Le Tadjikistan, berceau des Ismaéliens (Novastan)

NOVASTAN

http://www.novastan.org/articles/le-tadjikistan-berceau-des-ismaeliens

 

20.11.2013

 

Entretien réalisé par AquiSuds avec David Gaüzère, spécialiste de l’Asie centrale et directeur du Centre d’Observation des Sociétés d’Asie Centrale (COSAC)

On connaît très mal l’origine des Ismaéliens, parfois associée à des images un peu troubles.

Les Ismaéliens appartiennent à l’une des diverses branches du chiisme, l’une des trois variantes de l’Islam (sunnisme, chiisme et kharijisme). Ils appartiennent ensuite à un rameau mineur du chiisme (septimain), moins connu que le chiisme duodécimain présent en Iran et en Azerbaïdjan, et sont de rite nizarite (de l’Imam réformateur Nizar au XIe siècle).

Dans leur berceau d’origine, le Badakhchan, ils ont très tôt été imprégnés d’autres éléments préislamiques, comme le platonicisme grec (prédominance de la pensée individuelle fondée sur la raison et la critique), le zoroastrisme (adoration notamment du feu) ou encore le nestorianisme, sans compter des influences chamaniques liées à la nature. Par tradition, les femmes ont dans l’ismaélisme la même place que les hommes.  Les mosquées, également qualifiées de « maisons de sagesse », sont de taille modeste et ouvertes, en dehors des prières, aux débats philosophiques. Elles servent même souvent de mairies. Les décisions pour la gestion des villages y sont prises, avec la participation des femmes.

La Région du Haut-Badakhchan

La Région du Haut-Badakhchan, devenue autonome depuis l’indépendance du Tadjikistan en 1991.

 

Que peut-on dire des grandes lignes de leur doctrine et de leur organisation ?

Les Ismaéliens se reconnaissent en un leader spirituel commun, l’Agha-Khan, personnalité à la fois politique et religieuse. Les Ismaéliens peuplent en grande partie une zone nommée le Badakhchan et comprenant la majeure partie de l’ouest du versant himalayen, du K2 au Pakistan au Pamir kirghiz, en passant par l’Hindou-Kouch. Autrefois regroupés en un même royaume himalayen, ils ne disposent plus aujourd’hui d’État, depuis que le grand-père de l’Agha-Khan actuel a été chassé du Badakhchan tadjik par l’Armée Rouge en 1921-1922. Le Haut-Badakhchan tadjik a aujourd’hui le statut de Région Autonome et se situe à l’est du Tadjikistan. Ce statut date de 1929, où, pour stabiliser le sud de l’URSS, Staline avait alors décidé de créer un District Autonome établi sur une base religieuse. Cela constituait bien entendu une exception au sein de l’URSS athée et n’a pas empêché par la suite Staline de réprimer les Ismaéliens les plus croyants, comme de ne pas reconnaître l’Agha-Khan, comme personnalité morale (d’où le maintien de ce dernier en exil à Londres).

En revanche, la population badakhchanaise a bénéficié d’un programme de russification intensive de la part des autorités soviétiques (cours de langue russe, quotas de bourses réservés à Khorog, comme à Moscou, monopolisation de la police au Tadjikistan…), du fait de la position stratégique du Haut-Badakhchan et de sa capitale Khorog sur le Piandj, la rivière frontalière séparant l’URSS de l’Afghanistan. Le Haut-Badakhchan devait alors être présenté comme une vitrine de l’éducation et du savoir soviétique face à l’inculture dominant du côté afghan.

Côté pakistanais et avec moins de moyens, depuis les années 1980, Karim Agha-Khan IV, l’Agha-Khan actuel, avait déjà depuis la haute Vallée de la Hounza mis en place des programmes éducatifs et culturels à destination de ses habitants, hommes et femmes confondus, ce qui faisait de cette vallée un havre de tolérance et de paix dans un Pakistan miné par la violence et l’intolérance. En revanche, l’indépendance du Tadjikistan en 1991 et les 5 ans de guerre civile qui ont suivi ont appauvri et davantage isolé la Région Autonome du Haut-Badakhchan tadjik et y ont rendu l’action de l’Agha-Khan salutaire, notamment lors des terribles famines de Khorog en 1993-1997, lorsque la ville rebelle subissait le blocus économique de l’armée tadjike. Je recommande à ce sujet la lecture de l’excellent article du Colonel René CAGNAT, fin connaisseur et passionné de cette région du monde, intitulé Asie centrale ‐ Pamir : La poudrière et le boutefeu et publié en Juillet 2012 comme note de l’Instit des Relations Internationales et Stratégiques.

Khorog

Khorog, ou la capitale de l’ »Agha-Khanistan ».Crédit : Eric Broncard

 

Faut-il dire Ismaéliens ou Ismaélites ?

Si les Russes les qualifient grossièrement d’ »Ismaélites« , les commodités du langage leur préfèrent en français le terme d’ »Ismaéliens » et les termes anglais « Ismaelian » ou « Ismaeli » sont utilisés dans les programmes de coopération mis en place par la Fondation de l’Agha-Khan., afin de ne pas les confondre avec les descendants d’Ismaël (prophète de l’islam et patriarche biblique) appelés ismaélites.

Dans quelle région de l’Orient vivent-ils en majorité ?

Les Ismaéliens comprennent aujourd’hui plus de 15 millions d’adeptes, présents dans 25 Etats dans le monde. Leur habitat est majoritairement concentré dans la Région Autonome du Haut-Badakhchan au Tadjikistan (230 000 personnes). Mais, d’importantes communautés ismaéliennes sont encore présentes en Inde, en Egypte (d’où provenait la dynastie fatimide aux Xe et XIe siècles), à Zanzibar en Tanzanie, au Kenya, dans la région côtière de Lattaquié en Syrie et en Turquie, où leur courant se confond maintenant avec le courant alaouite en Syrie ou alévi en Turquie (ce qui n’a pas toujours été le cas dans le passé). Ils y constituent des communautés éparses, dont certaines comprennent plusieurs millions d’adeptes. D’autres communautés, peu nombreuses mais actives dans leur rôle de relais de la Fondation de l’Agha-Khan (Agha-Khan Development Network – ADKN) vivent encore en Occident.

Qu’en est-il aujourd’hui de leur situation géopolitique ?

L’Agha-Khan n’est plus aujourd’hui le chef d’un Etat politique, mais il pourrait prochainement le redevenir. J’y reviendrai. Il continue de bénéficier toutefois d’une place d’honneur à l’Assemblée générale de l’ONU, où il est écouté. Ses paroles de sagesse et de tolérance sont aussi respectées et reconnues partout dans le monde et il n’hésite pas à les traduire souvent en actes à travers sa Fondation. On se rappelle notamment de ses appels réguliers à la lutte contre l’obscurantisme religieux ou encore sa condamnation du refus de l’Arabie Saoudite d’envoyer un bataillon d’interposition onusien pour contribuer à pacifier le « Rwanda chrétien » au moment du génocide de 1994. Sa Fondation œuvre d’autre part à la mise en place d’ »universités de montagnes » (Programme Agha-Khan Humanité - PAKhTch), destinées à former les populations des régions montagneuses d’Asie centrale et du Pakistan à des programmes d’élévation de la conscience et de l’esprit critique (SHS, économie, droit, sciences politiques…) sur une base laïque, tolérante et égalitaire, sans discrimination sexuelle, ethnique ou religieuse. Les femmes comme les hommes, les musulmans, comme les non-musulmans y ont un accès égal garanti par leur succès aux examens d’entrée. L’enseignement y est par contre surtout anglophone (langue anglaise, système d’unités de valeur et diplômes britanniques…), mais accorde une place importante à l’enseignement du russe et, entre autres pour cette raison, de nombreux étudiants russes, orthodoxes, préfèrent le prestige de ces « universités de montagne » à l’enseignement public traditionnel délabré. Or, s’il est perçu chez lui comme un demi-dieu (on parle de Khorog, comme la capitale de l’ »Agha-Khanistan« ),

Agha Khan

Son Altesse l’Agha Khan, en 2008, sur le campus de l’Université d’Asie centrale à Khorog, Tadjikistan.Crédit : AKDN/Gary Otte

 

Karim Agha-Khan IV a pourtant du mal à communiquer avec son peuple, dont il ne comprend pas la langue et les coutumes, après une vie entière passée à Londres. Sa position reste d’autre part fragile, très tributaire des incertitudes actuelles du théâtre afghan… et des manœuvres internationales autour du futur de l’Afghanistan après 2014. Si bien même qu’il semble de plus en plus acquis dans les chancelleries américaine, britannique et indienne que l’Agha-Khan redevienne prochainement le chef politique d’une nouvelle entité étatique, le Badakhchan, née sur le prochain dépeçage programmé d’un Afghanistan en lambeaux.

David Gaüzère pour AquiSuds

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