D’Al-Qaïda à l’EIIL, l’évolution de la tactique de déstabilisation des Etats par les Organisations terroristes islamistes (Diploweb)

DIPLOWEB

http://www.diploweb.com/D-Al-Qaida-a-l-EIIL-l-evolution-de.html

 

Par David GAÜZERE, le 7 mars 2015

Directeur du Centre d’Observation des Sociétés d’Asie Centrale, Consultant régulier pour l’IRIS et laRevue de Défense Nationale sur l’Asie centrale post-soviétique

 

Attentat au Mali. Une fusillade a eu lieu dans un bar de Bamako vendredi 6 mars 2015, faisant cinq morts : trois Maliens, un Français et un Belge. Depuis 2012 et la percée dans le nord Mali des groupes proches de la galaxie djihadiste, le risque d’un attentat au Sud était évoqué. Cette étude replace les organisations terroristes islamistes (OTI) dans leur contexte et en dynamique. Illustré d’une carte réalisée par Matthieu Seynaeve.

Dans le cadre de ses synergies géopolitiques, le Diploweb.com publie cette étude inédite d’un conférencier du Festival de Géopolitique de Grenoble : « A quoi servent les frontières ? » 12-15 mars 2015.

EN DÉVELOPPEMENT depuis les années 1990, le terrorisme islamiste est représenté dans le monde par une multitude d’organisations, à la fois autonomes et plus ou moins connectées entre elles par l’action des nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Face à la globalisation du monde, les différences nationales et ethniques s’estompent peu à peu. La fusion idéologique des Organisations terroristes islamistes (OTI) s’accompagne progressivement d’un effacement des spécificités locales via la transposition par la violence et les pétrodollars saoudiens d’un modèle de pensée unique dans différents endroits du monde.

Si pendant longtemps, de ce processus d’homogénéisation des organisations découle en Asie comme en Afrique un processus similaire de déstabilisation des Etats et de conquête du pouvoir ordonné en trois étapes successives, l’apparition de l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) a depuis, sans le modifier, déterritorialisé ce processus en l’incrustant au cœur des banlieues européennes occidentales [1].

D'Al-Qaïda à l'EIIL, l'évolution de la tactique de déstabilisation des Etats par les Organisations terroristes islamistes
Carte des Organisations terroristes islamistes (OTI)
Réalisation M. Seynaeve. Cliquer sur la vignette pour voir la carte en grand format

Cette carte se trouve au format pdf haute qualité en pied de page.

Al-Qaïda et les Organisations terroristes islamistes (OTI) : un triptyque similaire de déstabilisation des Etats

[2]

Depuis les années 2000, la globalisation numérique uniformise le développement des OTI, qui tendent à s’organiser de la même manière pour répondre à un seul et unique objectif, celui d’établir le califat islamique rêvé, en s’extrayant peu à peu du cadre initial des limites de l’Etat-Nation prévalant encore dans les années 1990.

Pour réaliser cet objectif, le processus opéré préconise dans un premier temps l’établissement d’un sanctuaire, lieu de base de chaque organisation. Puis, il s’assure ensuite du soutien affiché ou sous-jacent d’un Etat tiers à proximité, qui est soit un « Etat échoué » (« failed state ») ou qui comporte de vastes« zones grises », par où transitent hommes, matériels et capitaux [3]. Il fixe enfin, toujours à proximité, la zone à déstabiliser qui se caractérise soit par un Etat faible ou par une « zone grise » à cheval sur plusieurs Etats, où se concentrera l’objectif visé du moment. Depuis le début des années 2000, les continents visés par les OTI sont l’Asie et l’Afrique, soit là où existent des Etats à majorité musulmane et où l’islam a établi des zones de fronts et d’interactions avec d’autres systèmes religieux et culturels.

Depuis 2001, les OTI ont tendance à se confondre avec al-Qaïda (« la base », en arabe), dont elles revendiquent la filiation ou le partage idéologique. Or, il serait abusif de croire qu’al-Qaïda superviserait à elle seule l’ensemble des OTI. Al-Qaida n’est tout d’abord que l’une de ces organisations, qui se distingue des autres par une surmédiatisation et de ce fait par un modèle qui doit être imité par les autres. Or, al-Qaïda et sa filiale al-Qaïda au Maghreb Islamique (aQMI) se distingue des autres organisations en établissant des actions dépassant le cadre national des Etats, souvent menées sur des zones frontalières instables et poreuses (zone pachtoune afghane et pakistanaise pour al-Qaïda, Sahel pour aQMI). Les autres OTI agissent plutôt dans les limites d’un Etat. Al-Qaïda peut aussi adouber certaines organisations, soit leur reconnaître une filiation idéologique directe, comme ne pas le faire. Auquel cas, les relations entre al-Qaïda et les OTI se construisent d’égal à égal. Enfin, l’ensemble des OTI se découpent en plusieurs groupes d’activistes au nombre réduit et mobiles. Qui plus est, il est très facile pour tout nouvel activiste d’intégrer une OTI, voire de commettre un acte terroriste isolé et de pouvoir le revendiquer au nom de cette organisation : Il lui suffira simplement de le dire avant de commettre l’acte et si l’activiste périt au cours de son acte, l’organisation revendiquera alors automatiquement l’acte à sa place. Aussi, tel un auto-entrepreneur de la cause, l’activiste s’auto-identifiera lui-même membre de son organisation par la simple revendication de son acte avec ensuite l’aval toujours assuré de cette dernière.

David Gaüzere

Si les actes terroristes peuvent être le résultat d’une action collective à faibles effectifs ou le fait d’un seul individu, partout l’objectif des organisations reste le même et la stratégie pour y parvenir, invariable et reposant sur trois étapes, la création d’un sanctuaire, la sécurisation d’une « zone grise » et le choix d’une zone d’action.

La création d’un sanctuaire ou d’une base géographique de départ (zone A) : Une entité étatique indépendante (Etat) ou autonome (république ou zone autonome), déjà régie par les « règles » islamistes d’un pouvoir politique proche d’une OTI (Tchétchénie, Afghanistan, Libye, Somalie ex-italienne).

. Puis, la fixation d’un accord de bon voisinage avec un « Etat échoué »(Niger, Tadjikistan) ou non reconnu par la communauté internationale(Somaliland, Puntland, Ossétie du Sud) ou la sécurisation d’une « zone grise », lieu de passage des flux humains, logistiques et financiers de chaque organisation (zone B). Ces Etats et zones, qui ne sont pas nécessairement islamistes (voire majoritairement musulmanes pour l’Ossétie du Sud, l’Abkhazie…), échappent systématiquement au contrôle de tout Etat central (lorsqu’il s’agit d’un Etat, comme le Niger ou le Tadjikistan, l’autorité de cet Etat se limite à la capitale et à sa proche banlieue). Les OTI tiennent à entretenir un climat d’insécurité permanent et à s’assurer des fidélités dans les « Etats échoués » et les « zones grises », propices à leurs trafics lucratifs et à tout appui logistique, tout en évitant d’y agir directement et d’y avoir des buts politiques.

. Enfin, la zone d’action stratégiquement choisie (zone C) : Un Etat ou un maillage d’Etats faibles, lieux de futurs sanctuaires (Caucase du Nord, Vallée du Fergana, Sahel, Yémen).

L’ordre du processus est strictement respecté, chaque étape étant nécessaire. Lorsque la troisième étape est atteinte, Les OTI se servent alors de la zone visée, comme d’une nouvelle base géographique de départ et réitèrent dans un autre endroit le même scenario, tout en continuant de s’appuyer sur les mêmes « Etats échoués » ou « zones grises » de la deuxième étape, inchangées. Cette stratégie des sauts-de-puce des OTI permettent de détecter les défaillances des services de renseignements des Etats faibles de chaque région et de les contourner, tout en plaçant inexorablement leurs pions en avant, en misant sur un « effet dominos ».

Face à ce processus bien rôdé dans les esprits des militants des OTI, les réponses des Etats demeurent faibles et désordonnées, même si leurs services de renseignements cherchent à les coordonner. A la faiblesse des moyens des Etats du sud répond hélas bien souvent l’absence de connaissance des spécificités locales du terrorisme islamiste de la part des puissances occidentales, qui ont tendance à abusivement coller l’étiquette « al-Qaïda » sans discernement à l’ensemble des OTI.

A sa naissance en 2006, l’EIIL se présentait comme la simple branche d’al-Qaïda en Irak, avant de rompre quelques années plus tard avec l’entreprise terroriste d’Ayman Zaouahiri. Depuis, si les buts des deux OTI restaient identiques, les stratégies et les moyens pour les mettre en œuvre allaient très vite devenir différents.

Le rêve idéologique de l’EIIL : la déterritorialisation du triptyque et son appui sur la concomitance des faits

Depuis sa transformation en « Califat » en juin 2013, l’EIIL est partout devenu connu par son rigorisme rétrograde et la cruauté de ses châtiments. Cette entité territoriale, à cheval sur l’est de la Syrie et l’ouest de l’Irak, se démarque désormais également de précédents territoires créés par des OTI (Emirat du Caucase, Azawad…) par une stratégie de déstabilisation déterritorialisée.

Bien que singeant à la caricature le fonctionnement d’un Etat normal (Calife, cour, capitale, tribunaux et police islamiques, armée structurée, découpage en sept provinces, « relations diplomatiques » avec des OTI alliées ou vassales…), l’EIIL n’en est cependant pas un. Cette OTI ne dispose par exemple ni de reconnaissance internationale, ni de Constitution propre, même qui serait directement inspirée de la Charia (donc absence de pouvoir législatif), et encore moins d’un territoire autrement délimité que par des zones de fronts mouvantes et poreuses. Enfin, le sentiment commun d’ « appartenance nationale » porté par l’EIIL repose uniquement sur la peur et la terreur partagées par les populations locales.

De plus, l’EIIL continue dans ses buts de déstabilisation des Etats à se comporter comme une OTI classique, mais en déterritorialisant sa zone d’appui B directement au cœur-même de la zone ennemie (soit au plus près des métropoles ouest-européennes, les lieux de pouvoir de ses ennemis) à des milliers de kilomètres de son noyau central. Ainsi, si la zone A de départ (l’EIIL) et les zones C visées restent inchangées, l’EIIL ne s’appuie plus, contrairement aux autres OTI, sur un « Etat échoué » ou une « zone grise » limitrophe, en l’occurrence le Kurdistan irakien autonome. L’EIIL place désormais ses zones B dans les « territoires échoués » des Etats occidentaux, là où l’action politique n’a plus cours. Les banlieues ouest-européennes servent ainsi directement au cœur du Dar al-Koufr (monde de la mécréance) de véritables points d’appui, plus efficaces aux trafics en lien avec les activités djihadistes.

D’autre part, les cadres de l’EIIL misent beaucoup sur la notion messianique de « Jour Glorieux », ce jour rêvé, imaginé, fantasmé par les djihadistes, où par leur entremise l’ennemi s’écroulera face à la force de l’islam conquérant. Il est certes peu probable que le rêve des djihadistes de l’EIIL se réalise. Mais, l’EIIL s’emploie à tout faire dans ce sens et agit en cela de deux façons :

1. L’EIIL se distingue d’al-Qaïda et des autres OTI par sa centralisation, aussi bien géographique que hiérarchique ou encore de commandement.

. De par sa situation géographique, l’EIIL planifie ses actions militaires prioritaires dans son voisinage immédiat, notamment en direction des lieux saints de Médine et de La Mecque. Il reporte sine die celles, secondaires, demandées par les OTI lui ayant prêté allégeance.

. Toute décision dépend en cela du Calife Abou Bakr al-Bagdadi et de son entourage le plus proche. Même si des OTI peuvent partout dans le monde musulman prêter allégeance à l’EIIL, elles ne sont plus des sortes d’OTI franchisées comme du temps d’al-Qaïda. Le temps est désormais terminé où chaque OTI organisait son acte terroriste de son côté et le revendiquait ensuite au nom d’al-Qaïda. L’acte terroriste doit désormais être le résultat d’une décision politique centrale renvoyant au cœur du pouvoir politique de l’EIIL à Mossoul.

. C’est ainsi l’EIIL qui détermine les futures actions de déstabilisation crédibles à mener dans le monde musulman et ailleurs, renvoyant al-Qaïda et autres OTI au statut méprisant de « collaborateur » ou, pire, d’amateur.

2. L’EIIL se différencie d’al-Qaïda et des autres OTI par la concomitance des faits. Dans l’optique islamiste du « Jour Glorieux », il est régulièrement envisagé par les stratèges de l’EIIL de coordonner les actions de déstabilisation, afin qu’elles se produisent à un même moment donné en différents endroits.

. Les actions conduites dans les zones C doivent être soit des actions d’infiltration aux frontières (notamment dans les enclaves de la Vallée du Fergana en Asie centrale), soit de subversion locale à proximité (Ingouchie ou Dagestan dans le Caucase du Nord).

. En même temps (le même jour ?), une vague d’attentats terroristes doit avoir lieu dans les Etats abritant les zones B (zones de proximité ou capitales ouest-européennes). Les zones B ne sont donc plus ici les lieux de paix inviolables du temps de la puissance d’al-Qaïda.

Pour l’EIIL, la simultanéité d’actions en un même moment permet de rendre plus vulnérables les défenses de l’ennemi et de progresser dans certaines zones C. L’EIIL partage le monde en deux, le Dar al-Islam (monde de l’islam) et le Dar al-Koufr, ignorant les autres différences étatiques, religieuses, culturelles et civilisationnelles. En revanche, l’EIIL sait pertinemment que les Etats visés ne pourront réagir qu’au coup par coup et chacun de son côté, sans coordination d’ensemble, aux attaques djihadistes. A ce jeu-là, même militairement perdant, l’EIIL gagnerait à long terme la bataille de l’intimidation et de la communication, répandant la terreur dans une partie toujours plus vaste de la planète.

L’EIIL face aux réalités du terrain : l’impossible dépassement de l’Etat-Nation (l’exemple de la nationalisation des katibapost-soviétiques)

L’EIIL méprise donc théoriquement toutes notions d’Etat-Nation et de frontière, contraires à son idéologie djihadiste universaliste. L’objectif de l’EIIL est messianique et se moque des déterminants territoriaux, politiques et diplomatiques du moment. Il a pour « mission divine » d’imposer le Califat, comme Etat unitaire, sur Terre et de lui soumettre de gré ou de force les populations mondiales.

Pour parvenir à cet objectif, l’EIIL doit pourtant tenir compte dans la pratique des déterminants territoriaux, ethniques et religieux pour « préparer » ses zones A, B et C, et ensuite ses actions à mener. Le maillage territorial, notamment étatique mondial actuel, lui permet en outre de mieux classer ses organisations vassales, avant de prioriser ensuite les actions à mener. L’EIIL parvient ainsi à contrôler au-delà de sa base irako-syrienne, la zone du Sinaï en Egypte, l’est libyen ou encore certaines zones de l’ouest de l’Afghanistan.

En revanche, la provenance multiple de ses adeptes combattants contraint l’EIIL à respecter des recoupements linguistiques et même nationaux au sein de ses katiba (unités combattantes). Les djihadistes francophones ont par exemple la leur… Mais, c’est au sein de la nébuleuse djihadiste post-soviétique que les différences « nationales » sont les plus prononcées, alors que les combattants auraient pu être réunis par l’utilisation de la langue russe, comme lingua franca [4].

Il semblerait que trois katiba distinctes de djihadistes post-soviétiques existent dans l’EIIL depuis 2014 :

. La katiba Jaïch al-Mouhajirin wal-Ansar (d’Omar al-Chichani) (2012), formée de Tchétchènes et de Daghestanais, est restée pendant longtemps une composante autonome du Front al-Nosra, avant de se fracturer en 2014 entre son allégeance à l’EIIL et à l’Emirat du Caucase.

. Les katiba Djamaat Sabri (Khalid ad-Dagestani) (2014) et Imam al-Boukhari (Cheikh Salahiddin) (2014), formées d’Ouzbeks.

. La katiba Ansaroullah (Doumoullo Amriddin) (2010), formée de Tadjiks (issue du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan).

Les concurrences entre katiba semblent ici s’opérer sur la différence des objectifs à atteindre ou de leur ordre ou encore sur la spécialisation « technique » de chacune des trois katiba, à qui l’EIIL reconnaît une certaine autonomie, en échange de l’adhésion à la cause djihadiste et à la concomitance du fait [5]. Les katiba post-soviétiques de l’EIIL s’alignent alors systématiquement sur des critères nationaux et ethniques et ne parviennent plus à dépasser le « fait national ».

Conclusion

Si l’EIIL appartient, comme al-Qaïda avant lui, au monde des OTI, il cherche toutefois à démontrer une certaine sophistication de ses actions. Il les ancre d’un côté au sein d’une structure territoriale fixe à la structure de pouvoir très pyramidale et hiérarchisée et place de l’autre côté ses zones d’appuis non plus au sein d’ « Etats échoués » de proximité, mais dans les no-go zones occidentales, soit directement au cœur du Dar al-Koufr à combattre.

Aussi, toute action visant à endiguer l’EIIL ne pourra réussir sans être globalement pensée et menée. Elle impliquera une coordination obligatoire des services de renseignement occidentaux avec ceux des Etats impactés, l’obligation de mise en place d’actions concertées et concomitantes dans l’espace et dans le temps et surtout l’organisation d’un contre-triptyque s’appuyant sur les mêmes zones B énoncées. Pour ce faire, l’Occident, l’Afrique, l’Asie et le monde russophone ne pourront y parvenir qu’ensemble et en faisant abstraction de leurs clivages politiques et culturels habituels.

Copyright Mars 2015-Gaüzere/Diploweb.com


Plus

La carte des Organisations terroristes islamistes (OTI) au format pdf haute qualité

PDF - 772.5 ko
La carte des organisations terroristes islamistes (OTI)
Réalisation M. Seynaeve pour Diploweb.com

Bibliographie
« Echtche odna Grouppa Ouzbekskikh Boevikov Prisiagnoula Na Vernost’ IGIL (Encore un groupe de combattants ouzbeks a prêté serment à l’EIIL pour l’éternité) », Leader d’échange, 2014, profi-forex.org/novosti-mira/novosti-sng/uzbekistan/entry1008233294.html

GAÜZERE D., « Le triptyque des organisations terroristes islamistes : Asie centrale, Caucase, Afrique sahélienne, Corne de l’Afrique », Revue de Défense Nationale, N° 756, Paris, 2013, pp. 90-98

MINASSIAN G., Zones grises : Quand les Etats perdent le contrôle, Ed. Autrement, Paris, 2011, 208 p.

PARASZCZUK J., “Caucasus Emirate Emir Calls Dagestani Pledges To IS “Act Of Treachery””, Under The Black Flag : From Chechnya To Syria, 2014, chechensinsyria.com/ ?p=23231

Asie centrale, essai de prospective : « les jeux sont faits… ou presque ! 2 (Revue de Défense Nationale)

 

REVUE DE DEFENSE NATIONALE

 

N° 790 Mai 2016
Asie centrale, essai de prospective : « les jeux sont faits… ou presque ! » (2/2)René Cagnat

L’Asie centrale connaît des évolutions contradictoires avec, en particulier, la question sensible de la succession de certains dirigeants. S’y rajoute la relation complexe avec l’Islam, entre radicalisation venue de l’extérieur et nationalisme musulman propre à chacun des États de la zone. Mais des perspectives de développement économique pourraient ouvrir la voie à une nouvelle ère de prospérité.

http://www.defnat.fr/site_fr/archives/res_auteurs.php?caut=174

Asie centrale, essai de prospective : « les jeux sont faits… ou presque ! 1 (Revue de Défense Nationale)

 

REVUE DE DEFENSE NATIONALE

 

N° 789 Avril 2016
Asie centrale, essai de prospective : « les jeux sont faits…  ou presque ! » (1/2)René Cagnat

L’Asie centrale pourrait connaître une déstabilisation inquiétante avec la montée de l’islamisme radical, particulièrement au Tadjikistan et au Turkménistan, qui pourraient être les prochaines cibles des djihadistes, d’autant plus que le népotisme et la corruption accroissent le mécontentement des opinions publiques.

http://www.defnat.fr/site_fr/archives/res_auteurs.php?caut=174

Quo Vadis, Afghanistan ? (Revue de Défense Nationale)

 

REVUE DE DEFENSE NATIONALE

 

N° 769 Avril 2014
Quo Vadis, Afghanistan ? René Cagnat, David Gaüzère

Pour esquisser trois scénarios afghans marqués par l’incertitude et le retour aux fondamentaux locaux et régionaux, les auteurs évaluent les parts du rêve, du caché, les facteurs déterminants, les probabilités qui caractérisent la situation de l’Afghanistan à la veille des élections et avant le départ de la Fias fin 2014.

http://www.defnat.fr/site_fr/archives/res_auteurs.php?caut=4363

Afghanistan, contexte d’un retrait : triste réalité (Revue de Défense Nationale)

 

REVUE DE DEFENSE NATIONALE

 

N° 767 Février 2014
Afghanistan, contexte d’un retrait : triste réalité René Cagnat, David Gaüzère

Quand on fait le bilan avec les auteurs d’une décennie de guerre en Afghanistan, ce qui frappe d’abord c’est son coût humain; puis c’est le rôle central qu’ont pris dans la société afghane la religion et ses clercs, la drogue et ses circuits. Dans ce paysage confus, reste à évaluer l’articulation entre le contexte taliban et la stratégie américaine qui déterminera les scénarios possibles pour une région en danger.

http://www.defnat.fr/site_fr/archives/res_auteurs.php?caut=4363

Le triptyque des organisations terroristes islamistes : Asie centrale, Caucase, Afrique sahélienne, Corne de l’Afrique (Revue de Défense Nationale)

 

REVUE DE DEFENSE NATIONALE

 

N° 756 Janvier 2013
Le triptyque des organisations terroristes islamistes : Asie centrale, Caucase, Afrique sahélienne, Corne de l’AfriqueDavid Gaüzère

On peut relever des indices concordants d’une véritable stratégie commune de déstabilisation des États par les organisations terroristes islamistes, que ce soit en Asie centrale ou en Afrique subsaharienne. Elle se déploie en trois temps, à partir d’un sanctuaire, avec l’appui d’une zone grise vers un objectif à conquérir. C’est ce que l’auteur met en évidence avec des exemples précis.

http://www.defnat.fr/site_fr/archives/res_auteurs.php?caut=4363

Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise (Recension) (Mediapart)

 

MEDIAPART

https://blogs.mediapart.fr/david-gauzere/blog/161012/du-djihad-aux-larmes-d-allah-afghanistan-les-sept-piliers-de-la-betis

 

C’est la plume d’une personne révoltée, ulcérée par les « bêtises » commises par l’Occident en Afghanistan qui s’exprime. Dans son dernier ouvrage intitulé Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise[1], le Colonel, aujourd’hui à la retraite, René CAGNAT cherche à faire réfléchir son lecteur à travers son expérience de terrain en Asie centrale et sa riche carrière militaire sur les enseignements à tirer de plus de dix ans d’intervention occidentale en Afghanistan.

Le résultat est loin d’être brillant, même si au plan local des initiatives individuelles louables ont pu être menées, notamment par l’armée française depuis 2007 dans la Vallée de la Kapisa : la construction d’un puits, d’une ferme collective, d’une école, d’une route… Ces quelques mesures isolées ne peuvent hélas cacher la profonde incompréhension née de plus de dix ans de présence de troupes étrangères sur le sol afghan. Il est vrai qu’entre « ces pouilleux de talibans » et les « extraterrestres » otaniens, deux mondes clos s’opposent. Les talibans, de plus en plus relayés par des masses rurales afghanes traumatisées à la fois par les « erreurs » des bombardements intensifs des forces de l’OTAN et le retranchement des troupes alliées dans des camps fortifiés inaccessibles, s’appuient sur leur longue tradition pachtoune de guérilleros autant endurcis par les rigueurs du climat continental que par une longue tradition de luttes tribales intestines et d’opposition systématique à travers l’Histoire à tous les colonisateurs depuis l’époque d’Alexandre le Grand. De ce caractère bien trempé et moulé dans un islam de tradition et de combat permanent, ressortent des capacités de résistances exceptionnelles faisant que quelques milliers de talibans pachtouns arrivent aujourd’hui à faire plier les meilleures armées du monde, suréquipées et dotées des derniers équipements technologiques. En face, les forces de l’OTAN peuvent toujours faire de l’Afghanistan leur territoire d’expérimentation de leurs dernières trouvailles technologiques, la technicité des matériels et la méconnaissance du terrain hautement montagneux et enclavé qu’est l’Afghanistan ne suffisent pas à mettre hors d’état de nuire une résistance afghane chaque jour plus vigoureuse. D’autant plus que l’auteur enfonce le clou en évoquant la méconnaissance des réalités du terrain par les leviers politiques et militaires de la chaine du commandement en Europe et aux Etats-Unis. L’Occident ignore les réalités afghanes et, encore placé dans une logique de guerre froide, refuse de tendre l’oreille à une Russie prête à lui faire profiter des leçons de son échec passé, du temps de l’URSS, en Afghanistan. Qui plus est, si la plupart des Etats occidentaux ont découvert l’Afghanistan à partir de 2001, les Britanniques auraient pu cependant faire partager leur expérience passée, tirée du Grand Jeu qui les a opposés à l’Empire russe au XIXe siècle, de cette expérience durement payée en vies humaines dans des guerres qui les avaient déjà affrontés aux ancêtres des Pachtouns actuels. Or, les Britanniques d’aujourd’hui n’ont pas retenu les leçons d’un passé pourtant récent et, dans un suivisme aveugle, ont décidé de coller avec d’autres pays – dont la France – aux plans funestes du « djihad du Président Bush ».

Née d’une soif de vengeance au traumatisme du 11 Septembre 2001, la réponse américaine, bientôt otanienne, fut furtive et non préparée. Il fallait alors punir vite et massivement en rétablissant les comptes funèbres et civils des deux camps. De cette impréparation la plus totale, pour René CAGNAT, sept grandes erreurs ou « bêtises » ont été commises par les Occidentaux :

1-       Le recours à des bombardements massifs contre le peuple afghan, ayant immédiatement suscité l’hostilité de ces derniers

2-       L’absence de connaissance du milieu de vie des Pachtouns et de la porosité de la Ligne Durand établie entre l’Afghanistan et le Pakistan

3-       L’imposition impossible d’une tentative de démocratisation à l’occidentale dans un Etat oriental et aux structures patriarcales et traditionnelles

4-       L’absence de connections entre les troupes occidentales et la population locale et la réticence à utiliser les techniques du renseignement pour mener ensuite des actions ciblées

5-       La faiblesse de l’aide économique et humanitaire par rapport aux dépenses militaires engagées et la concentration de cette aide dans les villes au détriment des campagnes

6-       La sous-estimation de la portée de l’islamisme, du fanatisme et du terrorisme par l’absence de relations suivies entre les sphères politiques et militaires et les experts de la région

7-       L’absence de lutte contre le trafic de drogues pour ménager les alliés de l’Alliance du Nord très impliqués dans le trafic

J’en noterai pour ma part une huitième, évoquée par l’auteur à la fin de son ouvrage (mais non comptabilisée), l’absence d’inclusion de l’Afghanistan dans la sphère centrasiatique par nos dirigeants politiques et militaires. Pourtant, au nord du Massif de l’Hindou-Kouch, les zones turkménophones, ouzbékophones et tadjilophones se rattachent culturellement à l’Asie centrale postsoviétique voisine, étendue au Xinjiang en Chine. En ouvrant le couvercle de la cocotte minute afghane, les Occidentaux risquent désormais de s’enfermer dans un piège non contrôlé et pouvant désormais s’étendre au-delà de la limite frontalière du Piandj, séparant l’Afghanistan des républiques centrasiatiques. Les maux afghans ont désormais déjà franchi le fleuve. Les réseaux de la drogue et de la criminalité organisée noyautent de plus en plus les pouvoirs politiques autoritaires, vieillissants et corrompus des républiques centrasiatiques, tandis que l’expansion d’un terrorisme islamiste en provenance des medersas pakistanaises et relayé par le Mouvement Islamiste du Turkestan et de ses succursales nationales grignote chaque jour des sociétés restées jusque-là étrangères à l’intolérance et au fanatisme. Même les Etats de tradition nomade que sont la Kirghizie et le Kazakhstan ne sont plus aujourd’hui épargnés par ce fléau qui, sur un fond de paupérisation sociale, touche désormais les portes de l’Union européenne en s’étendant au Tatarstan et au Caucase. Aussi, René CAGNAT, qui se plaint à juste titre de ne pas être entendu par nos dirigeants, souhaiterait qu’à défaut de « pouvoir guérir l’Afghanistan de ses plaies », que nous puissions encore préserver l’Asie centrale par l’installation de forces armées de part et d’autre du Piandj et par un étroit travail de collaboration avec l’armée russe (la 201e division de l’armée russe étant déjà stationnée au nord du fleuve).

Afin de renforcer la crédibilité de son propos, l’auteur n’hésite pas à republier dans un ordre chronologique à la suite de quelques pages de présentation actualisées des articles personnels parus entre 2002 et 2012 dans différents organes de presse en France. Outre l’expérience du terrain complétée d’une certaine érudition, René CAGNAT tient par une relation intimiste avec ses lecteurs à faire partager l’évolution de sa pensée à propos de l’Afghanistan et de l’Asie centrale en plus de dix ans de conflit. Il n’hésite pas enfin à laisser s’exprimer ses sentiments, combattant au quotidien l’indicible et le politiquement correct et donnant à parité égale et sans jugement la parole à tous les acteurs du conflit. Sa seule mission est de témoigner et de faire partager son expérience, afin que nous, ses lecteurs, soyons de plus en plus nombreux à comprendre la partie qui se joue actuellement en Afghanistan et qui pourrait bien à très court terme avoir des conséquences sur notre vie de tous les jours en France.

David GAÜZERE

Docteur en Géographie Humaine et Sociale – Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 – Spécialiste Asie centrale postsoviétique (questions de sécurité et de lutte contre le terrorisme)

 


[1] René CAGNAT, Du djihad aux larmes d’Allah : Afghanistan, les sept piliers de la bêtise, Ed. du Rocher, Paris, Août 2012, 152 pp.

 

Quelle rumeur des steppes? (Recension) (Mediapart)

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https://blogs.mediapart.fr/david-gauzere/blog/130512/quelle-rumeur-des-steppes

 

La rumeur des steppes participe de ces murmures qui, à tout moment de l’Histoire, se sont  brusquement transformés en tumultes, de ces événements éruptifs, qui viennent de temps à autre troubler la fausse quiétude des oasis de Transoxiane et, dans la steppe, l’ordre ancestral établi de l’ « adat » [1] .

Critique de l’ouvrage La rumeur des steppes (2e édition) de René CAGNAT

La rumeur des steppes participe de ces murmures qui, à tout moment de l’Histoire, se sont  brusquement transformés en tumultes, de ces événements éruptifs, qui viennent de temps à autre troubler la fausse quiétude des oasis de Transoxiane et, dans la steppe, l’ordre ancestral établi de l’ « adat » [1] .

René Cagnat l’a encore dernièrement vérifié en se rendant à Och les 9 et 10 juin 2010 (pp. 224-225). Il y décrivait alors une ville encore paisible et joyeuse, où rien ne préfigurait  le pire, qui allait bientôt survenir. Quelques heures plus tard, la rumeur transformait déjà la « belle endormie » du Fergana en un volcan en colère, où le magma incandescent de la haine et de la bêtise détruisait les bâtiments et les hommes et séparait à jamais les cœurs, où de manière irraisonnée et impulsive, la bestialité des uns et des autres s’exprimait au grand jour, avant que quelques semaines fassent fi des stigmates du passé et, dans une amnésie généralisée, digne des « mankourt »[2] mongol et soviétique, laissent place à la normalité des sourires légendaires comme si rien ne s’était  produit.

Pour autant, René Cagnat n’a pas été désorienté. A partir de sa parfaite connaissance du terrain, l’auteur de La rumeur des steppes a su une fois de plus, pour l’explication du pogrom et des évolutions antérieures et ultérieures, écarter les analyses juridiques et sociétales absconses et ennuyeuses tout en privilégiant les exemples et les récits, résultats de rencontres personnelles. Il parvient ainsi, à la fois, à informer et distraire. Par cette démarche, il a réussi à présenter avec précision l’ensemble des paradoxes de cette région encore largement méconnue en Europe qu’est l’Asie centrale post-soviétique.

Monde de steppes, de déserts, d’oasis et de hautes montagnes, l’Asie centrale renferme les populations les plus bigarrées, fruits de son Histoire et de sa situation de carrefour entre l’Orient et l’Occident sur la Route de la Soie. Quelle surprise pour le lecteur-voyageur en quête d’exotisme, dont l’auteur partage l’exaltation, de rencontrer au détour d’un chemin une Coréenne vendant son riz sur les étals de Nukus ou encore un berger yagnob, dernier descendant direct de la riche civilisation sogdienne des VIIe et VIIIe siècles, traversant un village tadjik suivi de ses moutons ! Aujourd’hui, les cinq Etats indépendants qui composent l’Asie centrale ex-soviétique – Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan, Kirghizie – connaissent tous les mêmes contradictions, autrefois diluées dans le ciment du communisme soviétique. La nouvelle capitale du Kazakhstan, Astana, dont René Cagnat retrace les différentes aberrations architecturales et sociales nées au tournant des années 2000, illustre clairement ces paradoxes centrasiatiques : constat résigné des blocs de verre et d’acier – pâle copie de l’idéal urbaniste occidental – dont les constructions hâtives et bâclées ont été réalisées sans souci des exigences écologiques, climatiques et telluriques et, inversement, évocation permanente de l’habitat des anciens, la yourte, rare héritage commun encore préservé d’une tradition qui s’effrite jour après jour ; opulence insolente des proches du Président Nazarbaev, tous issus de la Grande Horde, tranchant avec la précarité honteuse des déracinés des zones sinistrées de l’ouest kazakh, de Janaozen notamment, qui viennent chaque jour s’agglutiner dans la périphérie insalubre d’un nouvel eldorado improbable ; fatalisme nonchalant et quelque part nostalgique et attachant des Russes contrastant avec la vitalité entrepreneuriale de Kazakhs projetés du jour au lendemain à grand coups de pétrodollars dans la modernité effrénée de la mondialisation  (pp. 265-275). A un moindre degré, les mêmes paradoxes se répètent, des grandes métropoles d’Achkhabad à Tachkent aux plus modestes capitales des pays de montagnes, Douchanbe, Bichkek et Almaty, l’ancienne capitale du Kazakhstan.

Les campagnes centrasiatiques n’échappent pas non plus aux contradictions temporelles : La berline allemande dernier cri y cotoie encore le cheval. Le téléphone portable aide désormais les « chaban[3] » à rassembler les troupeaux lors des transhumances sur les « jaïloo[4] » kirghiz.

Cette région se retrouve aujourd’hui sur un seuil, entre deux mondes, celui de l’ère soviétique révolue qu’elle quitte avec regret, contrainte et forcée, et celui de la mondialisation, dont elle a encore du mal à maîtriser les contours. Quel modèle de mondialisation choisir ? Celui de l’Occident vanté à grands renforts de dollars et de spots publicitaires agressifs ? Celui de l’islam ou des sectes protestantes, qui vient en force apporter de fausses réponses et de vraies prébendes à des populations en crise matérielle et morale ? L’émigration vers la Russie, dont les revenus font vivre les régions montagneuses les plus déshéritées de l’Altaï kazakh au Pamir tadjik ? D’autres modèles encore ?…

Pourtant, du tréfonds des plaines irradiées de Semeï (Semipalatinsk) aux bicoques en perdition de Mourgab, en passant par les sables marins salinisés et rendus stériles de Mouïnak, le sourire – à l’image de celui retrouvé de Rakhmandjon, le petit enfant martyr du prologue du livre – émane constamment de l’âpre adversité où vit cette région depuis 1991, offrant à la lecture de chaque récit une leçon de courage et d’optimisme, qui remet durablement en cause les dogmes et les certitudes matérialistes du lecteur européen.

L’auteur, à juste titre, n’est pas tendre avec l’Européen, alias Américain, ce « Martien » (pp. 195-205), qui a cru bon, sans se soucier des particularités locales, venir sous couvert humanitaire, imposer ses visions et ses certitudes à des sociétés longtemps épargnées par les tumultes du monde extérieur. L’Européen sait tout et a réponse à tout. Du moins en est-il persuadé. Pourtant, au moment de la reparution de La rumeur des steppes, l’Européen doit précipitamment retirer ses soldats et ses conseillers d’Afghanistan à la suite de certitudes irréfléchies se transformant en erreurs irréparables et, qui plus est, assurer la défense d’une Asie centrale préalablement vulnérabilisée par ses soins. Or, de par son ignorance totale du terrain, l’Européen n’a toujours pas compris qu’en fragilisant l’Asie centrale, c’est la « tcherta[5] » de l’Europe-même que l’on détruit. L’islamisme radical, le trafic de drogues et la criminalité organisée sont des fléaux, naguère encore marginaux en Asie centrale, mais qui aujoud’hui frappent avec de plus en plus d’insistance aux portes d’une Europe toujours insouciante et candide.

Ce passionné et fin connaisseur de l’Asie centrale qu’est René Cagnat dénonce tout au long de son ouvrage cet égoïsme européen qui, désormais et insidieusement, se propage  parmi des populations locales au départ bienveillantes et amicales. L’argent s’instille partout et corrompt les cœurs à l’image de ce chef de chantier kirghiz, perdu entre deux mondes (p. 279). Allié à la concussion des autorités et à la force du « localisme », qu’il soit clanique ou tribal, le dollar participe à la déliquescence des Etats, des sociétés et des hommes. L’auteur, dans un cri d’alarme, appelle son lecteur à ne pas abandonner l’Asie centrale à un triste sort et à percevoir avant tout dans notre prochain turkestanais ce qu’il a de meilleur.

La Kirghizie illustre à elle seule et à un degré paroxysmique les paradoxes de l’Asie centrale. En cette année 2010, ce pays des Monts Célestes a connu le pire à Och, comme le meilleur à Bichkek. Unique dans la région, la « démocratie kirghize », cahin-caha, est toujours là, depuis peu remise en selle après quelques turpitudes en ce jour pluvieux et venteux de la révolution du 7 avril. Le sang des jeunes martyrs qui a coulé sur la Place Ala-Too de Bichkek, comme la fierté à ce sujet des bergers des « jaïloo » verdoyants de Sousamyr, de Kotchkor et d’ailleurs montrent que le chemin de la démocratie est bien tracé dans les esprits et qu’il survivra, quoi qu’il advienne, aux nombreuses traverses qui l’attendent encore, tout en séduisant toujours plus de jeunes dans les autres pays d’Asie centrale.

De cette « démocratie kirghize » où il a établi son lieu de résidence, René Cagnat nous invite  à ne pas rester indifférents au futur de l’Asie centrale, qui est aussi le nôtre, et à nous inspirer de cette rumeur des steppes réactualisée (et rééditée) pour mieux comprendre qu’ici comme ailleurs, le devenir des hommes ne peut jamais être établi par de simples schémas prédéfinis à l’avance. Il nous enjoint, pour éviter le choc des civilisations,  de mieux connaître, d’un peuple à l’autre, nos points communs et nos différences afin d’édifier des passerelles solides et durables qui, de part et d’autre de l’Oural et du Bosphore, pourront nous préserver des dangers nés de l’ignorance, de l’incompréhension, de l’aveuglement et nous apprendre à renouer avec les valeurs optimistes et humanistes qui nous inspiraient naguère.

David GAÜZERE

Expert sur la Kirghizie et le Kazakhstan

Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase post-soviétique

 

 


[1] Loi coutumière des nomades kazakhs, kirghiz et turkmènes

[2] Sous les Mongols, actes de maltraitance destinés aux captifs, ayant pour but la perte de leur mémoire et de leur conscience d’hommes

[3] Berger

[4] Pâturage d’estive chez les Kirghiz

[5] Ligne de fortifications de l’Empire russe tenue par les Cosaques aux XVIIIe et XIXe siècles face à la steppe

Kyrgyz South: dangerous networks (Eurasiane)

 

EURASIANE GIS-RESEAU ASIE

http://www.gis-reseau-asie.org/uploaded_files/images/monthly-articles/article-160701/kyrghyz-south-dangerous-networks.php

 

Whereas after the Revolution of April 7, 2010, street had regained its usual calm in Bishkek and in most other cities of Kyrgyzstan, the situation was still confused in the Ferganese surroundings, where the former President, Kurmanbek Bakiyev, was cut off with his men awaiting his subsequent exile to Belarus. The waves of regular clashes between supporters of the former dictatorial regime of the Bakiyev family and the Provisional Government in the region since the Revolution then revealed the complexity of relations in Southern Kyrgyzstan.

The Bakiyev family, mafias and Islamic networks

If Askar Akayev, his predecessor, had been quick to flee after the Tulip Revolution in 2005, five years later, K. Bakiyev himself, refused to admit to be defeated by the events and was ready to mobilize its family, tribal and criminal networks to attempt to regain power, playing the risk of destabilization of the country. For that, he could count on three of its closest relatives: His son Maksim and his two brothers, Janysh and Akmat. Moreover, in June 2010, the Head of the National Security Service of the Kyrgyz Republic, Keneshbek Duishebayev, noted close relationships between the Bakiyev family, narco-traffickers mafias and Afghan Islamic movements and Islamic Movement of Uzbekistan, Even speaking about a visit of an emissary of former President Bakiyev in Southern Waziristan (Northwestern Pakistan tribal area). This hypothesis remains plausible, but does not exclude others, like particularly simple local connections, as the drug mafias and extremist networks have converging interests in the region.

Parliamentarism and the question of the South

The adoption of the new Constitution by 90.56% of votes cast in the referendum of 27 June 2010 helped to establish a parliamentary republic in the country. However, if the new regime is better suited to the geography of this mountainous country, it fails to stem alone the rises in the South from authoritarian local leaders (K. Tashiyev in Jalal-Abad, M. Myrzakmatov in Osh, A. Madumarov in Batken) or the requirements of autonomy from the Uzbek minority by whether democratic way in Jalal-Abad or islamist way in Uzgen.

Southern Kyrgyzstan continues to form a « separate entity » connected to fact and law to the rest of the country, but keeping a strong “particularism” and self-consciousness. The new political authorities in Bishkek will as soon as possible have to admit the uniqueness of this region, affording a degree of autonomy and encouraging its South to soak faster operating mechanisms of a real and transparent democracy.

David Gaüzère
Europe Européanité Européanisation (EEE)
Centre national de la recherche scientifique / French National Centre for Scientific Research

Recovered from the Eurasiane website – originally posted on May 1st, 2012

 

The Kyrgyz domino (Eurasiane)

 

EURASIANE – GIS-RESEAU ASIE

http://www.eurasiane.eu/monthly-articles/domino-kirghiz-david-gauzere

 

Publication date : July 2016
Author(s) : David Gaüzère E-mail
Areas : Kyrgyzstan, Central Asia
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Administrative map of present Central Asia – The post-Soviet Central Asia has 5 states, all independents
since 1991. (© 2006 / J. Felix)
Administrative map of Kyrgyzstan nowadays – Kyrgyzstan has 7 oblasti (administrative regions)
and 2 cities with autonomous status
(Bishkek and Osh).
(© 2006 / GeoAtlas, free use on the Internet)

In the aftermath of the “Revolution of April 7th, 2010”, street had regained its usual calm in Bishkek, the capital, and in most other Kyrgyz cities. At the same time, the situation remained confused in Southern Kyrgyzstan, where former President Kurmanbek BAKIYEV was entrenched with his men in waiting for his subsequent exile in Belarus. Waves of regular clashes between the supporters of the former dictatorial and clan regime of the BAKIYEV family and those of the new political power, from democratic essence, have been interpreted in spring 2010 as another episode to add to the turbulent and complex History, experienced by the Kyrgyz Republic (official designation) since its independence in 1991. This complexity results from the interweaving of regional (secular opposition North-South), local (tribal, clan-based) interests and marked geostrategic rivalries between regional (Russia, China, Turkey) and international (United States) powers.


Second Kyrgyz Revolution – April 7th, 2010 Bishkek – The second Kyrgyz revolution saw the emergence
of a parliamentary republic, but wasn’t been able to succeed in stopping
visceral and former opposition between the North and the South. (© 2010 / D. Gaüzère)

Russia and the United States are the heirs of a traditional hegemonic opposition, pulling its origins in the cold war. For Moscow, Bishkek is part of its “near abroad”. Russia has since 2003 a military airbase in Kant (30 km from Bishkek) and several other military installations. But Moscow also used the presence of 10% Russians in Kyrgyzstan and its close networks with the Kyrgyz political elite to impose its vision policy. For Washington, who had also an airbase between 2001 and 2014 (Manas Airbase) and developed there more underlying networks, Kyrgyzstan is a part of as good an advanced front conducting operations against terrorist networks from Afghanistan, as a way to « hamper » Russia in its background and to slow down Chinese economic ambitions. However, the evolution of political situation in Bishkek since April 2010 forced Americans and Russians to reconcile their views and to silence their differences on behalf of the maintenance of stability of this young Republic and fight against terrorism.

Physical map of Kyrgyzstan nowadays – With 94%
of its territory at more than 1500 m above sea level, Kyrgyzstan remains a mountainous and
landlocked country in Central Asia.
(© 2006 / GeoAtlas, free use on the Internet)
Map of actual Kyrgyz tribes -
Today, there are 21 Kyrgyz tribes,
grouped into 3 kanat or confederations,
schematically established on a regional basis
and who continually compete for the control
of political and economic power.
(© 2006 / D. Gaüzère)
  1. Russia has, April 8th 2010, formally recognized new power in Bishkek, taking position for an absolute neutrality. Moscow had some reasons to loathe former dictator BAKIYEV: personal diversion by the presidential clan of a major state loan, blackmail on the construction of a new Russian airbase in the South, interested and lucrative rapprochement from the former regime to the United States… But Russia was frustrated, on the other hand, about the possibility of a Kyrgyz « democratic contagion » to Kazakhstan and up to its own soil (notably in academic and intellectual circles in Moscow and St. Petersburg). By joining Eurasian Economic Union in August 2015, new Kyrgyz authorities have clearly demonstrated the originality of their policies, by alignment on both Russian positions (strengthening economic exchanges and military cooperation) and the game’s gamble of parliamentary democracy.
  2. The United States, on another side, were the big losers of the change of power politics in Bishkek. Washington argued the former dictator BAKIYEV, ranging up to receive his son, Maksim, and courting him the same day April 7th, 2010, prior to formally recognize the new authorities in Kyrgyzstan a week later (a week after Russia). Since, Washington had to surrender in 2014 the Manas Airbase and refocus its activities to a more hidden way (new American Embassy building, asylum and discreet support to Kamchybek TASHIYEV, the political heir of BAKIYEV, in December 2015) on-site.
  3. Regardless political changes in Bishkek, China has traditionally and consistently always pursued a policy of pragmatism and commercial agreement. Now, leading exporter of manufactured goods in Kyrgyzstan, Beijing plans on a policy of stability and neutrality towards its neighbouring Kyrgyzstan. If China has closed for a few months its border following the bloody events June 2010 in Southern Kyrgyzstan and if Kyrgyzstan can serve as a « stash » for Uighur protesters from close Xinjiang, trade between Bishkek and Beijing was in no way affected by Bishkek political upheavals. However, more and more visible Chinese economic immigration begins to arouse tensions with the part of the “Kyrgyzstanese” population, all combined ethnic groups, in the country.
  4. Turkey is still playing an essential economic and cultural role in Kyrgyzstan, but the more marked proselyte actions from Turkish religious brotherhoods since 2010 cooled relations between Ankara and Bishkek.
  5. Neighbouring Republics of Central Asia (Kazakhstan, Uzbekistan and Tajikistan) fear with a certain dread « democratic contagion » and consequences of the formation of a parliamentary Republic in Bishkek. The Kyrgyz Republic, seen as a « Switzerland of Central Asia » for its role as a refuge to every state democratic opposition movements, frightens neighbouring states, ruled by authoritarian presidential systems and sharing a common allergy to any opening policy. Thus, a border embargo asphyxiated since April 2010 whole swathes of the Kyrgyz economy. Strangled, the new Kyrgyz Government opened in retaliation valves of several dams on the Naryn River to flood the below Uzbek and Kazakh vital plains, in order to force Uzbekistan and Kazakhstan to reopen their borders. Also, with the following autumn and the back to calm, fears have been replaced by a rigorous pragmatism, which is now prevailing, facing the common challenges of the fight against drug trafficking and Islamist terrorism and the need to sharing energy resources.
  6. Jihadists from the Islamic Movement of Uzbekistan (IMU), purchased current April-May 2010 by the BAKIYEV clan and the narco-mafia networks in the South of the country to undermine the foundations of the new political power, had quietly betaken themselves to Southern Kyrgyzstan from their base in Kunduz in the North of Afghanistan and caches in Tajik Garm and Obigarm Valleys, in an attempt to destabilize the religious and traditional Fergana Valley, divided between Kyrgyzstan, Uzbekistan and Tajikistan. They have played such an active role in this destabilization attempt in June 2010, benefiting much local complicities, and could rely on logistics and financing of international jihadism. Their actions, since underground, remain nonetheless recurrent in the region. The IMU has sworn allegiance to the Islamic State in March 2015 and continues to meet a strong echo among the religious and desperate population of the Fergana Valley.


Physical and administrative map of the Ferghana Valley – Showcase of Soviet absurdity, the Ferghana Valley is today a volcano, ready to wake up at any moment. Populated with 10 million inhabitants, this small Central Asian deep valley is shared between three republics, Kyrgyzstan, Uzbekistan and Tajikistan, and has more than twenty enclaves. It remains a permanent zone of both inter-ethnic and inter-state tensions.
(© 2006 / J. Felix)

Kyrgyzstan still ultimately remains a weak, vulnerable state, a sort of domino, at the mercy of covetousness from its neighbours. Its landlocked-state aspect, its mountainous land – including natural geographical break between the Fergana Valley in the South and the Chu Valley in the North – and the determination of artificial borders by the young Soviet power in the 1920s (internationalized in 1991) explain that national unity is every day more and more questioning between a North, closer to the nomadic traditions of a superficially Islamic Kyrgyz people, more Russified, secularized and industrial ground, and an Uzbek-speaking, rural, conservative and religious South, which continues to form an “own entity », linked to the rest of the country by a single road, cut several months of the year in winter. Besides, the traditional political, economic and cultural fracture between the North and the South of the country is still increasing more and more every day, now taking a religious turn at the discretion of the regional struggles. Thus, Islamism is clearly progressing in the South of Kyrgyzstan, while the North is facing the growth of Protestant American and now Korean churches and sects (North Kyrgyzstan houses important Korean and German minorities). Through the alternation of regional authorities, the 2005 and 2010 revolutions have confirmed, that the digging of a gaping gap is more expanding every day between two less and less reconcilable parts of the country.

David Gaüzère
Associate member of the Centre of Studies of Modern and Contemporary Worlds (History) (University of Bordeaux 3), President of the Observation Centre of Central Asian Societies (OCCAS)

David GAÜZERE is interested since many years in post-Soviet Central Asian studies, especially in Kyrgyzstan. He did several scientific field missions and trips in Central Asia and studied the process of formation of national identity in Kyrgyzstan and the interweaving of local and tribal identities in subtle political games in this “free” Republic of Central Asia. The foundation of OCCAS in 2014 then enabled him to expand its work to the observation of forms of religious radicalization in Central Asia and their impact on the security situation in the region.


Statue of Lenin March 2016 Osh – Lenin, although less known by the younger generations,
is still respected in Kyrgyzstan, especially for having « saved » the Kyrgyz people from his extermination
in 1916 and under the provisional government. (© 2016 / B. Balci)

More about this topic

GAÜZERE David, « Kyrgyz South : Dangerous Networks », Dossier : The Pogroms in Kyrgyzstan, Two Years After, Eurasiane (e-MAP), May 1st, 2012, (recovered here: http://www.gis-reseau-asie.org/uploaded_files/images/monthly-articles/article-160701/kyrghyz-south-dangerous-networks.php)

CAGNAT René (Dir.) (in collaboration with David GAÜZERE and Sergheï MASSAOULOV), « Asie centrale, essai de prospective à court et moyen terme : « Les jeux sont faits… ou presque ! », Revue de Défense Nationale, N° 789, forthcoming in 2 times in April and May, 2016

GAÜZERE David, « Le Tadjikistan, un avant-poste stratégique convoité en Asie centrale », in CHABAL Pierre (Dir.), L’Organisation de Coopération de Shanghai et la construction de la « nouvelle Asie », Ed. P.I.E. Peter Lang, Coll. Enjeux Internationaux, Bruxelles, 2016, pp 203-220

GAÜZERE David, « D’Al-Qaïda à l’EIIL, l’évolution de la tactique de déstabilisation des États par les Organisations terroristes islamistes », Diploweb, Paris, 2015, http://www.diploweb.com/D-Al-Qaida-a-l-EIIL-l-evolution-de.html

GAÜZERE David, « Veillée d’armes au Ferganistan », Notes de l’Observatoire Stratégique et Economique de l’Espace Post-Soviétique, Institut des Relations Internationales et Stratégiques, May 27, 2013, http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-russie/27052013-veillee-armes-au-ferganistan.pdf

GAÜZERE David, Les Kirghiz et la Kirghizie à l’époque contemporaine : La construction d’un État-Nation, Editions Universitaires Européennes, Sarrebruck, September 2010, 547 pp.

 

Historical Museum in Bishkek -
The Historical Museum emphasizes
in particular the exceptional historical heritage of the Kyrgyz, mainly based on nomadic culture and traditions.
The Epic of Manas with over 500,000 verses
constitute the longest epic known in the world.
(© 2016 / B. Balci)
Kyrgyz traditions Osh 2016 – Among these traditions, Nowruz (Persian New Year), also celebrated in Central Asia, perfectly illustrates the symbiosis between current Islam and oldest religions
(© 2016 / B. Balci)