Kirghizie : Des émirs féminins à la présidente (Novastan)

 

NOVASTAN

http://www.novastan.org/articles/kirghizie-des-emirs-feminins-a-la-presidente

 

Kirghizie : Des émirs féminins à la présidente

01.03.2013

David Gaüzère, chercheur civilisationniste sur l’Asie centrale à l’Université de Bordeaux 3, a été interrogé par la revue AquiSuds, le 22 Février 2013. Nous republions cet interview avec l’accord de l’auteur

AquiSuds: les pays musulmans de l’Asie Centrale restent fort mal connus. D’où provient selon vous, la méconnaissance que le monde à de cette région  ?
David Gaüzère : L’Asie centrale postsoviétique compte aujourd’hui cinq Etats : le Kazakhstan, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et la Kirghizie. Peuvent également être rattachées à ce vaste ensemble la Région Autonome ouïgoure du Xinjiang à l’ouest de la Chine et les provinces du nord de l’Hindou-Kouch en Afghanistan, essentiellement turcophone ou persanophone et de religion musulmane. Cette zone immense, de superficie équivalente à celle de l’Union européenne mais dont sa population ne dépasse pas 70 millions d’habitants, est longtemps restée enclavée au sein de l’URSS ou sous l’influence d’une puissance étrangère. Ceinturée par un véritable «rideau de fer», tant matériel qu’idéologique, la région a ainsi largement échappé à la connaissance des voyageurs étrangers, à l’exception de quelques délégations des partis communistes ou de quelques aventuriers audacieux logés dans les pâles hôtels Intourist.

Vers quelle époque et de quelle manière s’est déroulé le processus d’islamisation de l’Asie Centrale, et de quel courant de l’Islam s’agit-il ?
Le processus d’islamisation de l’Asie centrale s’est déroulé en deux phases parfaitement distinctes. La première phase fut brève et cantonnée aux populations persanophones sédentaires proches des oasis de Sogdiane (SamarkandBoukharaKhiva). Elle s’est déroulée pendant cinquante ans de 711 à 755, menée par des cavaliers arabes sous la houlette du Gouverneur militaire Qutaïba Ibn-Muslim depuis le Khorasan iranien voisin. La seconde phase, plus lente, est principalement le résultat de l’action du soufisme developpé par 4 confréries, arabes (Qadiriya) et locales (Qubrawiya, Yasawiya et Naqchbandiya) à partir du XIIe siècle. Cette longue phase d’islamisation s’est opéré au sein de populations strictement nomades : les steppes turkmènes et kazakhes comme les montagnes kirghizes. L’islame a connu des vagues de propagation, par exemple en réaction à des invasions (mongoles au XIIIe siècle, kalmouke au XVIIe siècle, russe aux XVIIIe et XIXe siècles) car la religion constituait alors un élément fédérateur et de résistance efficace.

Lors de la conquête russe, l’action des confréries soufies étaient de surcroît relayée par celle des commerçants tatars de la Volga qui, la vodka dans une main et le Coran dans l’autre, ont su se présenter comme les véritables intermédiaires entre le pouvoir tsariste russe et les populations turcophones – comme eux – d’Asie centrale. Dans le nord de l’espace kirghiz (régions du Tchouï et de l’Yssyk-Koul), ce lent processus d’islamisation n’était pas achevé au moment de la fondation de l’URSS dans les années 1920. Qui plus est, les parallèles restent toujours forts dans les sociétés nomades entre l’ancien pouvoir religieux chamanique et la nouvelle religion musulmane. Les mollahs continuent aujourd’hui de côtoyer les «köz atchyk» et les «buu» chamanistes kirghiz , tandis qu’Allah est indistinctement qualifié de Tengri, le dieu Ciel.

Comment expliquer la présence d’émirs féminins dans cette région, et dans quel pays rencontre-t-on la femme émir la plus connue ?

Umai Ene

L’image de Oumaï Ene, la mère-nourricière, une des divinités les plus respecté de la culture Kirghize. Crédit: kyrgyzsalam.net

 

Le cas des émirs féminins est une spécificité uniquement kirghize dans la région. Il résulte justement de cette collusion entre les deux formes de religion. Les émirs féminins tirent tout d’abord leur pouvoir de l’origine en partie sibérienne des Kirghiz et de leur cosmogonie, où Oumaï Ene, la déesse de la Terre, mère-nourricière, et épouse de Tengri, est aussi respectée actuellement que son époux. Ensuite, l’épopée de Manas, le texte fondateur de l’identité kirghize parle de Kanykeï, la femme du héros Manas, ou d’Aïtchurek, celle de son fils, Semeteï, qui «avaient pour habitude de monter à cheval et de partager sur un même pied d’égalité avec leurs maris aussi bien les affaires domestiques que politiques». Ainsi, lorsque ceux-ci partaient à la guerre, elles assuraient l’intendance du pouvoir. Puis, dans l’Histoire des Kirghiz, deux autres femmes, Janyl et Saïkal, ont commandé des hordes tribales et étaient dotées de fonctions militaires après avoir chacune été «élue» par son «kouroultaï» (assemblée tribale). Janyl et Saïkal restent aujourd’hui des modèles de courage, de bravoure et de liberté pour les Kirghiz et leur nom est encore fréquemment donné aux petites filles du pays.

Janyl Myrza

Janyl Myrza, l’héroïne nationale Kirhgize (mise en scène «Janyl Myrza» réalisé en 2007. Crédit: jeki

 

Mais, la plus illustre d’entre elles demeure sans conteste Kourmanjan-Datka qui, après la mort de son époux Alymbek-Datka, a su gérer son héritage politique dans un contexte particulièrement difficile. Hostile au Khanat de Kokand, qui occupait sa région d’origine (Alaï) et aux Russes qui avançaient vers le sud, cette femme de caractère avait su s’imposer et fédérer autour de sa personne les tribus kirghizes du sud durant ses 96 années de vie.

Datka

La première photo de Kourmanjan-Datka. Crédit: kloop.kg

 

Pouvez-vous nous décrire en quelques mots le parcours de ce personnage ?
Kourmanjan-Datka est née en 1811 dans une famille nomade de la tribu des Moungouchs sur les contreforts kirghiz de l’Alaï, à l’est de la Vallée du Fergana. Dès l’âge de 18 ans, Kourmanjan a commencer à bousculer certaines traditions islamiques et coutumières. Sa famille l’avait, conformément à la tradition, mariée à un homme qu’elle n’avait pas choisi et qu’elle découvrit pour la première fois le jour de ses noces. Au moment de quitter la yourte familiale, le jour de ses noces, elle décida de rester dans sa famille, malgré son mariage, afin de ne pas suivre un inconnu qu’elle n’avait pas choisi et qui ne lui plaisait pas. Ainsi, elle est restée mariée, mais séparée de son époux non désiré pendant deux ans, jusqu’à ce que, en 1832, le seigneur de l’Alaï, Alymbek-Datka, l’épouse, après avoir obligé son mari à la répudier avec, fait inouï dans l’Islam, le consentement tacite de l’intéressée ! Dès lors, elle a dépassé son simple statut d’épouse pour devenir le conseiller le plus fidèle du vizir de Cherali, le Khan de Kokand, dans les relations féodo-vassaliques complexes entre Alymbek et ses protecteurs rivaux, le Khan de Kokand et l’Émir de Boukhara, Seïd Mouzzafareddin. Occupé la plupart du temps par sa tâche de vizir à Kokand, Alymbek ne revenait pas souvent dans l’Alaï et avait délégué la gestion des affaires courantes de son domaine à sa femme. Kourmanjan a donc bien mesuré les enjeux de son temps à propos de la domination de son territoire et a su en tirer parti à la mort d’Alymbek en 1862. En 1862, l’année de l’assassinat d’Alymbek par Khoudoiar-Khan, un usurpateur à la solde de l’Émir de Boukhara, elle n’a pas hésité à lever des troupes et à assurer la défense de la ville d’Och contre les armées de Khoudoiar-Khan et de Seïd Mouzzafareddin ; ce qui lui a valu le titre de “Datka”, “juge” ou “sage” en kirghiz, de la part de ses deux protecteurs (dès cet instant, elle pouvait gouverner et rendre la justice dans son “fief” et lever une armée dans une totale liberté). Devenue général en chef des armées de sa région, la «Tsarine de l’Alaï»(sic) a continué son subtil jeu de division, s’étant tantôt appuyé sur l’Émirat de Boukhara, tantôt sur le Khanat de Kokand. Cette politique s’est poursuivie avec l’arrivée des Russes en Asie centrale, que Kourmanjan-Datka n’a pas hésité à solliciter pour régler ses comptes avec les souverains locaux. Pour arriver à ses fins, elle a selon les années aidé ou combattu les armées du Tsar en ayant toujours considéré la Russie, comme un État d’une égale importance que le Khanat de Kokand et l’Émirat de Boukhara.

Monument

«Tsarine de l’Alaï», le monument de Kourmanjan-Datka devant son musée à l’Alaï, Kirghizstan. Crédit: Etienne Combier

 

Ce n’est qu’en 1865, lors de la prise de Tachkent par les Russes et de l’installation de Von Kauffman comme Gouverneur du nouveau Turkestan, qu’elle a pris conscience de la supériorité militaire et politique de la Russie et qu’elle s’est définitivement rangée sous la protection de Von Kauffman pour l’aider à combattre les armées de Khoudoiar-Khan. C’était pour elle le prix du courage à payer pour préserver la liberté de sa région et son pouvoir jusqu’à la fin des combats. A la défaite du Khan de Kokand en 1876, elle a décidé de prendre sa retraite du pouvoir, désormais délégué pour peu de temps à plusieurs de ses fils. Son départ de la «vie politique locale» s’est accompagné d’une profonde déchirure, puisque parmi ses nombreux fils, quatre ont été exécutés à la suite de l’organisation de révoltes locales contre la nouvelle puissance coloniale. Kourmanjan-Datka a notamment assisté à l’exécution d’un de ses fils par les armées du Tsar en 1898. Elle est décédée en 1907 à l’âge de 96 ans. L’image de Kourmanjan-Datka a, par la suite, été glorifiée par les autorités soviétiques locales, qui voyaient en elle plus une «héroïne nationale», un «fervent défenseur de la cause des femmes et des classes populaires» qu’un simple seigneur féodal. Cette glorification s’est depuis poursuivie à l’indépendance de la Kirghizie en 1991.

Cette figure de femme émir a-t-elle inspiré d’autres figures politiques féminines en Asie Centrale ?
Oui, bien sûr, tout d’abord, dans sa « lutte contre l’obscurantisme religieux », le pouvoir soviétique n’a pas hésité à s’appuyer sur la force des femmes en Kirghizie. Ainsi, plusieurs héroïnes ont été encensées.

Doch Naroda

Ourkouia Salieva. Une exposition coïnciderée au centenaire de Salieva. Crédit: kloop.kg

 

Kainazarova

Zouourakan Kaïnazarova, Héros du Travail Socialiste. Crédit: erkintoo.kg 

 

Les plus emblématiques d’entre-elles furent Ourkouia Salieva, brûlée vive sur le bûché des fanatiques « basmatchis », après avoir été la première femme à avoir fondé un kolkhoze dans la Vallée, très conservatrice, du Fergana en 1920, puis Zouourakan Kaïnazarova, la championne stakhanoviste de la récolte des betteraves dans l’après-guerre (1945-1955).

Otunbaeva

Roza Otounbaeva, 2010, Bichkek.

 

Mais, sans aucun doute, c’est Roza Otounbaeva, la première présidente d’un Etat d’Asie centrale, de surcroît le seul régime parlementaire de la région, qui a dernièrement symbolisé la figure la plus marquante de la transmission de la tradition du pouvoir politique aux femmes après l’indépendance des républiques d’Asie centrale en 1991. Kirghize, cette professeur de philosophie polyglotte d’une grande experience dans la diplomatie, n’a pas hésité à se mettre en avant lors des deux révolutions de 2005 et de 2010 dans son pays, avant d’assurer la présidence transitoire d’Avril 2010 à Novembre 2011 et de doter son pays d’institutions démocratiques et parlementaires. Elle n’avait alors pas hésité à baser son pouvoir sur les enseignements de Kourmanjan-Datka, à qui elle avait consacré l’année 2011.

Otunbaeva et Clinton

Roza Otounbaeva et Hillary Clinton, 8 March 2011. Crédit: Michael Gross

 

Par ailleurs, comme Kourmanjan-Datka avant elle, Roza Otounbaeva avait également dû éteindre le brasier interethnique qui avait emporté la ville d’Och et une grande partie du sud du pays en Juin 2010. Aujourd’hui encore, aucune autre femme en Asie centrale n’a pu accéder à des fonctions politiques aussi hautes. L’exception des femmes de tête dans la région est donc bien kirghize et, à mon avis, le demeurera encore longtemps.

David GAÜZERE,
Chercheur associé post-doc, Université de Bordeaux 3, Spécialiste civilisationniste de l’Asie centrale,
Correcteur, formateur pour Francekoul.com