Kazakhstan – Qui est derrière Janaozen ? (IRIS)

 

Notes de l’Observatoire Stratégique et Economique de l’Espace Post-Soviétique, Institut des Relations Internationales et Stratégiques, 06 Janvier 2012

http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-russie/2012-01-06-janaozen-kazakhstan.pdf

 

Par René CAGNAT / Chercheur associé à l’IRIS et David GAÜZERE / Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase post-soviétique

Le vingtième anniversaire de l’indépendance du Kazakhstan, fastueusement fêté à Astana ou à Almaty, avait, en revanche, un goût plutôt amer à Janaozen ce 16 décembre 2011.

Que s’est-il donc passé dans cette obscure exploitation pétrolière (90 000 hab.) de la province désolée de Manghistaou à l’ouest du Kazakhstan ? Il est encore aujourd’hui difficile de comprendre l’origine des violences qui ont embrasé cet ancien lieu de relégation au bout des steppes. Quatorze morts étaient officiellement décomptés à Janaozen, plus deux autres dans diverses bourgades environnantes, tandis que l’opposition faisait parfois état du double sans citer de chiffres précis.

Pour l’État kazakhstanais et son inamovible président, Noursoultan Nazarbaev, des hooligans (voyous), voire des provocateurs religieux figuraient, depuis le début de la protestation en mai 2010, derrière les grévistes et les agitaient. L’objectif du pouvoir était donc de les éliminer à la première incartade… froidement au demeurant1.

Pour les contestataires, un profond malaise social agitait depuis plusieurs mois la province pétrolifère de Manghistaou qui, alors qu’elle serait à l’origine de 70% de la production de pétrole du Kazakhstan et de 10% du produit national brut, pâtit tout particulièrement de l’avidité des entrepreneurs, de la corruption de l’administration et du népotisme des dirigeants. Dans ce contexte, les ouvriers en charge de l’extraction et du raffinement de « l’or noir » sont cruellement exploités : ils voient leurs salaires, déjà très bas – moins de 100 euros par mois2 – rester inchangés, tandis que la crise économique mondiale actuelle entraine l’inflation du prix des biens de première consommation.

Le substrat de ce conflit demeure par ailleurs des plus opaques. La simple crise sociale cache, de fait, un malaise bien plus profond dans une société kazakhstanaise en pleine reconfiguration identitaire, notamment religieuse, depuis la chute de l’Union soviétique. De même, des rivalités économiques de moins en moins souterraines entre la Chine, la Russie et les États-Unis interviendraient pour le contrôle des richesses pétrolières du pays.

LES DIVERSES ET OBSCURES RAISONS DU CONFLIT

La version officielle kazakhstanaise affirme, non sans raisons, que la montée de l’islamisme (wahhabite ou salafi) est à l’origine de ces violences comme de celles qui, un mois plus tôt, avaient ensanglanté les villes d’Atyraou et de Taraz, dans l’ouest et le sud du pays, voire Almaty la capitale économique. Si les mouvements religieux ne sont pas directement impliqués dans ces événements visiblement sociaux, la crainte de les voir exploités par eux, au sein d’une population jeune, désœuvrée et idéologiquement immature, est de plus en plus palpable à Astana. Jusqu’alors faiblement islamisés, les Kazakhs – notamment à l’ouest – ont subi de plein fouet la chute de l’Union soviétique et la perte de ses repères idéologiques. De nouvelles formes peu traditionnelles de l’islam sont depuis arrivées, surtout ces dix dernières années, sur les rives kazakhes de la Caspienne et le versant nord des Monts Célestes, portées par des missionnaires arabes, pakistanais, afghans ou tchétchènes3 et accompagnées d’une manne considérable en pétrodollars. Sur place, les nouveaux prédicateurs ont rapidement gagné à leur cause une partie importante de la population déjà minée par des tensions inter-ethniques locales et des luttes de clans dans les strates intermédiaires du pouvoir régional. Ils ont édifié des mosquées de style moyen-oriental, d’où prêchent des imams à la faconde virulente, tout en renforçant la propagation religieuse par la construction de dispensaires, de services sociaux et d’écoles, là où les services publics s’avéraient déficients et où l’État kazakhstanais avait démissionné. L’idéologie wahhabite ou salafie s’est alors répandue comme une trainée de poudre, brouillant désormais les anciens repères nationaux et identitaires, en particulier parmi la jeunesse kazakhe la moins éduquée. Le trafic de drogues – multiplié par dix depuis 2001 – et d’armes, qui accompagne habituellement les échanges entre les prédicateurs afghans et tchétchènes du djihad, ont par ailleurs commencé à ronger les bases de l’économie locale de la province. La réaction inadaptée du pouvoir politique kazakhstanais, uniquement répressive4 et mal servie par des forces de l’ordre enclines à la violence, incite à penser que le président actuel du Kazakhstan, déjà en poste en 1991, appartient à une génération vieillie de moins en moins en prise avec les problèmes économiques, sociaux et moraux d’une partie de la jeunesse du pays.

Il en va peut-être de même avec le prolétariat kazakh. Le mot prolétariat n’est pas de trop car les autorités et les entrepreneurs en sont revenus, dans les provinces lointaines, à des comportements traditionnels de véritables satrapes. Avec eux, le capitalisme nouveau-venu s’est vite fait « sauvage » tant les salaires sont demeurés bas et l’arbitraire de toute hiérarchie absolu. La misère et la désespérance qui en découlent sont encore augmentées au fond des steppes, pour les plus pauvres, par des rivalités claniques obtuses, voire par l’opposition clandestine d’une horde (jouz) à l’autre : la grande horde à laquelle appartient Nazarbaev et, souvent, son entourage n’a jamais fait bon ménage avec la petite horde qui domine encore à l’ouest. Il peut en résulter sur place une mauvaise application des directives gouvernementales, voire un gaspillage des fonds publics. Il peut aussi en découler des tendances à un autonomisme régional, proie facile des ingérences extérieures.

D’autres interprétations tendent en effet à démontrer l’influence, derrière les événements de la province de Manghistaou, d’une âpre bataille menée en sous-mains par les compagnies pétrolières chinoises, russes et américaines pour le contrôle et le partage des gisements pétroliers du Kazakhstan.

Les Chinois auraient actuellement la mainmise sur les juteux revenus du pétrole kazakhstanais, qu’ils partageraient avec la compagnie pétrolière kazakhe Kazmounaïgaz, tenue par des proches du Président Nazarbaev et dominante à Janaozen. L’essence moins chère fournie par cette compagnie fait des jaloux parmi les concurrents…

Les Russes, quant à eux, voient d’un mauvais œil l’évasion croissante des ressources énergétiques de la région, tant pétrolières que gazières, vers l’Occident, via le BTC et, bientôt, Nabucco, ou vers la Chine, de plus en plus gourmande. Cette richesse sur laquelle Moscou se servait grassement (tous les pipelines passaient par la Russie qui gérait l’exportation) lui échappe désormais en bonne partie en traversant la Caspienne ou en se dérobant vers l’Est par la steppe kazakhe.

D’après les mêmes Russes, échaudés et, partant, en proie au délire obsidional, les compagnies américaines chercheraient à prendre en main l’ouest du Kazakhstan en profitant du mécontentement social. Elles s’appuieraient à la fois sur les mouvements à base islamiste et démocratique pour déstabiliser la région et créer, si besoin était, un État sécessionniste à la solde des États-Unis sur la rive kazakhe de la Caspienne où sont concentrés des gisements pétroliers et gaziers.

Selon Moscou, la même logique de déstabilisation opèrerait de la part de Washington dans différents endroits de la CEI en comptant tantôt sur des mouvements islamistes financés par des capitaux essentiellement saoudiens, tantôt sur des organisations démocratiques contrôlées par des ONG et des fondations américaines. Il est possible que l’extension du conflit tchétchène à l’ensemble du Nord-Caucase depuis 20105, la réapparition de l’agitation dans les grandes villes russes, puis, après novembre 2011, la simultanéité des actions des mouvements islamistes et sociaux au Kazakhstan, ne soient pas fortuites et obéissent à une même logique de déstabilisation régionale. Washington chercherait en effet à tout prix à éviter, dans la région, l’apparition de ce nouvel ensemble économique fort que pourrait devenir l’Union eurasiatique. Moscou et Astana étant les deux principaux poids lourds de l’organisation, les États-Unis viseraient donc à saper les bases de l’Union eurasiatique, en finançant des mouvements de révolte à base démocratique et/ou islamiste tout en protégeant leurs propres intérêts économiques en Asie centrale. Certains analystes de Pékin rejoignent cette idée en prétendant que les Américains voudraient affaiblir et faire tomber Nazarbaev pour rendre caducs les contrats pétroliers déjà signés entre les compagnies chinoises et la compagnie d’État kazakhstanaise Kazmounaïgaz.

AMBIANCE DE FIN DE REGNE A ASTANA

Toujours est-il que le président kazakh, père de la nation et toujours populaire, demeure solidement en place. S’appuyant sur son « système », il ne semble pas, pour l’instant, avoir l’intention de lâcher un zeste de son pouvoir personnel. L’opposition légale et démocratique reste muselée et non représentée au Parlement, même si, après les élections législatives de janvier 2012, elle pourrait y faire une timide apparition. Plaçant ses proches aux postes-clé du pays, le vieux Khan des steppes sait récupérer et exploiter à son avantage les événements en cours et réconforter son peuple au nom de la réussite économique du pays et de la concorde nationale multiethnique ou multiconfessionnelle…Mais pour combien de temps encore? Plutôt qu’en années, il faudrait, peut-être, répondre en mois tant la succession de Noursoultan Nazarbaev paraît se profiler à Astana dans une atmosphère omniprésente de rivalités familiales et d’intrigues de palais.

 

1. Cf. http://www.youtube.com/verify_age?next_url=/watch%3Fv%3D2XvalYrnHiY%26feature%3Dyoutu.be0

2. A comparer avec les salaires servis dans les compagnies étrangères qui sont parfois de 10 à 20 fois plus élevés.

 

3. Une importante communauté tchétchène vit à Janaozen depuis les déportations staliniennes de 1944.

4. En réaction à la subversion, la nouvelle loi sur la liberté religieuse votée par le parlement kazakh, le 13 octobre 2011, est particulièrement sévère et limitative. « Nazarbaev Podpisal Zakon O Religii i Popravki K Nemou / Nazarbaev a signé la loi sur les religions et ses amendements », Zakon.kz, 13 octobre 2001, http://www.zakon.kz/page,1,3,4453192-nazarbaevpodpisal-zakon-o-religii-i.html

5. Fin du caractère strictement tchétchène du conflit au profit de l’exportation du salafisme dans l’ensemble de la région du Nord-Caucase. « Idieia Kavkazskogo Emirata Opasnee, Tchem Separatizm / L’idée d’un Émirat du Caucase du Nord est plus dangereuse que le séparatisme », Newsland, 4 avril 2010, http://www.newsland.ru/news/detail/id/483969