tumultes, de ces événements éruptifs, qui viennent de temps à autre troubler la fausse quiétude des oasis de Transoxiane et, dans la steppe, l’ordre ancestral établi de l’ « adat » [1] .

Critique de l’ouvrage La rumeur des steppes (2e édition) de René CAGNAT

La rumeur des steppes participe de ces murmures qui, à tout moment de l’Histoire, se sont  brusquement transformés en tumultes, de ces événements éruptifs, qui viennent de temps à autre troubler la fausse quiétude des oasis de Transoxiane et, dans la steppe, l’ordre ancestral établi de l’ « adat » [1] .

René Cagnat l’a encore dernièrement vérifié en se rendant à Och les 9 et 10 juin 2010 (pp. 224-225). Il y décrivait alors une ville encore paisible et joyeuse, où rien ne préfigurait  le pire, qui allait bientôt survenir. Quelques heures plus tard, la rumeur transformait déjà la « belle endormie » du Fergana en un volcan en colère, où le magma incandescent de la haine et de la bêtise détruisait les bâtiments et les hommes et séparait à jamais les cœurs, où de manière irraisonnée et impulsive, la bestialité des uns et des autres s’exprimait au grand jour, avant que quelques semaines fassent fi des stigmates du passé et, dans une amnésie généralisée, digne des « mankourt »[2] mongol et soviétique, laissent place à la normalité des sourires légendaires comme si rien ne s’était  produit.

Pour autant, René Cagnat n’a pas été désorienté. A partir de sa parfaite connaissance du terrain, l’auteur de La rumeur des steppes a su une fois de plus, pour l’explication du pogrom et des évolutions antérieures et ultérieures, écarter les analyses juridiques et sociétales absconses et ennuyeuses tout en privilégiant les exemples et les récits, résultats de rencontres personnelles. Il parvient ainsi, à la fois, à informer et distraire. Par cette démarche, il a réussi à présenter avec précision l’ensemble des paradoxes de cette région encore largement méconnue en Europe qu’est l’Asie centrale post-soviétique.

Monde de steppes, de déserts, d’oasis et de hautes montagnes, l’Asie centrale renferme les populations les plus bigarrées, fruits de son Histoire et de sa situation de carrefour entre l’Orient et l’Occident sur la Route de la Soie. Quelle surprise pour le lecteur-voyageur en quête d’exotisme, dont l’auteur partage l’exaltation, de rencontrer au détour d’un chemin une Coréenne vendant son riz sur les étals de Nukus ou encore un berger yagnob, dernier descendant direct de la riche civilisation sogdienne des VIIe et VIIIe siècles, traversant un village tadjik suivi de ses moutons ! Aujourd’hui, les cinq Etats indépendants qui composent l’Asie centrale ex-soviétique – Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan, Kirghizie – connaissent tous les mêmes contradictions, autrefois diluées dans le ciment du communisme soviétique. La nouvelle capitale du Kazakhstan, Astana, dont René Cagnat retrace les différentes aberrations architecturales et sociales nées au tournant des années 2000, illustre clairement ces paradoxes centrasiatiques : constat résigné des blocs de verre et d’acier – pâle copie de l’idéal urbaniste occidental – dont les constructions hâtives et bâclées ont été réalisées sans souci des exigences écologiques, climatiques et telluriques et, inversement, évocation permanente de l’habitat des anciens, la yourte, rare héritage commun encore préservé d’une tradition qui s’effrite jour après jour ; opulence insolente des proches du Président Nazarbaev, tous issus de la Grande Horde, tranchant avec la précarité honteuse des déracinés des zones sinistrées de l’ouest kazakh, de Janaozen notamment, qui viennent chaque jour s’agglutiner dans la périphérie insalubre d’un nouvel eldorado improbable ; fatalisme nonchalant et quelque part nostalgique et attachant des Russes contrastant avec la vitalité entrepreneuriale de Kazakhs projetés du jour au lendemain à grand coups de pétrodollars dans la modernité effrénée de la mondialisation  (pp. 265-275). A un moindre degré, les mêmes paradoxes se répètent, des grandes métropoles d’Achkhabad à Tachkent aux plus modestes capitales des pays de montagnes, Douchanbe, Bichkek et Almaty, l’ancienne capitale du Kazakhstan.

Les campagnes centrasiatiques n’échappent pas non plus aux contradictions temporelles : La berline allemande dernier cri y cotoie encore le cheval. Le téléphone portable aide désormais les « chaban[3] » à rassembler les troupeaux lors des transhumances sur les « jaïloo[4] » kirghiz.

Cette région se retrouve aujourd’hui sur un seuil, entre deux mondes, celui de l’ère soviétique révolue qu’elle quitte avec regret, contrainte et forcée, et celui de la mondialisation, dont elle a encore du mal à maîtriser les contours. Quel modèle de mondialisation choisir ? Celui de l’Occident vanté à grands renforts de dollars et de spots publicitaires agressifs ? Celui de l’islam ou des sectes protestantes, qui vient en force apporter de fausses réponses et de vraies prébendes à des populations en crise matérielle et morale ? L’émigration vers la Russie, dont les revenus font vivre les régions montagneuses les plus déshéritées de l’Altaï kazakh au Pamir tadjik ? D’autres modèles encore ?…

Pourtant, du tréfonds des plaines irradiées de Semeï (Semipalatinsk) aux bicoques en perdition de Mourgab, en passant par les sables marins salinisés et rendus stériles de Mouïnak, le sourire – à l’image de celui retrouvé de Rakhmandjon, le petit enfant martyr du prologue du livre – émane constamment de l’âpre adversité où vit cette région depuis 1991, offrant à la lecture de chaque récit une leçon de courage et d’optimisme, qui remet durablement en cause les dogmes et les certitudes matérialistes du lecteur européen.

L’auteur, à juste titre, n’est pas tendre avec l’Européen, alias Américain, ce « Martien » (pp. 195-205), qui a cru bon, sans se soucier des particularités locales, venir sous couvert humanitaire, imposer ses visions et ses certitudes à des sociétés longtemps épargnées par les tumultes du monde extérieur. L’Européen sait tout et a réponse à tout. Du moins en est-il persuadé. Pourtant, au moment de la reparution de La rumeur des steppes, l’Européen doit précipitamment retirer ses soldats et ses conseillers d’Afghanistan à la suite de certitudes irréfléchies se transformant en erreurs irréparables et, qui plus est, assurer la défense d’une Asie centrale préalablement vulnérabilisée par ses soins. Or, de par son ignorance totale du terrain, l’Européen n’a toujours pas compris qu’en fragilisant l’Asie centrale, c’est la « tcherta[5] » de l’Europe-même que l’on détruit. L’islamisme radical, le trafic de drogues et la criminalité organisée sont des fléaux, naguère encore marginaux en Asie centrale, mais qui aujoud’hui frappent avec de plus en plus d’insistance aux portes d’une Europe toujours insouciante et candide.

Ce passionné et fin connaisseur de l’Asie centrale qu’est René Cagnat dénonce tout au long de son ouvrage cet égoïsme européen qui, désormais et insidieusement, se propage  parmi des populations locales au départ bienveillantes et amicales. L’argent s’instille partout et corrompt les cœurs à l’image de ce chef de chantier kirghiz, perdu entre deux mondes (p. 279). Allié à la concussion des autorités et à la force du « localisme », qu’il soit clanique ou tribal, le dollar participe à la déliquescence des Etats, des sociétés et des hommes. L’auteur, dans un cri d’alarme, appelle son lecteur à ne pas abandonner l’Asie centrale à un triste sort et à percevoir avant tout dans notre prochain turkestanais ce qu’il a de meilleur.

La Kirghizie illustre à elle seule et à un degré paroxysmique les paradoxes de l’Asie centrale. En cette année 2010, ce pays des Monts Célestes a connu le pire à Och, comme le meilleur à Bichkek. Unique dans la région, la « démocratie kirghize », cahin-caha, est toujours là, depuis peu remise en selle après quelques turpitudes en ce jour pluvieux et venteux de la révolution du 7 avril. Le sang des jeunes martyrs qui a coulé sur la Place Ala-Too de Bichkek, comme la fierté à ce sujet des bergers des « jaïloo » verdoyants de Sousamyr, de Kotchkor et d’ailleurs montrent que le chemin de la démocratie est bien tracé dans les esprits et qu’il survivra, quoi qu’il advienne, aux nombreuses traverses qui l’attendent encore, tout en séduisant toujours plus de jeunes dans les autres pays d’Asie centrale.

De cette « démocratie kirghize » où il a établi son lieu de résidence, René Cagnat nous invite  à ne pas rester indifférents au futur de l’Asie centrale, qui est aussi le nôtre, et à nous inspirer de cette rumeur des steppes réactualisée (et rééditée) pour mieux comprendre qu’ici comme ailleurs, le devenir des hommes ne peut jamais être établi par de simples schémas prédéfinis à l’avance. Il nous enjoint, pour éviter le choc des civilisations,  de mieux connaître, d’un peuple à l’autre, nos points communs et nos différences afin d’édifier des passerelles solides et durables qui, de part et d’autre de l’Oural et du Bosphore, pourront nous préserver des dangers nés de l’ignorance, de l’incompréhension, de l’aveuglement et nous apprendre à renouer avec les valeurs optimistes et humanistes qui nous inspiraient naguère.

David GAÜZERE

Expert sur la Kirghizie et le Kazakhstan

Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase post-soviétique

 

 


[1] Loi coutumière des nomades kazakhs, kirghiz et turkmènes

[2] Sous les Mongols, actes de maltraitance destinés aux captifs, ayant pour but la perte de leur mémoire et de leur conscience d’hommes

[3] Berger

[4] Pâturage d’estive chez les Kirghiz

[5] Ligne de fortifications de l’Empire russe tenue par les Cosaques aux XVIIIe et XIXe siècles face à la steppe

Almazbek Atambaev face aux lignes de fracture de la Kirghizie (Mediapart)

 

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/david-gauzere/blog/031111/almazbek-atambaev-face-aux-lignes-de-fracture-de-la-kirghizie

Vainqueur de la dernière élection présidentielle en Kirghizie avec 63,24 % des voix dès le premier tour, l’ancien premier-ministre Almazbek Atambaev a depuis longtemps l’image d’un modéré, habitué à trouver des consensus dans des situations politiques présumées sans issue. Depuis la révolution d’avril 2010 et l’élection législative d’octobre 2010, il a conduit un gouvernement de coalition de plusieurs forces souvent antagonistes.

A ce titre, le nouveau président kirghiz n’ignore pas combien il lui sera compliqué de préserver durant son mandat l’unité et la cohésion nationale dans un pays tiraillé par de nombreuses forces aux intérêts divergents et croisés, entre un sud rebelle et clanique et un nord plus européanisé, entre les héritiers des traditions culturelles et religieuses d’un islam superficiel mâtiné de chamanisme et les nouvelles formes croissantes et très éclectiques de l’islam radical, entre les Kirghiz et les minorités ethniques… le tout dans un fond de disparités socio-économiques importantes et sous l’impact de la crise internationale.

OPPOSITION DES LOGIQUES POLITIQUES ENTRE LE NORD ET LE SUD DE LA KIRGHIZIEPremier et principal domaine de frictions entre Kirghiz, l’opposition des logiques politiques entre Bichkek et Och fait craindre le risque d’une partition du pays. La dernière élection présidentielle a encore récemment révélé ce point.

Russifié et ouvert aux influences européennes, le nord de la Kirghizie est aussi davantage urbanisé et industrialisé. La présence d’une forte minorité russe et la tradition de liens anciens avec la Russie a développé le goût du débat et du positionnement politique. L’ancienne tradition de la « démocratie élective directe » des baï (chefs de tribu) lors deskouroultaï (assemblées de chefs de tribu) depuis le XVIe siècle, la place égalitaire rendue aux femmes par l’adat (loi coutumière des nomades) en dépit de l’islam et surtout la nécessité de trouver des consensus permanents entre les tribus et les vallées face à des menaces et des ennemis communs, avaient déjà, bien avant la colonisation russe du milieu du XIXe siècle, préfiguré cette recherche constante des équilibres politiques et économiques entre les différentes tribus kirghizes. Aujourd’hui, les citoyens du nord de la Kirghizie, kirghizophones ou russophones, sont relativement politisés et savent se positionner en fonction de leur appartenance politique pour tel ou tel parti, en fonction de son programme. Par ailleurs, du fait de cette vision politique forte, les principales forces politiques de Bichkek ont des relais dans l’ensemble du pays (représentants et sièges locaux) et peuvent ainsi compter dans le sud sur le soutien des élites intellectuelles citadines et des minorités nationales, notamment ouzbèke.

Le sud du pays (sud de l’oblast de Djalal-Abad, oblasti d’Och et de Batken) est en revanche resté plus traditionnel et conservateur. L’islam y est anciennement implanté et le système législatif de la charia a régi cette région jusqu’à l’arrivée du pouvoir soviétique. Une forte minorité ouzbèke, majoritaire dans certains villages, a toujours peuplé cette région. Arrivées dès le XVIIe siècle dans la Vallée du Fergana, les tribus nomades kirghizes ont depuis été peu à peu absorbées par la riche culture écrite véhiculée par les populations sédentaires, tout en maintenant un mode de vie semi-nomade. L’adat des Kirghiz est aussi entré très tôt en conflit avec la charia et les Khans ouzbeks successifs de Kokand ont toujours eu du mal à pacifier les zones kirghizophones de leur Khanat. Pour autant, les échanges marchands et culturels étaient permanents et rendaient interdépendants, non sans conflits, les nomades kirghiz et les sédentaires ouzbeks ou tadjiks. La forte prégnance de l’islam et l’accoutumance au pouvoir fort du Khan et à son organisation hiérarchique verticale avaient fini par légitimer le culte de l’autorité et de la verticalité chez les Kirghiz de la région. Aujourd’hui, les dirigeants locaux du sud du pays s’inscrivent dans cette tradition despotique et clanique du Khan. Leur parti politique n’a pas de programme et n’est qu’une force d’appoint pour son chef. Il n’a pas, non plus, de représentants dans les autres régions du pays. Même au sud, un dirigeant politique de Batken sera systématiquement concurrencé par un autre de Djalal-Abad ou d’Och, sans que ni l’un, ni l’autre n’ait des relais suffisants autre part que dans sonoblast (division administrative régionale) d’origine, même au sud. Les réseaux de clientèles opaques ôtent enfin toute légitimité aux partis politiques locaux. Ces partis trouvent néanmoins un certain écho dans les couches moyennes de la population locale, notamment les petits commerçants ou encore les agriculteurs. Peu de femmes, contrairement au nord du pays, constituent leurs membres du fait de la tradition vivace de reléguer toute femme au second plan de la vie publique locale et ces partis sont aujourd’hui séparés sur des lignes ethniques, Kirghiz et Ouzbeks conservant chacun séparément leurs soutiens respectifs.

Le nouveau président devra donc parvenir, non sans difficultés, à réconcilier les deux parties du pays, de plus en plus centrifuges. Le renforcement d’une éducation nationale de qualité et sans parti prix ethnique et la mise en place de quotas ethniques dans l’armée et l’administration locale pourraient à moyen terme forger au sein des générations naissantes le sentiment d’appartenir à un pays uni et soudé. Le renforcement de l’ancrage des partis politiques démocratiques au sud permettra enfin aux populations locales de disposer de relais politiques efficaces pour faire entendre leurs revendications dans un cadre respectueux de la légalité.

DE L’ISLAMO-TENGRISME AU RADICALISME ISLAMIQUEAutre domaine de tensions de plus en plus fortes, surtout depuis l’indépendance, la religion avive les esprits entre d’une part les musulmans et les adeptes d’autres religions et de l’athéisme, puis au sein des musulmans eux-mêmes, entre les tenants de la tradition et ceux de l’orthodoxie religieuse et enfin, dans cette dernière catégorie, les partisans de l’islam officiel encadré par le mouftiiat (direction spirituelle nationale des musulmans) et ceux du radicalisme islamique, lui-même divisé entre plusieurs écoles en concurrence.

Les Kirghiz, et plus particulièrement ceux du centre et du nord du pays, sont traditionnellement peu islamisés et se sont de tous temps montré hostiles à l’instauration de toute règle religieuse contraignante, ayant depuis toujours préféré l’adat à la charia. Superficiel, l’islam traditionnel des Kirghiz est aussi marqué par des emprunts aux religions antérieures (bouddhisme, zoroastrisme, nestorianisme…), au culte des forces de la nature (tengrisme) et au chamanisme qui s’y rattache. L’athéisme officiel proclamé de l’époque soviétique n’a pas modifié le rapport des Kirghiz au sacré. En revanche, l’indépendance et l’ouverture de la Kirghizie à l’international ont encouragé l’arrivée de nouveaux missionnaires musulmans et chrétiens en Kirghizie, séduits par le libéralisme politique présent dans cette république et absent des Etats voisins. Sur un terreau de pauvreté dû à l’effondrement du système soviétique et de ses certitudes idéologiques, les nouveaux missionnaires n’ont pas eu d’immenses difficultés à imposer leurs propres acceptions des différentes fois monothéistes à des populations traditionnellement tolérantes. Les conversions (ou reconversions) étaient alors massives, souvent guidées par le désir d’obtenir l’emploi promis et rêvé. Ainsi, aujourd’hui l’islamisme, même marginal au nord, a ses adeptes, principalement dans les banlieues défavorisées de Bichkek, là où les populations déracinées ne se sentent plus assez kirghizes pour conserver les traditions de leurs ancêtres, ni assez russophones pour pouvoir prétendre au monde de vie occidental de la capitale. C’est au sein de ces mêmes populations qu’agissent aussi des mouvements protestants divers, comme les Témoins de Jéhovah ou encore l’Eglise mormone. Les sectes protestantes rencontrent une certaine popularité dans le nord du pays, car tout en prêchant la rigueur, elles garantissent encore l’égalité des sexes réfutée par l’islamisme radical et qui permet aux femmes kirghizes de conserver leurs acquis de l’époque soviétique. Ces sectes sont aussi pluriethniques, renforçant ainsi l’harmonie intercommunautaire, notamment parmi les populations russophones. Mais, l’augmentation du poids des sectes protestantes dans les régions septentrionales et centrales de Kirghizie ne va pas sans provoquer certaines tensions avec les religions traditionnelles, que ce soit l’islam ou la religion orthodoxe. Dans les villages kirghiz, les mariages ou les obsèques servent aussi parfois de terrains de confrontation entre les néo convertis et leurs parents restés fidèles à l’islamo-tengrisme de leurs aïeux.

Dans le sud, la question de la religion est encore plus épineuse que dans le nord, puisque l’islam, ici bien ancré, connaît de véritables courants contradictoires qui le traversent sur un fond de pauvreté et de chômage généralisé dans la jeunesse. La pratique d’un islam traditionnel, contrôlé par le mouftiiat, demeure très populaire chez les anciens, mais s’effrite chez les plus jeunes. Là, l’internationalisation des frontières, la réalisation du hadj et la venue constante de pèlerins missionnaires échappant au contrôle des autorités de l’Etat développent l’apparition d’autres formes moins conventionnelles et plus radicales que l’islam officiel. Plus religieuse que la majorité kirghize, la minorité ouzbèke reste particulièrement sensible aux nouvelles formes du radicalisme islamique. Pour autant, ce radicalisme musulman est loin de constituer un tout homogène. Différentes écoles s’y opposent en son sein, entre les Nourjous prédicateurs turcs, le Jamat-i-Tablig arabo-pakistanais et le Hizb-out-Tahir. Les Nourjous, par un système de prédication rappelant les télévangélistes américains, visent plutôt un public lettré et urbain. Le Jamat-i-Tablig s’adresse au contraire principalement aux couches les plus défavorisées des grandes villes, tandis que le Hizb-out-Tahir a aussi ses fidèles en milieu rural dans la Vallée du Fergana. Enfin, des jeunes désœuvrés et déjà depuis longtemps travaillés par les mouvements fondamentalistes musulmans finissent par rejoindre en Afghanistan les mouvements islamistes radicaux armés et affiliés à Al-Qaeda, comme par exemple le Mouvement Islamiste du Turkestan ou encore l’Union pour le Jihad Islamique, ou à constituer leurs supplétifs sur place lorsque ces derniers lancent régulièrement des offensives armées dans la Vallée du Fergana pour déstabiliser les divers régimes politiques d’Asie centrale.

Par leurs financements extérieurs, les mouvements islamistes ou protestants parviennent à remplacer l’Etat, là où il a partout démissionné : Assistance médicale et sanitaire, ouverture d’écoles et de crèches, transports publics privés, bourses d’études, emplois réservés… L’Etat devra donc, le plus urgemment possible, reprendre pied dans la vie sociale au risque de perdre sinon la partie devant ce cancer insidieux qui grignote peu à peu la société kirghize de l’intérieur. Déjà, les députés du sud, conservateurs et souvent religieux, n’ignorent pas que si la démocratie reste appliquée en Kirghizie, elle favorisera toujours la supériorité numérique du sud et sa représentation politique au Parlement. Le Parlement servira donc de cheval de Troie aux députés sudistes pour imposer à Bichkek toujours plus de règles religieuses à l’ensemble d’un pays qui n’en veut pas toujours : Velléités d’un retour à la polygamie, du voile toléré dans les écoles primaires, de limitations législatives au statut de la femme, de la prière musulmane au Parlement… Le nord, ne se retrouvant pas dans ces valeurs, n’aura alors plus d’autre alternative que de demander la sécession, au nom de la protection des valeurs kirghizes traditionnelles menacées.

Pour A. Atambaev, la question religieuse demeurera donc un point très délicat à régler, tant les passions restent vives et tant les forces religieuses antagonistes en présence augmentent les risques d’une désagrégation de la cohésion territoriale et nationale. L’affirmation sans exception d’un Etat laïc, tolérant et au service de tous et la continuité accordée par les autorités politiques à la primauté des traditions kirghizes (ainsi qu’à la préservation d’un islam modéré parmi les autres minorités musulmanes) sauront vaincre le spectre du fondamentalisme religieux et endiguer la partition religieuse entre le nord et le sud du pays et le développement du terrorisme dans la Vallée du Fergana.

KIRGHIZSTANAIS ET KIRGHIZ : LA NON RESOLUTION DE L’ETHNICITE, SOURCE DE TROUBLES RECURRENTSLes derniers pogroms interethniques de juin 2010 à Och ont enfin souligné l’ambigüité du sentiment national en Kirghizie. Depuis l’indépendance, tous les Kirghiz s’accordent à reconnaître qu’il est bien présent dans le pays. Mais, sa définition diffère entre celui des Kirghiz et celui des autres ethnies, puis entre les Kirghiz eux-mêmes.

Issu du nord du pays et formé à Saint-Pétersbourg, le premier président kirghiz, Askar Akaev, demeure encore actuellement le seul président d’Asie centrale à avoir pris des mesures de reconnaissance politique et culturelle des minorités ethniques. Alors qu’ailleurs en Asie centrale, les populations allogènes se sentaient écartées de la vie politique, économique et culturelle du pays qui les avaient vu naître, en Kirghizie, elles avaient par tradition toujours été associées depuis l’époque soviétique. Si bien que les acteurs de l’indépendance, comme des révolutions de 2005 et de 2010 provenaient de différentes ethnies confondues et peuplant le nord de la Kirghizie. Le concept de « nach obchtchiï dom (notre maison commune) » du premier président kirghiz permettait de rendre à la langue russe son statut de deuxième langue officielle aux côtés du kirghiz et d’adopter le concept de « citoyenneté kirghizstanaise », unifiant sur un socle commun l’ensemble des ethnies du pays. Il permettait également l’instauration de quotas dans l’administration et, au niveau politique, la nomination d’un premier-ministre d’origine russe. Marié à une russe, son successeur, Kourmanbek Bakiev, a, bon gré mal gré continué cette tradition, notamment au nord du pays. Originaire du sud, il a en revanche joué la carte de l’ethnicité pour mieux asseoir son assise politique et se constituer un fief électoral dans sa région natale de Djalal-Abad. Cet apparatchik de l’époque soviétique n’a pas hésité, reprenant la stratégie nationaliste de Slobodan Milosevic, à attiser les braises des rancœurs interethniques qui, après sa chute en avril 2010, ont abouti à l’embrasement du sud de la république.

L’ancien dictateur, dont de nombreux partisans ont depuis rejoint les deux principaux concurrents d’A. Atambaev, pouvait s’appuyer sur l’ambiguïté des notions de droit du sol et de droit du sang en Kirghizie pour agiter, tel un pompier pyromane, la boîte de l’ethnicité. Il est clair que la notion de « Kirghistanais » repose sur le droit du sol. En revanche, la nature du sentiment kirghiz reste confuse et c’est justement cette confusion qui fut entre autres à l’origine de la lenteur du rétablissement de l’ordre dans le sud à la suite des événements sanglants de juin 2010 et de la défiance actuelle persistant entre le sud et le nord de la Kirghizie. Qu’est-ce qu’un Kirghiz ? Un habitant de la Kirghizie (droit du sol) ? Un habitant qui a du sang et un patrimoine génétique, culturel et linguistique commun (droit du sang) ? Les Kirghiz demeurent toujours divisés sur cette question. Qui plus est, l’arrivée des nouvelles formes, globalisées, du radicalisme islamique ajoute la question de l’appartenance religieuse à l’ethnicité. Un Kirghiz doit-il être obligatoirement musulman ? Cette question ne se posait pas par le passé, étant donné que l’appartenance religieuse des héros épiques kirghiz n’était pas claire. Aujourd’hui, pour un Kirghiz du sud, l’islam doit obligatoirement être rattaché à l’ethnicité, alors que cela n’est pas nécessaire pour son compatriote du nord pour qui, un Kirghiz doit simplement perpétuer les traditions et certains aspects du mode de vie de ses ancêtres. Si tous les Kirghiz partagent l’idée de faire du kirghiz leur première langue officielle, le statut du russe comme deuxième langue officielle fait encore largement débat. Les nationalistes kirghiz, nombreux dans le sud du pays, voudraient purement et simplement supprimer l’usage du russe dans la vie politique et l’administration et ont déjà remporté une manche par l’imposition de l’obligation pour tout candidat à l’élection présidentielle de passer un test linguistique en kirghiz avant de se voir accepter leur candidature par la Commission Centrale Electorale. Les minorités nationales et les Kirghiz russophones, soit entre 30 et 35 % de la population, ne pourront donc jamais prétendre à la fonction suprême. La majorité de la population kirghize et l’ensemble des minorités ethniques militent en revanche pour le maintien du statut officiel aux deux langues. Si elles perçoivent le kirghiz comme un héritage direct de leurs ancêtres qu’il faut à tous prix préserver, elles comprennent pertinemment que le russe demeurera toujours la langue des échanges internationaux, interrégionaux et interethniques. Les intellectuels kirghiz savent aussi très bien que le russe leur permettra de mieux exporter à l’étranger la culture et les traditions kirghizes.

Favorable au maintien de l’égalité de statut des deux langues dans la politique et l’administration, le nouveau président devra cependant mieux prendre compte les revendications politiques, linguistiques et culturelles de la minorité ouzbèke, tout en évitant une sécession du pays. Un grand nombre d’Ouzbeks appellent de leurs vœux à l’officialisation de leur langue dans les oblasti du sud et à une meilleure représentation politique dans les régions où ils sont majoritaires et à Bichkek. A ce titre, les tensions sont très vives et peuvent dégénérer à tout instant avec les nationalistes kirghiz. D’autres Ouzbeks, minoritaires, vont encore plus loin en appelant à une sécession des oblasti du sud, mais restent divisés sur la nature de leur nouvel Etat potentiel, entre les religieux et conservateurs partisans d’un Etat islamique à Ouzgen et les libéraux demandeurs d’un Etat laïc, alternative selon eux à l’Ouzbékistan voisin répressif, à Djalal-Abad.

La marge de manœuvre d’A. Atambaev dans le sud du pays sera donc étroite pour maintenir la cohésion nationale et un climat de paix. Il pourra cependant compter sur les relais puissants de son parti et convaincre par sa volonté de développement économique d’une région encore largement déshéritée. Par ailleurs, la possibilité d’accorder un certain degré d’autonomie politique et linguistique aux oblasti du sud en échange du maintien de l’intégrité territoriale et de l’harmonie interethnique pourrait aussi contribuer à accroître la popularité du nouveau président dans la région.

Les chantiers ne manquent donc pas pour A. Atambaev et le Parti Social Démocrate de Kirghizie. Il lui faut globalement reconstruire un pays miné par la pauvreté, la corruption et toutes sortes de divisions aux racines bien profondes et complexes. La réussite de son mandat conditionnera la viabilité de la Kirghizie. La communauté internationale doit donc davantage s’impliquer dans son soutien au nouveau régime parlementaire kirghiz. En effet, de ce cœur de l’Eurasie laboratoire de l’apprentissage de la démocratie qu’est la Kirghizie, tous les devenirs sont désormais possibles. Mais, il est évident que quel que soit la voie choisie par les acteurs nationaux et locaux, elle aura inéluctablement des répercussions directes et importantes sur l’avenir du monde.

David GAÜZERE

Journaliste indépendant

Expert sur la Kirghizie et le Kazakhstan

Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase postsoviétique